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Recroquevillées sur elle-même, les mains plaquées sur ses oreilles, le nez entre ses genoux et les muscles tendus, Abigaëlle sent le flot de larmes, qui l’a envahie depuis le départ de l’étrangère, diminuer peu à peu. Elle ne sait pas combien de temps elle est restée cachée depuis qu’elle a entendu la dame aux cheveux orange lui dire : « C’est pas grave si tu te caches petite, je finirai tôt ou tard par te retrouver, quitte à revenir un autre jour. »

A ce moment, Abigaëlle avait arrêté de respirer pour ne pas attirer l’attention de son côté, car la dame se trouvait tout près d’elle et lui tournait le dos. Elle s’était faite aussi silencieuse que possible, pour que l’assassin de sa maman ne la découvre pas.

Et les bruits de ses pas se sont éloignés, puis estompés pour finir par disparaître. Abigaëlle est tout de même restée cachée, de peur que la dame ruse en l’attendant près de la maison, dissimulée derrière un arbre. Comme sa maman faisait souvent, lorsqu’elles jouaient à cache-cache toutes les deux, pour la surprendre en l’enlaçant chaleureusement, en riant aux éclats.

Cette dame-là, en revanche, ne donnait pas l’impression de vouloir la prendre dans ses bras. Et de toute façon, elle vient de poignarder la personne qui compte le plus aux yeux de l’enfant, alors il est hors de question qu’elle se conduise de façon si affectueuse avec elle.

 

Le ventre d’Abigaëlle commence à gargouiller, il ne doit plus être très loin de midi. Alice, la cuisinière, va finir par s’inquiéter de ne les voir pas revenir. La fillette sort donc de son trou en faisant attention à ce que la voie soit libre. Puis elle court rejoindre sa mère, un fol espoir germant en elle.

Peut-être n’est-elle pas morte ? Peut-être a-t-elle réussi à s’en sortir ?

Alors Abigaëlle se met à courir plus vite, portée par ses espérances, mais lorsqu’elle arrive sur la scène du crime, elle aperçoit une silhouette féminine debout, aux pieds d’une autre allongée, à l’endroit même où madame Délardois est tombée ce matin. Elle s’approche, doucement, mais les cheveux de la dame ne sont pas orange, ils sont blonds et celle-ci pleure, la paume contre sa bouche et les doigts où est entortillé un mouchoir contre son nez.

Abigaëlle se précipite maintenant. Elle l’a reconnue, c’est Alice. Elle a dû s’inquiéter de ne pas voir sa patronne et sa fille rentrer et a dû venir les chercher. Peut-être est-il plus tard que midi en fin de compte. Ou peut-être a-t-elle eu une question à poser concernant la confection du repas. Abigaëlle l’ignore, et peu lui importe, elle est heureuse de voir une amie et non une meurtrière face à elle.

Mais Abigaëlle pile. En atteignant l’arbre devant lequel elle se trouvait au moment où la dame aux cheveux orange s’est tournée pour la tuer, elle a vu quelque chose de brillant planté dedans.

Sa survie, la fillette la doit à l’erreur d’appréciation que l’étrangère a faite au moment où elle a lancé son couteau sur elle.

Abigaëlle se retourne pour regarder le tronc. Elle se souvient parfaitement du sifflement qui lui a glacé le sang tout à l’heure, lorsque la lame est passée à un millimètre de son oreille. Et elle découvre que l’objet qui a attiré son attention est le petit couteau de la dame. Les images du cauchemar qu’elle a vécu ce matin défilent alors devant ses yeux et emplissent la fillette d’une rage irrépressible en remplacement de sa frayeur. C’est sa maman qui gît sur le sol derrière elle. C’est la dame aux cheveux orange qui l’a poignardée.

Alors la dame aux cheveux orange devra payer, s’entend-elle penser.

Abigaëlle attrape le stylet coincé dans l’écorce et tire pour l’arracher. Elle ne sait pas encore à quoi il lui servira, mais elle veut le conserver. L’objet résiste, mais la colère de la fillette décuple ses forces et il finit par céder.

Emportée par l’élan de son effort, elle recule de trois pas quand la lame sort de son trou. Elle l’enfouit alors dans sa poche, essoufflée, mais bien décidée à s’en servir un jour.

Puis elle entend un cri jaillir de derrière elle.

La fillette se retourne paniquée. La tueuse est-elle revenue pour les éliminer Alice et elle ? Mais à peine a-t-elle fini son demi-tour que deux bras tremblants l’étreignent et un visage humide se pose sur le sommet de sa tête.

 Mademoiselle ! Vous êtes ici ? Noel vous cherche partout depuis que nous avons… enfin depuis tout à l’heure.

Alice, qui a sauté sur la fillette pour la prendre dans ses bras, la libère pour vérifier qu’elle n’est pas blessée. Mais sa petite patronne n’arbore que les égratignures dues aux fourrés dans lesquels elle s’est faufilée pour échapper à son assassin.

