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Ces deux premiers jours d’école lui ayant montré à quel point les heures de cours y sont longues et ennuyeuses, Gabrielle n’y a pas remis les pieds de la semaine, trop occupée par ses affaires professionnelles et personnelles. De toute façon, les jeunes de son âge susceptibles de la renseigner, ne sont pas en cours la journée.

Visiter les rues de la ville à la recherche des marginaux est plus productif, en a-t-elle conclu.

Chaque fois, elle leur a posé la même question :

« Connaissez-vous quelqu’un qui a le bras long et qui serait assez bien organisé pour trouver une personne disparue. »

Au début, on l’a ignorée, voire provoquée. Elle se doutait bien que, dans ce milieu, on ne parlait pas facilement. Rien qu’elle, elle n’ouvrirait jamais la bouche pour renseigner un inconnu. Puis, petit à petit, altercation après altercation, victoire après victoire, elle commence à inspirer confiance. Pour l’instant, elle reste la fille bizarre et, pour l’instant, personne ne veut l’informer.

Alors chaque jour, elle revient à la charge. Elle se fait voir, montre qu’elle est là et qu’ils n’ont rien à craindre d’elle. Elle n’insulte personne, reste très respectueuse de chacun. Elle sait rester à sa place et ne provoque jamais. Elle est devenue une PENI (Personne Errante Non Identifiée). On ne sait pas qui elle est, on ne sait que ce qu’elle recherche, alors on la regarde de biais. Mais sa tête devient familière et elle commence à faire partie du décor.

Les gars savent qu’il ne sert à rien d’essayer de la séduire : elle n’est pas disponible. Les filles, elles, sont moins agressives maintenant que Gabrielle leur a prouvé que ses intentions sont pacifistes.

 

Mais le proviseur lui a dit qu’il voulait qu’elle signe ses papiers d’inscription lundi et le jour J est arrivé. En plus, elle a un devoir sur table en mathématiques prévu ce matin et elle s’est imposé la règle d’être présente chaque jour où il y aurait une interrogation notée.

A huit heures moins cinq, Gabrielle gare sa Suzuki sous le préau disposé à cet effet dans le parc du lycée. Elle rejoint son casier pour y ranger sa combinaison et enfiler sa doudoune. Sur le chemin la menant à sa salle de cours, elle croise Danis.

 Gabrielle ? Tu es allée à la vie scolaire pour donner ton mot d’absence ?

 Non. Pourquoi ?

 Nous avons discuté de ton cas, tu es interdite en cours sans mot d’absence. Arrivée lundi, tu t’es battue mardi matin pour disparaître l’après-midi jusqu’à aujourd’hui. Même Alex est revenu avant toi.

Gabrielle suit Danis qui la mène, malgré elle, au bureau des absences. Arrivée sur place, elle signe un mot certifiant qu’elle avait un gros rhume qui l’a empêchée de quitter le lit jusqu’à aujourd’hui. Danis glisse alors un papier dans le cahier de texte de la classe et la prie d’en profiter pour l’amener avec elle.

 

Sa première heure de cours le lundi est philosophie. Elle arrive en classe et tend le cahier à son professeur, les cheveux hirsutes, qui la regarde effaré. Il ressemble à s’y méprendre à Albert Einstein.

Cet homme a trouvé sa vocation ! constate-elle, amusée, en le voyant.

 Et vous êtes ?

 Gabrielle Sartes, monsieur.

 Vous êtes sûre d’appartenir à cette classe ?

 C’est vous le professeur de philosophie monsieur, je ne pourrais répondre à votre question que lorsque vous m’aurez enseigné ce que veut dire appartenir à. Car, certes, mon nom figure sur votre liste d’appel, mais je ne pense pas qu’un être humain puisse être considéré, au même titre qu’un objet, comme la possession de qui ou quoi que ce soit.

Albert la regarde, réjoui. Cette élève lui plaît. Il lui sourit guilleret. Sa journée commence merveilleusement bien. Gabrielle lui rend sa bonhomie et va s’asseoir au fond de la classe, suivie du regard par le précieux qui l’avait déjà dévisagée mardi dernier.

 

Assise seule à sa table, elle étudie, depuis une bonne demi-heure, le plan du système de vidéo-surveillance d’une maison dont, demain, l’Ange Noir devra aller poignarder le propriétaire. Les caméras sont disposées de façon assez précaire. Une par salle. Aucune dans les toilettes dont la fenêtre est certes étroite, mais où elle pourra se faufiler. Après, il lui suffira de tirer sur chaque caméra avant de passer les angles du couloir et d’atteindre la chambre.

