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Six mois après l’exécution des contrats "Gaëtan" et "Christian", Amid Kadiri, lieutenant d’Interpol basé en France, sirote son café en lisant le New-York Times Magazine sur son ordinateur portable. Il aime se réveiller en douceur le matin, une tasse chaude dans une main, son portable sous l’autre, tout en s’enquérant des nouvelles du monde.

Amid a une passion dans la vie : le crime bien exécuté.

N’allant toutefois pas jusqu’à éprouver une quelconque admiration pour les criminels difficiles à confondre, il apprécie cependant arrêter une cible après une traque assidue. Il déteste les affaires classées rapidement, il ne sait jamais s’il a échoué face à un génie du crime ou s’il s’est seulement confronté à un idiot qui lui a fait perdre son temps avec une affaire abrutissante. C’est pour cette raison qu’il a préféré Interpol à la police. Il estimait qu’avec des affaires internationales, il aurait plus de chances de tomber sur un maximum de cas intéressants.

Ce matin, Amid s’étrangle après avoir porté sa tasse de café à ses lèvres en lisant un petit article concernant l’ennemi numéro un du public français.

L’Ange Noir !

Amid sait reconnaître une affaire captivante lorsqu’il en voit une. Et dès ses deux premiers homicides, coup sur coup, il savait que ce tueur allait donner du fil à retordre à ses collègues de la police judiciaire. Il pressentait aussi que cet angélique démon n’allait certainement pas s’arrêter à deux morts.

Non ! Pas avec une telle mise en scène pour deux victimes totalement étrangères.

Il suit donc cette affaire avec une attention toute particulière, collectionnant tous les articles de presse sur lui. Et tous expriment leur rage envers l’application de ce criminel à effacer si bien ses traces derrière lui, que la police n’arrive pas même à entrevoir l’ombre d’un semblant de piste. Le troisième meurtre, qui le classa dans la catégorie "tueur récidiviste" ne fût pas une surprise pour Amid. Contrairement aux journalistes qui appelaient à la vigilance nationale.

A quoi bon ? L’Ange Noir ne s’en prend qu’à des personnes liées de près à des enquêtes en cours. Messieurs et mesdames "tout le monde" n’ont rien à craindre de lui, à moins d’être témoins dans une affaire concernant un gros bonnet ! avait pensé Amid en lisant l’article sur le troisième assassinat sur la personne d’un témoin innocent, éliminant définitivement L’Ange Noir des "justiciers indépendants".

Il espère sincèrement que la PJ mettra la main sur ce criminel avant son cinquième meurtre. Mais cet Ange Noir sait ce qu’il fait et n’a, pour le moment, commis aucune erreur.

— Merde ! s’exclame Amid en s’apercevant que, dans son sursaut, le café à giclé à proximité de la machine.

Heureusement pour lui, il se montre prompt à tout nettoyer assez rapidement et le jus préjudiciable n’a pas le temps d’atteindre le micro.

— Qu’est-ce qui t’arrive chéri ? lui demande sa femme en sortant de la chambre encore à moitié endormie.

— Non, non ! Rien ! T’inquiète pas, je gère ! répond-il en affichant le sourire innocent d’un coupable.

— Mumm ! réagit-elle, pour lui faire comprendre qu’elle n’est pas dupe.

Madame Fatiha Kadiri est une belle femme marocaine de quarante-cinq ans, aux yeux d’un noir enchanteur. Graphiste de métier, elle se sert d’ordinateurs beaucoup plus souvent que son mari. Aussi, quand elle l’a vu boire et manger en face de ses petits bijoux, elle lui a offert un vieil engin, tout à fait suffisant pour le besoin de son époux et bien moins risqué pour son emploi.

« Tu pourras faire ce que tu voudras avec celui-là ! » lui avait-elle dit, après une énième prévention sur les risques qu’il encourait à mettre ses "bébés" en danger. Et une semaine plus tard, le lieutenant devait s’acheter un nouveau portable, pour cause d’arrosage malheureux. Autant dire que, ce jour-là, sa femme ne s’était pas privée de se moquer de lui. Et Amid, bien que vexé, avait ri de bon cœur avec elle.

— Je dois y aller ! s’empresse-t-il d’affirmer en prenant son manteau.

— Déjà ? Une affaire sur le feu ?

— On peut dire ça oui ! répond-il juste avant de claquer la porte, une longue biscotte entre les dents, son ordinateur portable sous le bras et un thermos de café dans la main.

 

*

 

— Je veux être en charge de ce dossier ! clame Amid à son capitaine en entrant dans son bureau, sans même le saluer.

Le capitaine Samuel Bigotte, assis derrière son bureau, vient de raccrocher d’une discussion musclée avec son responsable. L’homme, qui avoisine les soixante ans, est grand et rond. Lorsqu’il parle, ses fines lèvres bougent à peine, quand bien même il articule très bien et sait clairement se faire comprendre. La simplicité d’expression de son ventriloque de chef intrigue toujours autant Amid. Lui ouvre toujours la bouche pour parler et accompagne quasi-systématiquement ses mots d’amples mouvements de bras.

— Bonjour lieutenant. Quel est donc ce fameux dossier qui me vaut l’honneur de votre visite ? lui demande Samuel pour lui rappeler les bonnes manières.

— Veuillez m’excuser capitaine… bonjour. Je suis tombé sur un article du Times ce matin. Un article des plus intéressants.

