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Au matin du jeudi de l’Ascension, madame Délardois et sa fille de six ans et demi, Abigaëlle, se préparent pour leur balade quotidienne dans le petit bois derrière la Nyota.

 

La Nyota est le nom que le père de madame Délardois, Georges Alibet, avait choisi pour sa maison, trente ans plus tôt. Car sa fille, Elisabeth, conçue lors d’un voyage touristique en Tanzanie, était née le jour où son contrat de construction avait été signé. Et sa venue au monde l’avait mis en liesse.

Comme elle serait un jour l’héritière de cette maison, il voulait lui rendre hommage. Aussi, avait-il fait des recherches pour trouver la traduction du mot étoile en Swahili, le langage officiel de la Tanzanie.

Nyota.

Le mot lui ayant tout de suite plu, il éleva Elisabeth en lui expliquant régulièrement que « leur maison était la propriété de son étoile et qu’en conséquence, elle devait porter ce nom. » Et madame Délardois est heureuse, car un jour cette maison appartiendra à son étoile à elle : sa petite Abigaëlle.

Puis, Elisabeth Alibet, devenue adulte, était tombée amoureuse d’un homme, Charles Délardois, un cadre prometteur de l’entreprise de son père. Georges avait donné la main de sa fille unique à Charles, non sans réticence. Aussi, avait-il consenti à ce mariage à la condition, irrévocable, que le futur époux accepte de signer un contrat de mariage, avec séparation de biens. Georges Alibet s’était assuré qu’à son décès, son entreprise et la Nyota seraient léguées au seul patrimoine d’Elisabeth et de ses enfants. Et Charles avait accepté sans aucune hésitation. Ce qui, pour Elisabeth, était une preuve incontestable de l’amour que son futur époux lui portait à elle et non à son héritage.

Trois ans après leur mariage, la petite Abigaëlle était venue au monde et elle emplissait sa maman de joie depuis ce jour.

 

En ce matin de mai, madame Délardois est en train de brosser les cheveux d’Abigaëlle, qui a hérité, comme elle, de la chevelure châtain, souple et soyeuse de sa grand-mère. Madame Délardois aime s’en occuper et attache une grande importance à leurs soins. Abigaëlle ressemble beaucoup à sa maman. Elles ont toutes les deux les yeux marron, un visage ovale mais fin et madame Délardois est aussi attentive à la silhouette de sa fille qu’à la sienne.

Mère et fille sont très complices. Aussi, madame Délardois a autorisé sa fille à l’appeler maman lorsqu’elles sont seules même si son éducation voudrait qu’elle s’en abstienne. Et Abigaëlle aime l’intimité qui est née entre elles après le consentement de sa mère.

Assise devant la coiffeuse, la fillette s’amuse avec les produits de beauté de sa maman pendant leur rituel quotidien, ce qui, habituellement, les ravit toutes les deux.

Mais madame Délardois, aujourd’hui, est toute à ses pensées. Elle essaie de trouver un moyen d’annoncer à sa fille unique qu’après dix ans de mariage, son père et elles ne vivront bientôt plus ensemble. Abigaëlle est une enfant sensible. Madame Délardois s’est aperçu, à plusieurs reprises, que lorsque la petite entendait ses parents se disputer, elle courait se cacher loin d’eux, dans le bois, pour ne plus avoir à supporter leurs cris. Aussi, veut-elle lui annoncer la nouvelle de la façon la plus douce possible.

 Maman ?

Abigaëlle regarde le reflet de sa maman dans le miroir. Madame Délardois remarque alors que son étoile lui parle depuis un moment, mais que, jusque-là, elle ne l’a pas entendue.

 Oui ma princesse ? Qu’y a-t-il ?

 C’est l’heure de la promenade. Ne voulez-vous plus que nous sortions ?

 Oh si ma princesse ! Bien sûr que je le veux, lui répond-elle en lui offrant son sourire le plus tendre à sa fille.

» Que diriez-vous de cueillir des fleurs pour remplacer les bouquets de la maison ?

 Oh oui ! Et je ferai un bouquet pour vous et père. Pour faire la paix.

Madame Délardois avale difficilement sa salive. Après la balade, elle a prévu d’entamer une procédure de divorce et elle comptait sur leur routine matinale pour mettre sa fille d’assez bonne humeur pour entendre la triste nouvelle. Elle n’est donc pas certaine que le bouquet de la paix soit de circonstance.

Pour l’instant, personne au sein de leur entourage n’est au courant du conflit qui déchire leur couple depuis une semaine. Mais l’absence de son mari au sein du foyer marital commence déjà à faire jaser et madame Délardois veut que son étoile apprenne toute l’histoire de sa bouche, plutôt que de celle d’une relation qui ne saurait respecter la candeur de sa princesse.

 Ma chérie… Je… Nous allons avoir une longue conversation vous et moi pendant la cueillette.

 À propos des fleurs ?

 Oui ma douce, à propos des fleurs… mais aussi à propos d’autres choses.

— D’accord !

L’enfant affiche un sourire radieux dans le miroir et madame Délardois l’enlace tendrement avant d’embrasser le sommet de son crâne puis d’y poser sa joue.

