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Les premières mesures de la marche funèbre de Frédéric Chopin retentissent dans un recoin du parc du lycée Roger Zelazny. C’est la rentrée des vacances de la Toussaint et le lycée sonne le début de la première heure de cours.

Une adolescente d’un mètre soixante-dix, qui a gardé de son éducation des gestes gracieux et un corps athlétique, saisit son téléphone portable pour l’ouvrir de ses longs doigts fins et voir le message qu’elle vient de recevoir. Sa peau, blanche et laiteuse, s’associe parfaitement à la couleur rousse de sa chevelure. Son regard trop agressif pour être naturel, assombrit le vert de ses yeux. Ses cheveux fins et brillants, s’envolent, bien malgré elle, jusqu’au-dessus de ses épaules, dansent autour de son visage de poupée et s’entremêlent dans le rythme de la brise matinale qui souffle dans son dos.

Elle n’est pas foncièrement jolie, en réalité si son mentor ne lui avait pas enseigné l’art de plaire aux hommes, elle ne serait qu’un individu quelconque et passe-partout. Mais l’homme qui l’a élevée a su y faire et entre ses cosmétiques et ses choix vestimentaires, Gabrielle sait, aujourd’hui, parfaitement attirer la gente masculine comme attiser la jalousie de ses consœurs.

Ce matin, l’adolescente a rendez-vous avec le proviseur pour compléter son dossier d’inscription et faire son entrée en cours d’année. La jeune fille n’a pas l’habitude de se confronter au monde réel, aussi, souhaite-t-elle le découvrir en commençant par le commencement, c’est à dire ses coutumes. Et il est d’usage qu’à dix-sept ans, un enfant si tant est qu’elle puisse encore se considérer comme tel soit inscrit dans une école pour suivre ses études, afin d’obtenir un diplôme et, à terme, chercher un travail.

Son inscription dans un cursus scolaire normal a été mûrement réfléchie. Elle n’en a pas l’utilité à proprement dit. Le niveau de l’enseignement des élèves de son âge est inférieur au sien. Elle n’aurait donc eu aucune difficulté à obtenir son diplôme en candidat libre. Mais elle veut une place dans ce monde. Un monde qui se refuse à elle depuis si longtemps, qu’elle a oublié ce que signifie avoir une vie sociale. L’école est un domaine protégé, elle pourra donc y faire des erreurs avant d’entrer dans la vie active et avoir une existence normale.

Ce ne sera pas facile pour elle, car l’homme qui l’a élevée ne veut pas la laisser partir. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’elle n’a pas pu commencer sa terminale à la rentrée des classes. En septembre elle était encore mineure et elle aurait été confrontée à trop de soucis administratifs. L’homme qui l’a élevée refusant de la voir suivre un cursus scolaire normal, il n’aurait jamais accepté de jouer son rôle de tuteur légal jusqu’à sa majorité.

L’adolescente traverse le parc, faisant office de cour de récréation au lycée ouvert quatre ans plus tôt, pour accueillir le surplus d’élèves que les établissements voisins accumulaient. Le bâtiment est un ancien château provincial remis à neuf datant de la renaissance dont elle pousse la porte d’entrée qui s’ouvre sur un sol recouvert de marbre.

Les élèves sont entrés en classe. Le vide et le silence règnent donc dans le grand hall, alors que deux minutes plus tôt, celui-ci devait être bondé et assourdissant.

 Bonjour. Je cherche le bureau du proviseur, j’ai rendez-vous avec lui. Pourriez-vous m’indiquer où il se trouve, s’il vous plaît ?

L’adolescente interpelle un homme semblant faire partie du personnel. Elle a souvent vu des gens arriver sur les lieux d’un rendez-vous, sans aucune préparation, et demander aux personnes présentes de les guider vers leur destination. Aussi, a-t-elle eu envie de les imiter. Mais elle se rend compte qu’elle n’aime pas et n’en prendra pas l’habitude.

La seconde avant qu’elle ne s’adresse à lui, l’homme avait l’air de s’ennuyer, pourtant juste après, il souffle comme s’il était débordé et que sa requête le dérangeait. Il n’est pas très grand, brun, assez replet et tourne à l’adresse de la jeune fille un regard peu éclairé. Mais elle essaie de ne pas se fier à sa première impression.

Certaines personnes semblent bêtes au premier abord, pour se révéler très malignes plus tard, se dit-elle avant de le juger.

 Le bureau du proviseur est dans le bâtiment administratif. A côté. Là, tu es dans la partie scolaire du lycée. Suis-moi, je vais t’y conduire.

L’adolescente suit son guide, un peu étonnée qu’il la tutoie aussi rapidement. Mais peut-être est-ce dans les habitudes de cet établissement. Elle attend de voir s’il lui permettra d’en faire de même, par la suite, ou si elle devra se soumettre à ce rapport d’autorité infantile.