Alors qu’elle commence à se renseigner sur le modèle de la fenêtre des toilettes, pour voir comment la forcer, un papier chiffonné tombe sur son plan. Elle l’ouvre et lit le message écrit dessus à la va-vite.

« A ton avis ? Arriveras-tu à balancer ton pied dans les boules de tous les mecs du lycée ? »

Gabrielle lève la tête pour voir qui le lui a lancé. Tous les élèves lui tournent le dos, à l’exception de Gladys, qui, cette fois, la regarde anxieuse.

Déjà une menace ?! Une semaine après mon arrivée… pense Gabrielle en faisant la moue, perplexe, et en froissant à nouveau la feuille. Cette provocation ne va sûrement pas faciliter mon insertion dans le monde normal, mais maintenant qu’elle est là, faudra bien faire avec.

Elle se lève et lance la boulette dans la corbeille à l’autre bout de la salle. Le déchet tombe au milieu du cercle et toutes les têtes se tournent pour la regarder, admiratives. Le garçon précieux en particulier. Seul Baptiste ne bouge pas. Il est donc l’auteur du mot…

C’était à prévoir, conclut-elle. Enfin ! On verra ce qu’il me réserve à la sortie des cours, quand il aura retrouvé ses petits copains.

En attendant, elle s’assoit et Einstein reprend le fil de sa leçon.

 

Le devoir de mathématiques terminé avec une facilité déconcertante, Gabrielle sort de classe en même temps que la cloche sonne. C’est la première fois qu’elle est prête avant les autres, qui réfléchissent encore à la solution de certains problèmes.

Arrivée dans le parc, elle va s’asseoir sur le muret où personne ne s’est encore installé. Trois garçons s’approchent d’elle, l’air arrogant. Elle les observe, intriguée. Elle ne les a jamais vus, ni dans la rue, ni au lycée. Mais eux, semblent savoir parfaitement qui ils accostent.

 Gabrielle Sartes ?

 Elle-même.

 Lève-toi.

 Pourquoi ?

Le garçon du milieu sort une matraque de sous son bombers et la fait tourner autour de sa main.

 Parce que ça s'rait pas réglo de t’exploser la gueule sans qu’tu puisses te défendre.

Gabrielle éclate d’un fou rire qui déstabilise son trouble-fête, mais obtempère.

» Eh ! J’plaisante pas ! tempête-t-il.

 Ça je sais ! Et c’est bien ça le plus amusant.

Vexé par sa réaction, le garçon saute sur Gabrielle qui se baisse, pose ses mains sur le sol et le crochète de ses pieds. Perdant l’équilibre, le jeune homme tombe. Gabrielle en profite pour récupérer son bâton et faire une roulade avant pour sortir du cercle que les garçons ont formé autour d’elle.

Debout, elle se retourne pour faire face aux trois comparses. Le premier se relève, celui de droite, le plus peureux, hésite et le troisième se jette sur elle. Gabrielle le frappe alors dans le ventre avec la matraque, lui coupant le souffle et les forces. Elle ménage à peine la puissance de ses coups. Juste assez pour s’assurer qu’elle ne les tuera pas. Son adversaire plié en deux devant elle, elle donne un coup du tranchant de sa main gauche sur sa nuque et celui-ci tombe, inconscient.

Son premier opposant se retourne et bondit sur Gabrielle qui pivote sur le côté pour qu’il s’écrase à nouveau sur le sol, sans la toucher. Le troisième garçon finit par se lancer à l’attaque, pendant qu’un troupeau d’adolescents se forme autour du combat hurlant « une bagarre, une bagarre… », sans prendre le risque d’y participer.

Danis, attiré par les cris, accourt vers la masse qu’il traverse difficilement − les élèves ne s’écartant qu’en s’apercevant de l’identité de celui qui les pousse. Arrivé enfin au centre du cercle, il voit Gabrielle rendre son arme au premier des lycéens qui l’ont attaquée. Les trois adolescents à terre.

 Gabrielle ?

Gabrielle se retourne en l’entendant l’appeler.

» Qu’est-ce que… Chez le proviseur. TOUT DE SUITE !

Danis, devenu rouge de colère, l’attrape par le bras et la tire jusqu’au bureau du proviseur, pendant que sa collègue récolte un maximum de témoignages auprès des élèves alentour et qu’un professeur aide les trois perdants à se lever.

