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En arrivant à New-York, Amid monte dans le premier taxi libre qu’il trouve puis tend le bout de papier sur lequel son capitaine a noté l’adresse du commissariat où L’Ange Noir a envoyé sa lettre, à son chauffeur. Après, ce sera à lui de se débrouiller pour trouver le lieutenant Dervis.

Au bout d’une heure de route, la voiture jaune s’arrête devant un bâtiment aux couleurs de la police. Amid règle la course en demandant une facture. Sait-on jamais… puis il entre et se présente à l’accueil.

— Good morning. Lieutenant Amid Kadiri. I would like to talk to Éric Dervis,[1] se présente-t-il avec un accent approximativement américain.

L’agent de police fait signe à Amid de le suivre après avoir observé son insigne. Arrivé au sein des bureaux du commissariat, l’agent vêtu d’un uniforme neuf et repassé avec soin, s’arrête.

— He’s,[2] souffle-t-il avant de retourner à ses occupations.

Absorbé par la découverte des lieux, Amid n’a pas le temps de se retourner pour voir qui l’agent lui présente comme étant son homme, que celui-ci est déjà parti. Et la personne qui se trouve le plus près de lui, lui tourne le dos.

Blond, les cheveux courts, mesurant environ un mètre soixante-quinze, le corps svelte et les fesses rondes, habillé d’un costard. L’homme trie des papiers, qu’Amid reconnaît, à la qualité de leur grain, comme étant des articles de journaux.

— Xcuse me,[3] l’accoste-t-il.

L’homme, âgé d’une trentaine d’années, se retourne. Le bleu azur de ses yeux trouble Amid dans un premier temps, tant il les rend translucides. Son visage est fin et ovale et son nez aquilin.

— Yes ?[4]

— I’m Amid Kadiri, lieutenant Kadiri. I come from France to meet Eric Dervis. Can you ?[5]

— C’est moi, lui répond l’agent en français, avec un accent prononcé.

— Vous parlez français ?

— Oui. Je suis originaire de la Nouvelle-Orléans. Beaucoup de personnes parlent votre langue là-bas. Et ma mère est Parisienne.

— Oh ! Tant mieux ! Comme ça, ça facilitera nos échanges.

— Que puis-je faire pour vous lieutenant ? Vous avez fait un bien long voyage, juste pour me rencontrer.

— Je veux collaborer avec vous sur l’affaire Ange Noir.

— Et vous êtes venu spécialement de France pour me le dire ?

— Oui. Mon capitaine m’a expliqué que vous aussi, vous aviez sauté sur ce dossier quand vous l’avez découvert. Mais vous avez été prévenu avant moi. Donc, me voilà aujourd’hui !

Éric lui sourit, bienveillant. Le lieutenant Dervis est un homme gentil de nature et Amid ne décèle aucune moquerie dans sa réaction.

L’américain prend une seconde pour détailler l’homme qui lui fait face avec une détermination tellement flagrante, qu’Éric, jusque-là, n’a pas pris le temps d’étudier son interlocuteur.

Amid est un quadragénaire, bientôt quinquagénaire. Brun aux yeux noirs, il est typé maghrébin. Ses yeux sont pochés par la fatigue et ses joues gonflées par les repas pris sur le pouce. Mais surtout, Amid a les traits du visage d’un homme à qui Éric offre, déjà, toute sa confiance. Et pour travailler en collaboration avec un collègue, celle-ci est primordiale.

— Personnellement, je n’y vois aucune objection. Mais ce n’est pas moi qui décide.

— Parfait ! Dans ce cas, je préviens mon capitaine de ce pas et lundi, au plus tard, nous travaillerons officiellement de concert.

— Bien, répond Éric en inclinant le menton.

— Est-ce que je peux vous poser une question lieutenant Dervis ?

— Allez-y.

— Mon capitaine m’a dit que vous aviez autant insisté que moi pour être sur l’affaire. Pourquoi ?

— Ah ! sourit Éric, avant de s’expliquer. Ma mère était française et je suis beaucoup ce qui se passe dans son pays d’origine. Elle me disait souvent : « Riki, les hommes sont comme les arbres, ils ont des racines. Et comme pour les arbres, ce sont nos racines qui sont la source de notre force. Alors ne les néglige jamais. » Du coup, j’ai dévoré tous les articles que j’ai pu trouver sur cet Ange Noir, avant même qu’il mette un pied à New-York. Donc, quand il est arrivé ici, vous imaginez bien que j’ai sauté sur l’occasion d’essayer de l’arrêter. J’étais le seul sur place à le connaître. Et à mon avis, l’enquête sur ce tueur, surtout s’il tient ses promesses, risque d’être passionnante.