 Etes-vous professeur ici ?

 Oh non ! Je suis assistant d’éducation, ou surveillant si tu préfères. Je m’appelle Danis, si tu as une question, un souci, c’est moi qu’il faut venir voir. Je suppose que tu es notre nouvelle. Gabrielle Sartes, c’est ça ?

 C’est ça.

Les nouvelles vont vite ici…

Danis la mène vers une autre porte, dans un autre bâtiment, tout en lui racontant la vie du lycée. Et à mesure qu’il lui parle, Gabrielle tend à confirmer sa première impression sur lui. Surtout lorsque, occupé à vanter la splendeur de son lycée avec de grands gestes, il se prend les pieds dans une racine d’arbre dépassant du sol depuis maintenant plusieurs décennies…

Soit il est idiot, soit il est tellement bon acteur, qu’il devrait tout de suite entamer une carrière de comédien…

Et s’excuse avec un sourire niais.

Non ! Il est juste idiot.

 … Les bureaux administratifs ont été placés dans la dépendance : un bâtiment plutôt sobre à côté du château. Et le proviseur vit dans les appartements du châtelain.

» Quant au château, il a été aménagé pour recevoir trois cent élèves de la seconde à la terminale. Le lycée cherche à donner un enseignement exemplaire pour que nos élèves, en sortant de nos murs, puissent tenter de faire partie de l’élite en études secondaires. Du coup, les classes ne comptent pas plus de vingt élèves. Les cours sont plus structurés et approfondis que ce que le programme officiel demande, afin de leur assurer l’obtention du diplôme en fin de cycle, avec mention dans la plupart des cas…

Gabrielle laisse son guide s’extasier devant la grandeur de son lycée. L’adolescente est toujours impressionnée de voir le sentiment d’appartenance que le commun des mortels éprouve pour une entreprise qui ne fait pourtant que les payer souvent à coup de lance pierre pour exécuter un travail pour lequel elle les a engagés et ne leur offre en général que peu de reconnaissance derrière.

Elle se demande comment font ces gens pour se laisser avoir. Mais elle a lu un jour, dans un livre sur les relations humaines, que l’Homme a besoin de ce sentiment pour évoluer dans la vie et se sentir exister. Pourtant, elle, elle ne connaît pas cette sensation, elle n’en a pas besoin. Elle a son propre commerce et ne s’attache à aucun de ses clients. D’ailleurs, elle ne s’attache jamais. Ce serait stupide et dangereux.

Le surveillant, tout à son monologue ennuyeux, s’arrête devant une porte en bois lourd, avec une plaque couleur or où il est écrit "PROVISEUR" en noir et reprend sa respiration après une énième tirade.

» C’est là ! Nous sommes arrivés.

Enfin ! pense-t-elle.

Danis frappe à la porte et une voix grave résonne de l’autre côté pour les inviter à entrer. Sa mission remplie, l’assistant d’éducation salue Gabrielle et la laisse s’introduire dans la salle, sans l’accompagner.

Gabrielle entre dans une petite salle difficilement éclairée par une seule petite fenêtre, derrière le dos du proviseur. Les énormes casiers en fer qui encombrent le bureau font naître en elle une sensation d’oppression.

Comment diable un proviseur peut-il se contenter d’un bureau aussi grotesque, alors qu’il est le patron ? se demande-t-elle en découvrant les lieux.

 Bonjour monsieur. Je suis Gabrielle Sartes, nous avions rendez-vous.

 En effet. Bonjour mademoiselle. Je suis le proviseur Desman et je suis enchanté de vous rencontrer enfin. Mais je m’attendais à vous voir accompagnée.

 Danis…

 Non ! la coupe-t-il. Je veux dire, que je m’attendais à vous voir accompagnée d’un parent.

 Mes parents sont morts, monsieur.

 Oui, je suis au courant et je vous présente mes condoléances.

 Il n’y a pas de raison. Ça fait longtemps maintenant. A dire vrai, je ne me souviens même plus d’eux.

 Vous m’en voyez navré pour vous, mademoiselle. Les parents sont très importants pour le bon développement d’un enfant. Vous avez dû souffrir de leur absence, j’en suis sûr.

» Mais dans l’immédiat, ce que je voulais dire, c’est que j’ai besoin qu’un responsable légal signe votre dossier d’inscription, puisque vous êtes encore mineure. Je vous en ai déjà parlé au téléphone, il me semble.

 Oui. Et j’ai aussitôt prévenu mon oncle. Ne s’en est-il pas encore occupé ?

 Non. Sinon, je ne vous en parlerais pas aujourd’hui.

 J’en suis désolée monsieur. Je vous promets de lui en toucher deux mots dès que je le reverrai.

 Comment ça dès que vous le reverrez ? s’étonne-t-il. Ne vivez-vous pas avec lui ?