 Votre maman vous aime très fort, ma chérie.

 Moi aussi je vous aime très fort, maman.

La fillette, qui ressent l’émoi de madame Délardois, se retourne et la prend dans ses bras pour la réconforter. Elle ne saurait expliquer pourquoi, mais elle comprend que celle-ci est triste et gênée. Elle ne saurait dire quand, mais elle pressent qu’aujourd’hui sa vie va changer. Elle ne saurait deviner comment, mais elle veut profiter de chaque instant de cette journée, avant que tout soit bouleversé.

 

Une fois coiffée, Abigaëlle sort de la chambre, parcourt le couloir de l’étage, qui donne sur les chambres, salles de bain et salle de jeu, jusqu’aux escaliers qu’elle descend. Arrivée au rez-de-chaussée, elle traverse le hall, en passant à côté du salon, sans le regarder, pour rejoindre la véranda. Sa maman l’a fait installer deux ans plus tôt.

Les baies vitrées protègent un salon de jardin et des plantes vertes qui ne supportent pas l’extérieur, mais qui habillent la salle de leurs longues feuilles vertes. Abigaëlle ne connaît pas leur nom, mais un jour peut-être, le demandera-t-elle à Noel, leur jardinier.

Une fois devant la porte du jardin, la fillette entend madame Délardois l’appeler. Elle s’arrête net et, lorsqu’elle se retourne, la voit arriver avec de quoi se protéger du froid.

« Au mois de mai fais ce qu’il te plaît », prône le proverbe. Et cette année, il plaît surtout à madame Délardois d’enfiler une veste et de demander à sa fille d’en faire autant. Car même si le soleil brille annonciateur d’une belle journée à cette heure l’air est encore frais et le sol humide de la rosée matinale.

Une fois couverte, Abigaëlle part en courant rejoindre le sous-bois. Elle connaît l’itinéraire par cœur. D’abord, elle passe la terrasse, puis elle suit le chemin de gravier qui mène au cabanon de Noel, puis avant d’y arriver, elle tourne sur la gauche, là où un énorme chêne indique l’entrée dans le sous-bois.

Enfin, elle s’engage sur le chemin de terre, bordé d’arbres feuillus, pour rejoindre la clairière qui foisonne en cette saison. Elle l’a fait si souvent qu’elle pourrait y aller les yeux fermés.

Une fois arrivée à destination, la fillette s’assoit au milieu d’un champ de couleurs jaune, verte, bleue, blanche, rouge… pour commencer sa cueillette. Les fleurs sont généreuses cette année et Abigaëlle en profite pour ramasser les plus belles.

Cinq minutes après que sa fille ait attaqué son ouvrage, madame Délardois la rattrape et s’assoit à côté d’elle. En la voyant s’appliquer, elle sourit, attendrie. Elle aime sa princesse plus que tout et une fois le divorce prononcé, elle compte bien lui offrir une vie des plus confortables. La fortune familiale étant à elle, elle ne s’inquiète pas pour son avenir.

Ce qui lui pose le plus de soucis à l’heure actuelle, c’est la réaction que son mari a eu lors de son annonce deux jours plus tôt de son souhait se séparer de lui. Elle pensait que cette décision serait une évidence, quand on sait que depuis une semaine elle lui interdit l’accès à la maison, sauf cas de nécessité absolue. Et qu’à chaque fois qu’il met les pieds dans la Nyota, une dispute s’en suit.

Aussi, alors qu’il était venu chercher un contrat dans son bureau, elle était entrée et lui avait appris la nouvelle, tout naturellement. Charles aurait été arrosé d’un jet d’eau glacée en plein hiver, il n’aurait pas été aussi foudroyé qu’en entendant sa femme.

Il avait lâché ses papiers avec colère dans sa mallette en lui lançant comme réponse :

« Pauvre idiote ! Sans moi, tu n’es rien. Je m’occupe de tout depuis des années. La famille, l’entreprise, la maison, c’est moi qui ai tout géré depuis notre mariage. Et je n’ai pas envie de voir tout mon travail réduit à néant. »

Puis il était parti, sans attendre. Mais malgré le fait qu’il se soit habitué au confort de son train de vie et à la direction de son entreprise, la décision de madame Délardois est prise : il doit partir.

Elle compte reprendre les rênes de la société, reçue de son père, en s’associant à un jeune cadre ambitieux, que son mari a recruté, il y a trois ans, pour le seconder. Elle l’a vu à l’œuvre.

Il a du potentiel. Il sera source de réussite pour mes affaires, s’est-elle dit en l’observant. Je lui fais confiance pour continuer son ascension.

Elle faisait confiance à son mari aussi et il ne l’a jamais déçue professionnellement. Mais elle ne peut plus le garder à la direction de son entreprise familiale, ni même parmi les salariés, après ce qui s’est passé dans leur vie privée. Elle ne veut de toute façon plus le voir du tout.

 Maman ?

 Oui ma chérie ?

 Pourquoi pleurez-vous ?