Amid ouvre son ordinateur, qu’il présente à son responsable, sur l’onglet Times – qu’il n’a pas fermé en partant de chez lui ce matin, pour être sûr de pouvoir le lui faire lire le plus vite possible. Le capitaine Bigotte cligne des yeux deux secondes avant d’entreprendre sa lecture.

— Non ! C’est pas possible ! souffle-t-il, sidéré.

— Si ! L’Ange Noir est un tueur international maintenant.

— Oui ! Ça, je le sais. Ce qui me laisse sans voix, c’est que vous ayez déjà découvert ce tout petit article.

— Il est question d’"An Ange Noir in New-York", je ne pouvais pas passer à côté.

» S’il vous plaît, capitaine, je veux à tout prix être sur cette enquête. Les américains ne connaissent pas ce criminel comme les français. Nous, nous le suivons depuis ses débuts. Je sais tout sur lui !

— Vous savez tout sur lui ? l’interroge Samuel, intrigué. Je croyais justement que la PJ était dans une impasse depuis le premier jour avec lui…

— Oui… bon… c’est une façon de parler. Mais je veux être positionné sur cette enquête. Ce tueur est un challenge pour n’importe quel policier qui se respecte.

— Vous faites ça pour le challenge lieutenant, ou pour la justice ?

— La justice, ça va sans dire, capitaine… mais le deux ne sont pas incompatibles !

— Certes, certes… j’en conviens, admet le capitaine Bigotte. Mais voyez-vous, nous allons avoir un petit souci, dans l’immédiat.

— Mais encore ?

— Interpol a déjà missionné un autre agent, tout aussi passionné que vous par le sujet, mais qui a l’avantage de déjà se trouver sur place.

— Alors je veux faire équipe avec lui !

— C’est qu’il est américain et…

— Je m’en fiche ! J’investiguerai sur L’Ange Noir que je sois assigné ou non à l’enquête.

Le capitaine Bigotte souffle. Il connaît bien son lieutenant. C’est un homme obstinément têtu. Si une affaire l’intéresse, rien ne sert de se mettre en travers de son chemin, il finira par se glisser, tel un serpent, jusqu’à destination.

Samuel jette un coup d’œil à sa montre. Neuf heures. Il sourit. Puis il pose son bras sur son bureau et plante un regard assuré dans celui de son subalterne. Le lieutenant Kadiri a, jusqu’à aujourd’hui, toujours fait de l’excellent travail et obtenu des résultats extrêmement satisfaisants. Plus qu’investi, il se donne à cent pourcent dans son travail. Le capitaine n’a le souvenir que d’une seule affaire menée au ralenti. Mais le jour où il aurait dû lui remonter les bretelles, l’équipier d’Amid était venu le voir dans son bureau, pour plaider en sa faveur.

« Lui en voulez pas trop, capitaine. Il a des soucis de famille… » lui avait-il alors expliqué. Samuel n’avait pas eu besoin de plus d'éclaircissements. Les familles qui se déchirent à cause de l’implication professionnelle d’un des parents sont nombreuses dans leur corps de métier. A cette époque-là, le lieutenant Kadiri avait perdu sa femme, qui avait demandé le divorce, ainsi que ses deux filles, de cinq et trois ans, que leur mère avait emportées avec elle. Amid l’avait très mal vécu. Mais en même temps, vu le nombre d’heures qu’il passait par jour au travail, il lui était impossible de gérer deux fillettes en bas âge. Alors – la mort dans l’âme – il les avait regardées partir. Impuissant.

Heureusement pour lui, ces petites ayant aujourd’hui grandi, elles lui rendent régulièrement visite. Elles s’entendent également à merveille avec leur belle-mère, aussi passionnée par son emploi que leur père, mais n’essayant pas d’usurper une place de mère qui ne serait pas la sienne.

Depuis, Amid a eu un petit garçon avec Fatiha, âgé de sept ans aujourd’hui, et ses sœurs adorent venir le pouponner pendant les week-ends, jours fériés et vacances scolaires. Ce qui arrange bien Fatiha, qui peut, ainsi, se concentrer sur son travail en toute quiétude.

Samuel sourit à Amid et ferme le capot de son portable, avant de le lui tendre.

— Voilà ce que nous allons faire. Nous sommes samedi aujourd’hui.

— Oui.

— Si je ne m’abuse, vous êtes en repos pendant deux jours ?

— Oui.

— Bien. Je vous propose d’aller passer ce temps libre à New-York pour y rencontrer le lieutenant Éric Dervis, l’agent affecté à l’enquête sur L’Ange Noir. Faites-lui votre pub, racontez lui ce que vous voudrez, débrouillez-vous pour qu’il accepte de faire équipe avec vous et quand vous aurez obtenu un oui… et seulement à ce moment-là… j’attraperai le combiné de mon téléphone pour joindre les autorités compétentes afin d’officialiser votre collaboration. Cet arrangement vous convient-il ?

— Euh… répond Amid, en pensant au trou que le prix d’un aller-retour à New-York va grignoter dans son budget.

— Réfléchissez vite, lieutenant. Il n’y aura pas d’autre opportunité. Faites comme vous voulez. Mais soit je reçois un appel de vous d’ici lundi, pour me dire que vous avez obtenu satisfaction. Soit vous viendrez pointer après-demain matin, pour vous occuper de vos missions en cours, sans plus jamais me parler de cet Ange Noir. Me suis-je bien fait comprendre ?

— Oui, capitaine, répond Amid, son esprit déjà à l’aéroport.

Espérons juste que Fatiha ne m’en voudra pas trop… songe-t-il en pensant au billet qu’il va acheter sans la prévenir, pour éviter tout refus de sa part.

 

 

 

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