— D’accord… Mais techniquement parlant, vos racines sont en Nouvelle-Orléans.

— Hein ? Ah ! La définition des racines est très subjective, lieutenant Kadiri. Pour ma part, ma mère me parlait si souvent de sa mère patrie, que parfois, j’en rêve la nuit. Je crois que continuer à m’intéresser à son pays, me permet, dans une certaine mesure, de garder une part d’elle près de moi.

— Votre mère est décédée ? Je ne le savais pas. Je suis désolé.

— En fait, je n’en sais rien.

— Je vous demande pardon ?

— Ma mère a disparu il y a quatorze ans. Elle est partie faire une course un matin et elle n’est jamais revenue. J’avais dix-sept ans à l’époque. Je crois que c’est sa disparition qui m’a poussé à entrer dans la police, puis à rejoindre Interpol pour pouvoir parcourir le monde et, qui sait, peut-être un jour, au détour d’une rue, la croiser par hasard.

— Je… commence Amid pour exprimer sa compassion, tout en ne trouvant rien à dire.

Il espère juste que le traumatisme qu’a vécu le lieutenant Dervis ne l’empêche pas d’être un bon enquêteur. Car L’Ange Noir est un tueur trop malin, pour être attrapé par un homme qui n’a pour but que de profiter de son métier, pour trouver une personne disparue.

— Je vous rassure, lieutenant, s’explique Éric en voyant le regard dubitatif d’Amid. Je vous fais part là de ce que je pensais à dix-sept ans. Aujourd’hui, évidemment, même si cet espoir ne me quitte pas, je connais les probabilités que ça arrive et je préfère me concentrer sur mon travail plutôt que sur cette éventualité. Mais j’avoue que c’est un beau rêve.

Amid hoche la tête, soulagé. Ses parents à lui sont toujours vivants. Et sa mère : toujours aussi appliquée à tenter de s’immiscer dans sa vie. Alors même s’il n’ira jamais jusqu’à vouloir connaître le même enfer qu’a dû traverser Éric, il admet, que, parfois, il lui est arrivé de se demander ce que serait sa vie sans elle.

Le pire, c’est que je m’ennuierai très certainement quand elle ne sera plus là , songe-t-il, amusé.

» Bien ! Maintenant que les présentations sont faites, ça vous dit de mettre ce que nous savons en commun ?

— Et comment !?

 

*

 

Une heure maintenant qu’Amid étudie chacune des photos de l’ensemble des meurtres imputés à L’Ange Noir. Tous les corps sont disposés exactement de la même manière. La carotide a été tranchée de façon nette et précise. Le corps est allongé sur le sol, en position mortuaire, les mains superposées sur le plexus. Le meurtrier a pris soin de nettoyer sa victime et les lieux où il a déposé son corps. Aucune empreinte, aucune trace d’altercation, comme si le mort attendait sur le quai, le train qui le mènera vers sa destination finale.

— Ce tueur a forcément des connaissances en médecine, déclare Amid, en levant le nez des clichés. Vous avez vu le tracé de sa lame ?! Il est sûr. Notre criminel n’hésite pas, sa main ne cherche pas la veine, elle sait où elle se trouve. Ses meurtres sont commis avec une rapidité qui contraste avec les profils habituels des tueurs en série. La PJ a raison quand elle dit qu’il n’y a aucun rituel avant, que tout son cérémonial est exécuté après. Comme si son but n’était pas le meurtre en lui-même, mais se situait après la mort. Le fait qu’il tue pour plaire aux pontes explique parfaitement pourquoi il les exécute aussi rapidement. Il est plus préoccupé par les conséquences que la mort de ses victimes pourraient avoir sur ceux pour qui il le tue que par celles-ci.

— Je suis assez d’accord, répond Éric. Mais qu’est-ce qui pourrait pousser quelqu’un à assassiner pour les beaux yeux des gangsters ?

— Sûrement les relations qu’il entretenait avec ses propres parents ! répond une voix féminine derrière eux, avec un accent à couper au couteau.

Amid et Éric se retournent en même temps, pour découvrir une jeune femme vêtue d’un bleu jean, d’une chemise à gros carreaux rouges et blancs, sans manche et nouée au niveau de sa taille. Elle est petite, un mètre soixante maximum et le corps en forme de poire. Ses cheveux, aux racines noires, sont déteints pour paraître blonds, mais mériteraient un rafraichissement chez le coiffeur. La jeune femme les fixe, une chemise cartonnée remplie de papiers sur l’avant-bras, et des lunettes sans armature et de forme ovale sur le nez.

— Et vous êtes ? lui demande Amid en clignant rapidement des yeux pour exprimer sa surprise de la voir.