 Ma pauvre mademoiselle. Vous ne devez pas rester ici. La police va arriver et votre père sera là d’une minute à l’autre. Venez mon enfant, vous devez rentrer.

 Je veux voir mère, ordonne la fillette en retirant sa main de celle d’Alice qui commençait à la conduire en sécurité à l’intérieur de la Nyota.

 Mademoiselle, vous ne pouvez pas…

Mais Abigaëlle s’est déjà élancée vers madame Délardois. Arrivée à sa hauteur, elle tend ses bras vers la dépouille, lorsque deux mains l’attrapent par les épaules et l’éloignent à nouveau. C’est Noel, le jardinier. Noel fait peur à Abigaëlle. Il a le visage brûlé par le soleil à force de travailler dehors et le dos vouté, malgré ses trente-cinq ans. Il a toujours eu de l’ascendant sur la fillette.

 Ce n’est pas une chose à montrer aux enfants, mademoiselle. Pour votre bien, suivez Alice et rentrez chez vous.

 Je veux voir mère, réclame Abigaëlle avant d’éclater en sanglots. Je veux la voir, c’est ma maman.

Noel prend l’enfant dans ses bras pour la laisser s’épandre sur son épaule. Abigaëlle, habituellement incommodée par l’odeur de l’homme qui travaille de ses mains, l’enlace à son tour. Les images du meurtre de sa mère défilent en boucle dans sa tête. Elle voudrait n’avoir jamais vu cette dame la frapper en plein cœur, elle voudrait n’avoir jamais vu sa maman vaciller en essayant de se tourner, puis tomber pour ne jamais se relever. Elle voudrait n’avoir jamais insisté pour aller cueillir des fleurs avec elle ce matin. Elle voudrait que sa maman soit vivante et qu’elle la réconforte.

 Si je vous laisse voir votre mère, mademoiselle, vous me promettez de rentrer avec Alice ?

 Oui, bredouille Abigaëlle entre deux hoquets de larmes.

 Dans ce cas, vous devez aussi me promettre de ne toucher à rien. Si vous touchez quoi que ce soit, vous allez compliquer le travail de la police qui va mener l’enquête pour trouver le meurtrier de madame. Vous comprenez ?

Abigaëlle hoche la tête et Noel lâche son emprise sur elle. La fillette accourt vers madame Délardois, mais alors qu’elle s’apprête à saisir son épaule, Noel la rappelle à l’ordre.

Ne toucher à rien : je l’ai promis.

Elle pose alors ses yeux sur le visage blafard de sa maman. Elle a l’air sereine, ses yeux sont fermés, Abigaëlle a presque l’impression qu’elle dort et qu’elle va bientôt se réveiller, que toute cette histoire n’est qu’une farce de mauvais goût et que, bientôt, tout redeviendra comme avant.

Mais lorsque son regard se dirige vers la poitrine de sa mère, le sang qui s’en est écoulé la ramène à la réalité. Le couteau gisant à côté d’elle, semblable en tous points à celui qu’elle a récupéré sur l’arbre, ne laisse d’ailleurs aucun doute. Sa maman ne se réveillera plus, comme son grand-père un an plus tôt.

Ses parents lui ont expliqué, à l’époque, ce qu’est la mort et aujourd’hui, madame Délardois lui en offre un nouvel exemple.

 Allez mademoiselle. Votre père vient d’arriver, vous devez rentrer maintenant.

La gorge serrée, Abigaëlle obéit aux adultes et retourne à l’intérieur de la Nyota pour y retrouver son père.

 

— Père ! s’exclame la fillette en courant à sa rencontre. Père ! Mère ne bouge plus.

Charles Délardois pose sa mallette sur son bureau et regarde sa fille, une expression de surprise sur le visage. Charles mesure environ un mètre quatre-vingt. Il est brun, les yeux marron, mince et toujours habillé d’un costume sur mesure d’un grand couturier. Il apporte une grande importance à son apparence, puisqu’il est patron, et qu’il veut être élégant en toute circonstance.

 Abigaëlle ? Je vous croyais morte avec votre mère !

Monsieur Délardois étreint sa fille pour la réconforter, un sourire de soulagement sur les lèvres. Lorsque sa cuisinière l’a appelé, plus tôt, personne n’avait vu Abigaëlle. Aussi avaient-ils tous présagé le pire. Son père la serre très fort et la fillette se sent rassurée.

 La police va bientôt arriver monsieur, nous avons fait le nécessaire.

 Merci Alice. Vous pouvez disposer.

Monsieur Délardois lâche sa fille et lui demande de lui raconter tout ce qu’elle sait. Abigaëlle se lance alors dans une description détaillée de la scène, autant que dans celle de la dame aux cheveux orange. Elle voit son père blêmir lorsqu’elle lui raconte comment elle a échappé à la mort en s’enfonçant dans sa cachette secrète. Mais celui-ci lui offre alors un sourire radieux, exprimant le ravissement de voir son enfant en vie.

