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Cinq ans.

Abigaëlle enfile son costume de tueur en série depuis cinq ans déjà. Ce coup de génie lui a offert une publicité plus qu’inattendue. En réalité, elle était persuadée qu’après Gaëtan, plus aucun de ses contrats ne serait signé de son pseudonyme. Mais c’est mal connaître le bouche à oreille dans le milieu. Et sa petite affaire est devenue très vite, très fructueuse.

A vingt-quatre ans, elle a gardé ses cheveux longs et ne les teint plus en roux. Elle préfère leur couleur châtain d’origine ; Dorian aussi. Elle a d’ailleurs suivi ses conseils en poursuivant un entraînement accru toutes ces années, pour offrir un service optimum à ses clients.

Plus sec qu’à la mort de son père, son corps a définitivement perdu ses formes potelées dues à l’enfance. Abigaëlle est adulte aujourd’hui.

— Mouais… je trouve quand même dommage que tu sois si jeune, je préfèrerais avoir une vraie femme dans mon lit quand je te saute, râle souvent Dorian agacé par leur différence d’âge.

— Mais personne ne t’empêche de déserter mes draps pour une femme de ton âge. De plus, je te signale que tu parles de "mon" lit et non du tien, lui répond-elle, chaque fois, comme habituée à sa ritournelle.

— Ton lit ? Attends voir que je l’assiège et on verra s’il s’agit toujours de "ton" lit…

Cette année, Abigaëlle a entamé la dernière année de son deuxième cycle d’études en médecine. La plus difficile. Aussi, mener toutes ses obligations de front est impossible. Elle a donc conclu un pacte avec La Rascasse dès la rentrée, le temps d’obtenir son examen : soit elle travaille à proximité de chez elle, soit comme tueur en série. Pour le reste, elle délègue ses contrats à un Dorian ravi de rester l’être indispensable à sa survie.

Mais tout le monde commet des erreurs.

Et le dix-sept février de cette année-là, Abigaëlle ouvre la porte du seul appartement de son étage dont elle ne se servait pas jusque-là, pour y installer la Sans Domicile Fixe qu’elle vient d’arracher aux griffes de la rue. Un lit, un plateau rempli de biscuits, de sandwichs et de boissons attendant qu’elle ait faim ou soif… Abigaëlle a tout prévu pour lui offrir des conditions de vie plus agréables que son carton.

— Tu m’entends ? demande-t-elle à la junkie qui acquiesce d’un signe de tête, alors qu’elle s’accroupie devant elle, pour vérifier son état de santé.

» Je reviendrai régulièrement pour te fournir en dope. Pour l’instant, tu as une dose qui t’attend sur la table, avec une seringue propre. Tu as à manger aussi. N’oublie pas de te remplir l’estomac de temps en temps, je ne veux pas que tu meures de faim.

La junkie acquiesce pour montrer qu’elle a compris et qu’elle fera ce qu’Abigaëlle lui demande.

Enfin… pour la drogue c’est sûr. Pour la bouffe… on verra… peut-être.

» Comment tu t’appelles ?

— Marion… Marion Volène.

— Est-ce que tu as de la famille ? Des amis ? Quelqu’un à prévenir au cas où…

La jeune femme secoue un lent "non" la tête et Abigaëlle se relève, satisfaite. A part une forte dose de narcotiques dans les veines, Marion se porte bien.

» Bien. Je ferai en sorte que tu ne souffres pas si tu te montres coopérative.

— Qu’est-ce tu veux m’faire ?

La junkie commence à sortir de son état de transe.

Tant mieux dans un certain sens, au moins elle se souviendra de cette discussion. Mais ça veut aussi dire que nous allons devoir parler.

— Je vais te fournir en héroïne. Pour le reste… ça n’a pas d’importance.

— S’te plaît ! Dis-moi quand même.

— Je vais te tuer. Mais je dois le faire à une date et dans des circonstances bien précises. Donc d’ici là, tu es sous ma protection.

— Mais j’aurai de quoi planer, t’as dit ?

— Je te l’ai promis, tu seras fournie jusqu’à terme. Je n’ai qu’une parole.

— Ça va faire mal comment tu veux m’tuer ?

— Non. Tu ne sentiras rien.

— D’accord.

Abigaëlle penche la tête sur le côté droit, étonnée par la tournure de leur discussion. Elle s’était attendu à ce que cette Marion se rebelle, qu’elle refuse le destin funeste auquel elle la condamne, qu’elle s’accroche à la vie. Alors qu’elle accepte son sort aussi docilement la surprend. Enfin… à y réfléchir, si elle avait dû mener la même existence, elle n’y aurait pas été plus attachée que ça, elle non plus.

Et puis, n’oublie que tu l’as choisie pour ça.

Abigaëlle opère un demi-tour et quitte la chambre en silence.

 

 

 

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