— Je m’appelle Jeanne Pebble, je suis criminologue. Nous travaillons en collaboration avec la PJ française pour établir un premier profil de notre ange, avec les éléments dont elle disposait jusque-là.

— Et qu’en est-il ? s’en enquière Éric avant qu’Amid ait le temps de poser la question.

— D’après son écriture, nous sommes sûrs à quatre-vingt-dix pourcents qu’il s’agit d’un homme. Vu les termes qu’il utilise, nous avons estimé son âge entre vingt-cinq et trente ans. Pas plus.

— Il est jeune !

— Et alors ? On peut commettre un meurtre à cet âge.

— J’entends bien, mais vu les plaies qu’il inflige à ses victimes, nous pensions qu’il avait suivi des études de médecine, voire de chirurgie.

— Alors on peut cibler une personne plutôt âgée de trente que de vingt-cinq ans. Ou il sera juste encore en formation. Mais normalement, à ce niveau d’études, il peut très bien faire preuve de dextérité. De plus, il pourrait aussi être boucher, ce qui réduit les années d’études, mais permettrait à notre homme d’avoir de bonnes bases question anatomie.

— Très juste… même si la boucherie n’est pas un modèle de précision dans le domaine chirurgical.

— Certes. Mais soyons honnêtes, il ne fait que trancher des gorges… ça un boucher sait aussi bien le faire ! répond-elle nonchalamment.

» Nous savons de plus que toutes ses victimes sont témoins dans une enquête importante. On a éliminé le tueur qui voudrait montrer à des délinquants ou criminels qui utilisent le système pour alléger leur peine, que la justice les rattrapera quand même, puisqu’une des victimes n’avait rien à se reprocher.

— Sans vouloir vous offenser, la coupe Amid gentiment. Nous suivons, autant Éric que moi, ce tueur depuis son entrée en scène, donc on était déjà au courant de ce dernier détail.

— Oh ! Je vois… répond Jeanne flegmatique.

— Donc ! les coupe Éric pour recentrer les deux agents sur l’enquête. Nous savons que le meurtre n’est pas son but, mais pourquoi ?

—  Son but, comme vous le savez sûrement déjà, est de plaire aux pontes qui se voient soulagés d’un témoin gênant grâce à lui, lui répond Jeanne, en lui offrant son plus beau sourire. Donc nous pensons que notre tueur en série a dû être élevé de façon très stricte et moralisatrice, qu’il a dû être corrigé sévèrement pour certaines fautes et qu’il n’a pas supporté cette éducation.

» De plus, il est fort probable qu’il ait été mal jugé par ses parents pour une ou des relation(s) qu’ils condamnaient, avec un ou des criminel(s) ou délinquant(s) qui s’est ou se sont montré(s) gentil(s) avec lui. Son esprit de contradiction a dû mélanger le bien et le mal à cause des rapports conflictuels qu’il entretenait avec ses parents et entretient peut-être toujours. "Eux sont censés être le bien, mais me font du mal, alors que les autres sont censés être mauvais, mais sont bons avec moi."

» Toutefois, comme il n’a rien à reprocher à ses victimes, il leur offre tout le respect qu’il pense leur devoir. La posture qu’il leur fait prendre dénote de valeurs judéo-chrétiennes ancrées en lui, de façon sûrement inconsciente.

» Pour finir, le fait qu’il assassine dans deux pays différents, pour le moment, montre qu’il a l’habitude de beaucoup voyager soit pour des raisons personnelles, soit dans le cadre de son travail, dans les relations internationales, qui l’amène à voyager régulièrement.

— Un boucher international ? demande Amid, dubitatif.

— Ou un médecin international. Dans tous les cas, si son champ d’action est aussi large, c’est qu’il n’en est pas à son premier voyage.

Jeanne, après avoir rangé le résumé du profil établi par son service, tend son dossier au lieutenant Kadiri. Amid l’attrape et l’ouvre, pour étudier avec attention l’ensemble des éléments qui ont poussé les experts à dépeindre ce profil plutôt qu’un autre.

Jeanne s’en va, après avoir discrètement donné sa carte au lieutenant Dervis. L’homme lui répond aussi poliment que possible, en attrapant le subtil carton d’invitation. Puis il rejoint Amid pour étudier en détail le dossier des profileurs.

 


[1]Bonjour. Lieutenant Amid Kadiri. Je voudrais parler à Éric Dervis

[2]C’est lui

[3]Xcusez-moi

[4]Oui ?

[5]Je suis Amid Kadiri, lieutenant Kadiri. Je viens de France pour rencontrer Éric Dervis. Pouvez-vous ?…

 

 

 

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