 Je n’ai fait que me défendre…

 Tu t’expliqueras chez le proviseur.

 

Les quatre combattants installés dans le bureau du responsable de l’établissement, personne ne parle avant l’arrivée d’Estelle, la collègue de Danis.

 Tous les élèves que j’ai interrogés sont unanimes : la fille était assise sur le muret quand les trois garçons sont arrivés et ont commencé à la menacer d’une batte. Le garçon au bâton a chargé, là ils se sont battus et la fille les a laminés.

Estelle lève les yeux du bloc-notes où elle a consigné les déclarations et attend que le proviseur annonce sa sentence.

 Bien… Je dois dire que je suis embêté, commence-t-il. Messieurs, suivez Estelle, vous êtes mis à pied pour la semaine et je convoquerai vos parents plus tard. Vous y prendre à trois contre une fille… Je n’ai pas de mot pour exprimer le mépris que vous m’inspirez. Je ne sais même pas ce qui me retient de vous exclure carrément du lycée.

Les garçons se lèvent douloureusement. Ils ne s’étaient pas attendus à ce que Gabrielle se défende, ni qu’elle frappe aussi fort.

» Mademoiselle Sartes, pouvez-vous me dire pourquoi autant de garçons s’en prennent à vous ? Avez-vous fait quelque chose qui ait pu les énerver ? Si oui, je vous invite à me le confier que je puisse vous aider à régler cette histoire.

 Je ne peux pas vous dire, monsieur.

 Avez-vous vexé la mauvaise personne ?

 Je ne peux pas vous dire, monsieur.

Le proviseur se lève, contourne son bureau et s’assoit à moitié dessus.

 Vous savez ce qui se passe, n’est-ce pas.

 Je ne peux pas vous dire, monsieur.

 Gabrielle, je ne veux pas vous créer d’ennuis. Vous êtes nouvelle, vous avez pu commettre une erreur. Ça arrive. Notre lycée a quelques délinquants plutôt durs, que je garde pour essayer de les remettre sur le droit chemin… Mais parfois… Enfin, je ne peux pas les retenir.

 Je ne peux pas vous dire, monsieur.

Gabrielle fixe le sol. Elle sait très bien ce qui se passe, mais il est hors de question qu’elle vende Baptiste. Pas maintenant qu’elle commence à se faire un nom dans la rue. Tout se sait dans le milieu et si jamais on apprenait qu’elle est une balance, elle perdrait toutes ses chances d’obtenir les informations qu’elle désire. Et de toute façon, si l’homme qui l’a élevée lui a appris une chose, c’est bien de régler ses problèmes toute seule.

 Bien sûr que si vous pourriez me le dire. Mais vous ne le voulez pas et je ne peux pas vous y obliger, voilà tout. Je crois qu’il faut que je me rende à l’évidence, j’ai une délinquante de plus à la maison. Alors je vais vous demander la même chose qu’aux autres : pas de mort, pas de blessé grave et si possible, pas de bagarre… Surtout avec des innocents.

Gabrielle lève les yeux sur son proviseur qui la fixe avec une neutralité déconcertante. Elle accepte, d’un signe de tête, la requête qu’il vient de lui présenter. Elle n’en a jamais rencontré avant lui, mais elle se doute tout de même qu’il est un proviseur à part.

» Bien, je vous mets à pied pendant trois jours.

 Quoi ? Mais j’ai rien fait de mal ! s’offense-t-elle.

 Bien sûr que si. Vous auriez pu éviter de les frapper si fort. Ces garçons ne sont que des gamins. Et en plus, vous avez séché les cours la semaine dernière.

 J’avais un rhume.

 Avez-vous un mot du médecin ? Les fortes têtes sont plus étroitement surveillées que les autres, ici. C’est la règle. Maintenant, vous allez me faire le plaisir d’aller signer les papiers que je vous ai demandé d’officialiser. Puis pendant vos trois jours d’exclusion, je vous saurai gré de réfléchir à une manière de cesser ces altercations. La réputation de notre lycée risquerait d’en être entachée à force.

 Bien, monsieur.

Gabrielle sort et obéit en allant s’occuper de son dossier administratif.

Trois jours d’exclusion, c’est cher payé pour s’être seulement défendue, râle-t-elle.