 Si… mais il est en déplacement jusqu’à la fin de la semaine, ment-elle.

 Comme c’est arrangeant, s’exclame le proviseur. Surtout quand on sait que dimanche vous serez majeure et que vous n’aurez donc plus besoin de la signature de votre oncle.

Le directeur sourit à sa nouvelle élève d’un air entendu.

Cet homme a oublié d’être bête, pense Gabrielle qui constate qu’il a parfaitement compris son manège.

 Très bien. Je vais vous accompagner au service administratif pour que vous soyez prise en charge. Mais je veux une signature lundi prochain. Qui qu’en soit l’auteur.

 Très bien monsieur.

 

*

 

A neuf heures dix, accompagnée d’un Danis toujours en effervescence en ce qui concerne son lycée, Gabrielle s’arrête devant la porte de madame Fanchon, son futur professeur de mathématiques. Elle a récupéré son planning et complété son dossier administratif, elle est donc admise et peut entamer sa première heure. A peine Danis a-t-il frappé, qu’une voix aiguë et éraillée leur ordonne d’entrer. Danis ouvre la porte sur une salle remplie de têtes tournées dans sa direction.

 Bonjour madame Fanchon, votre nouvelle élève est arrivée.

 Bonjour Danis.

Danis rejoint le professeur et lui remet la nouvelle liste d’appel à classer dans le cahier de texte de la classe. Madame Fanchon ne voyant personne le suivre, s’interroge. Et alors que Danis repart, elle lui demande de faire entrer la nouvelle.

Danis fait signe à Gabrielle en même temps qu’il sort de la salle. L’adolescente avance d’un pas pour croiser le regard de son professeur. La tête droite et le port fier, elle est vêtue d’une blouse prune en dentelle transparente, sous un boléro en laine noire, noué sous sa poitrine, d’un short en velours côtelé noir, de bas prune, assortis à sa blouse, et chaussée de bottes noires, son sac derrière le dos. Elle a choisi pour son premier jour de porter une tenue sexy, sans être vulgaire. Son short arrive au-dessus de ses genoux et son gilet, bien que soulignant ses formes, cache généreusement sa poitrine.

Au moment où Danis ferme la porte, un bruit de chute de chaise éclate du fond de la classe. Tous les regards se tournent vers l’instigateur de ce bacchanal. C’est un élève qui, à force de se basculer pour observer la nouvelle, a perdu l’équilibre et est tombé par terre.

 N’est-ce pas Baptiste ? Voilà une nouvelle renversante ! le taquine madame Fanchon en s’adressant à son trouble-fête.

La classe éclate de rire pendant que l’adolescent se relève et reprend sa place, le rose aux joues. Baptiste est orgueilleux, aussi n’apprécie-t-il pas qu’on se moque de lui devant tous ses camarades.

Gabrielle le regarde se débattre avec son siège. A première vue, il ressemble à un chérubin. Ses cheveux blonds sont tirés en catogan derrière un visage long, à la mâchoire carrée. Ses yeux bleus, enfoncés dans son crâne, permettent à ses arcades sourcilières de leur offrir une ombre naturelle. Plutôt grand, mais pas excessivement, son corps taillé en V laisse paraître une musculature sèche et bien dessinée.

En voilà un qui doit avoir beaucoup de succès auprès des filles.

 Mademoiselle Sartes, reprend le professeur à l’attention de Gabrielle. Vous serez priée dorénavant d’essayer de vous vêtir de façon plus convenable, histoire de ne plus perturber mes élèves. Vous êtes jolie, certes, mais vous n’êtes pas ici pour vous montrer, vous êtes ici pour vous instruire. En attendant, veuillez-vous asseoir, que je puisse reprendre mon cours là où j’en étais.

Gabrielle s’installe le plus près possible de Baptiste. D’expérience, elle sait reconnaître les petites mains des gros bras et pour l’instant, comme elle vient d’arriver en ville, ce sont les gars en bas de l’échelle qui l’intéressent. Ceux qui sont soit trop jeunes, soit trop idiots, pour avoir une place importante dans une organisation. Mais qui sont, dans tous les cas, les plus faciles à manipuler. Baptiste semble, à première vue, faire partie de cette catégorie. Son entrée ne l’ayant pas laissé insensible, il sera donc son premier indic…

En espérant ne pas avoir besoin d’en chercher beaucoup plus.

Baptiste, passant le reste de l’heure de cours à lancer des œillades dans la direction de sa nouvelle camarade, Gabrielle sent le regard furieux de la voisine de table de l’adolescent la fusiller. Gabrielle lui sourit, malicieuse. De toute évidence, la jeune fille la considère comme une rivale potentielle.

Qu'elle ne s'inquiète pas trop, elle aura bientôt tout le loisir de constater qu'elle n'a rien à craindre de moi de ce côté-là.

 

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