 Si vous voulez, père, je peux tout répéter à la police.

 Abigaëlle, les policiers ne sont pas une priorité. Je veux que vous preniez des calmants pour vous reposer.

 Mais…

 Abigaëlle, vous tremblez et votre histoire ressort plus de la fiction que de la réalité. Vous avez imaginé tout ceci pour vous protéger et je vous comprends. Mais vous ne devez pas ennuyer la police avec ces sornettes.

 Ce n’est pas des sornettes, père. Regardez…

Abigaëlle commence à chercher le couteau qu’elle a extrait de l’arbre quand son père lui coupe la parole.

 Il suffit Abigaëlle ! Vous n’allez tout de même pas désobéir à votre père !

Monsieur Délardois a haussé le ton. Abigaëlle choquée, s’arrête de fouiller dans sa poche. Elle ne comprend pas l’attitude de son père. Elle n’a pas menti, elle a dit la vérité. Elle sait très bien ce qui s’est passé. Puis monsieur Délardois se radoucit et pose ses mains sur ses épaules.

» Abigaëlle, cette histoire est un mensonge. Nous ne connaissons aucune femme rousse. Je pense que la peur vous a fait halluciner. Vous vous mentez à vous-même en persistant à y croire. Je vous interdis donc de raconter quoi que ce soit à la police. Dites-leur que vous jouiez à cache-cache avec votre mère et que vous n’avez rien vu. Qu’au bout d’un moment, comme elle tardait à vous trouver, vous êtes sortie de votre cachette et vous avez vu Alice près de votre mère allongée par terre.

 Mais ce n’est pas vrai… commence à objecter Abigaëlle.

 Certes, mais en disant cela, vous ne risquez pas de diriger leurs investigations dans une mauvaise direction.

 Mais je ne mens pas.

 Taisez-vous Abigaëlle ! aboie monsieur Délardois. Racontez ce que je vous ai demandé de dire. Et lorsque vous serez plus grande, lorsque le temps sera passé, nous pourrons reparler de cette histoire.

 Je ne mens pas ! Je veux ma maman.

Abigaëlle serre les poings, en colère. Lorsque son père et elle sont en désaccord, habituellement, sa mère vient tempérer. Mais aujourd’hui, celle-ci n’est plus là et Abigaëlle doit se débrouiller toute seule contre un père sourd à ses plaintes.

 C’est un ordre Abigaëlle !

Monsieur Délardois lève les yeux sur la porte et Abigaëlle se retourne en entendant qu’on y toque.

» Entrez, ordonne monsieur Délardois après avoir radouci le ton.

Alice apparaît, intimidée par la dispute qu'elle interrompt.

 Monsieur, je me suis permis d’appeler le docteur Laffitte après avoir raccompagné mademoiselle. Il est dans le corridor.

Alice jette un coup d’œil à Abigaëlle dont les larmes ont repris de plus belle. La cuisinière compatit au chagrin de la fillette qu’elle voit crispée par l’émotion.

 Vous avez bien fait. Faites le monter dans la chambre d’Abigaëlle, elle va le rejoindre. De mon côté, je vais attendre les agents.

 Bien monsieur.

Alice ferme la porte et monsieur Délardois rend son attention à Abigaëlle qui se retourne face à lui.

 Vous êtes fâchée, j’en suis conscient. Mais si je vous demande de raconter à la police ce que je vous ai dit, c’est uniquement pour vous protéger.

 Mais si je n’aide pas la police, elle ne trouvera pas la dame aux cheveux orange. Noel a dit qu’il fallait…

 Je me fiche de ce que Noel a dit. Et c’est le travail de la police de mener des enquêtes Abigaëlle et non le vôtre. Votre histoire n’est pas réaliste. Et la police n’aime pas qu’on lui mente.

 Je ne mens pas… chuchote Abigaëlle avant d’éclater à nouveau en sanglots.

 Promettez-moi Abigaëlle. Promettez-moi que vous vous contenterez de dire que vous jouiez à cache-cache et que vous n’avez rien vu.

 Je vous le promets père, sanglote la fillette, la rage au ventre.

 Bien, maintenant rejoignez le docteur Laffitte dans votre chambre, il va vous soigner.

 Mais je ne suis pas malade, bougonne l’enfant en partant en courant dans sa chambre, une nouvelle vague de pleurs inondant sa gorge.

De son éducation, Abigaëlle a appris le respect des adultes et l'obéissance aux parents. Elle se montre parfois capricieuse ou rebelle, car un peu gâtée, mais elle ne s'aventurerait pas à désobéir. aussi, lorsqu'elle sort du bureau de son père, frustrée, elle consent, malgré elle, à suivre ses directives.

 

 

 

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