La sonnerie de la fin de la récréation retentit au moment où l’adolescente ferme la porte du bureau du proviseur. Baptiste doit être en train d’aller en cours, elle ne peut donc plus rien faire de ce côté-là. Alors, maintenant qu’elle a du temps pour mener ses activités extra-scolaires à bien, elle retourne dans la rue continuer ses investigations.

 

*

 

Le soir venu, Gabrielle a fini par obtenir un nom : Bruno Lamentice. Il est revenu à plusieurs reprises dans les bribes de conversations qu’elle a surprises. Jusque-là, les gens s’arrêtaient de parler en la voyant, maintenant, ils continuent et abordent, entre eux, le sujet qui l’intéresse. Ainsi ils ne l’informent pas directement. Une subtilité que l’adolescente apprécie.

Satisfaite, Gabrielle rentre chez elle.

 

En ouvrant la porte de son garage − qui donne sur l’intérieur de la maison − elle éprouve cette étrange sensation que quelqu’un est venu la visiter pendant son absence. Elle attrape donc le stylet qu’elle cache sous sa veste et se concentre pour écouter tous les bruits ambiants.

Rien.

Elle traverse le couloir qui longe sa cage d’escalier et donne sur son salon. Elle lève les yeux, personne à l’étage. Arrivée au bout du mur du salon, elle tourne sur sa droite et passe le seuil de la porte située entre sa salle à manger et sa cuisine américaine. A cet instant, sa main se crispe sur la dague qu’elle tient. Ses ongles transpercent la peau de sa paume et la peur traverse ses yeux une fraction de seconde.

Posé sur sa table : un bout de bois sculpté.

Gabrielle relâche les muscles de sa main en se rendant compte qu’elle se fait saigner et range son arme. Elle avance en direction de sa table et saisit l’objet laissé là à son attention.

Le bout de bois représente une main d’homme, avec un œil gravé sur le dos. Gabrielle lève les yeux et regarde autour d’elle : les murs, les plafonds et tous les recoins où des caméras de surveillances sont maintenant disposées, de sorte à filmer discrètement tous ses faits et gestes.

Elle baisse à nouveau les yeux sur la sculpture. La main tient fermement serrée une anguille qui s’entortille autour d’elle et de son poignet. L’animal suffoque, mais la main s’assure de le maintenir en vie.

Le téléphone de Gabrielle se met à vibrer dans sa poche. Elle l’attrape et regarde le message qu’elle sait venir de l’homme qui l’a élevée et qui la surveille aujourd’hui.

J’ai installé un système de surveillance qui me prévient dès que quelqu’un entre chez toi. Je t’ai à l’œil.

 Je peux savoir ce que ça veut dire ? demande-t-elle en levant l’offrande reçue pour montrer de quoi elle parle.

Une minute plus tard, son portable vibre dans sa main et elle ouvre le message contenant sa réponse.

L’anguille qui suffoque c’est pour te faire comprendre que tu auras beau essayer de me fuir, j’ai trop d’emprise sur toi pour que tu puisses m’échapper. L’œil sur le revers de la main, c’est pour te rappeler que je garderai toujours un œil sur toi. Tu es A MOI.

 Je te rappelle que tu m’as déjà expliqué le message de l’anguille prisonnière il y a longtemps. Mais je croyais que le mentor rendait sa liberté à son disciple le jour de sa majorité… et si je ne m’abuse, je suis majeure depuis hier. Alors pourquoi revenir à la charge ?

Un instant après le Smartphone de Gabrielle vibre à nouveau.

J’ai décidé de changer cette règle juste pour toi. Toi, tu es mon chef d’œuvre, tu m’appartiens. Je te veux pour moi seul. Je te ferai m’obéir à nouveau. Et tu peux me croire, tu plieras ou je te briserai.

Gabrielle lève un regard provocateur vers le mur de la cuisine. Elle ne sait pas encore où ses jouets sont cachés, mais elle finira par le découvrir. Elle se doutait bien que leur relation ne pourrait pas connaître d’autre issue. L’homme qui l’a élevée se montre trop possessif avec elle depuis quatre ans, pour la laisser partir pour la seule raison qu’elle est majeure aujourd’hui. Mais elle n’a pas dit son dernier mot dans cette conquête de sa liberté.

 C’est ce que nous verrons. Pour l’instant, je sors.

Gabrielle fait demi-tour, lance son bout de bois par terre dans un geste de mutinerie et, comme elle n'a pas pris la peine de se déshabiller, retourne dans le garage pour prendre sa moto et aller voir ailleurs si Baptiste n'y est pas. 

 

 

 

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