Madame Délardois passe machinalement sa main sur sa joue et s’aperçoit que quelques larmes se sont échappées de ses yeux, pour rouler jusque dans son cou. Elle sort un mouchoir de sa poche, s’essuie, puis sourit à sa fille avant de le ranger.

 Ce n’est rien mon ange, c’est le froid. N’avez-vous pas remarqué que, des fois, quand le vent souffle froid dans vos yeux, ils se mettent à pleurer tous seuls.

 Mais mes yeux ne pleurent pas, moi !

 C’est parce qu’ils sont plus robustes que les miens. Parce que vous êtes une petite fille forte, n’est-ce pas ?

Abigaëlle bombe le torse avec fierté.

 Oh oui ! Je suis forte !

Madame Délardois éclate de rire. Sa fille est sa bouée de sauvetage, sa bouffée d’oxygène. Elle ne sait pas ce qu’elle ferait sans elle. Elle paraît si petite à ses yeux. Un bébé, dont il faut prendre soin. Comme si le temps n’avait eu aucun effet sur ce nourrisson, qu’elle avait mis au monde six ans et demi plus tôt, et qui avait fait la joie de son propre père.

Mon père… songe madame Délardois dans une pensée nostalgique.

Elle se surprend à se laisser aller à revoir son passé, comme s’il était devant ses yeux. Son père jouait beaucoup avec sa petite-fille avant son décès et le bébé avait toujours partagé son allégresse avec lui. Madame Délardois se laisse bercer par ces souvenirs si agréables à se remémorer. Mais la fillette est impatiente de façonner de beaux bouquets, alors la récolte reprend.

 Pas trop petites, conseille madame Délardois à sa fille. Il faut que les tiges soient assez longues, pour qu’une fois dans le vase, la fleur dépasse du bord.

Abigaëlle écoute, consciencieusement sa maman lui parler des plantes et du respect qu’il faut avoir pour elles.

» La nature est notre mère à tous. Elle nous protège si on la soigne et qu’on la connaît bien. Mais il faut faire attention à elle, parce que même si elle est fragile, sa colère peut faire très mal ! commence à expliquer madame Délardois.

 À l’école on apprend à trier nos déchets. La maîtresse nous a dit que c’est très important ! Elle a dit que « sans la nature nous ne serions rien et que nous lui devons de vivre en harmonie avec elle, pour qu’elle nous donne tout ce qu’elle a à nous offrir », récite la fillette comme une poésie.

 Votre maîtresse a tout à fait raison. La nature peut être vulnérable. Pourtant lorsqu’elle se rend compte qu’on lui fait du mal, elle peut riposter sévèrement.

 Oui ! La maîtresse dit que « c’est pour cette raison que nous connaissons tant de catastrophes naturelles. En réalité, la nature ne fait qu’exprimer son mé-con-ten-te-ment, face à nos actions ir-res-pon-sables et ir-res-pec-tu-euses envers elle ! »

Abigaëlle a buté sur les mots les plus compliqués en répétant ce que sa maîtresse lui a enseigné et madame Délardois sourit en voyant l’application dont fait preuve sa princesse à retenir ses leçons.

 Et elle a entièrement raison. C’est une réflexion pleine de sagesse.

 Oui ! La maîtresse l’a dictée et nous a dit de l’apprendre par cœur. « De la garder dans un coin de notre tête toute notre vie. »

 Il faudra que j’aille féliciter votre maîtresse. C’est une dame très bien.

 Oui ! J’aime bien ma maîtresse.

Madame Délardois dévore sa fille des yeux qui, tout à sa cueillette, lui répond machinalement. Elle paraît si heureuse. Un petit être innocent à qui elle s’apprête pourtant à faire du mal. Elle le sait, mais elle n’a pas d’autre choix. Elle a prévu de profiter de cette discussion pour comparer sa décision de divorcer à la riposte de la nature blessée.

Peut-être comprendra-t-elle plus facilement comme ça, espère-t-elle.

 Mais vous savez Abigaëlle, il n’y a pas que la nature qui peut être sensible et pourtant savoir répliquer quand on lui fait du mal.

La fillette arrête de ramasser ses fleurs et regarde sa mère intriguée. Dans l’intimité, Abigaëlle appelle madame Délardois maman et celle-ci lui donne un sobriquet… sauf lorsqu’elle veut aborder un sujet sérieux. Là, elle l’appelle toujours par son prénom.

» Moi, par exemple, vous trouvez que je suis gentille, n’est-ce pas ?

 Oui… se risque l’enfant.

 Et pourtant lorsque vous faites des bêtises je vous gronde, n’est-ce pas ?

Abigaëlle a beau se creuser les méninges, elle ne se souvient pas avoir été désobéissante ces derniers jours. Au contraire, pour apaiser les tensions qui régnaient avant et depuis le départ de son père, elle s’était tenue aussi tranquille que possible. Une vraie petite fille modèle.

 Ai-je fait des bêtises ? s’attarde-t-elle à demander pour en avoir le cœur net.

Madame Délardois pouffe nerveusement puis prend sa fille dans ses bras pour la câliner, amusée. La petite se laisse basculer contre son sein. Il règne toujours une chaleur douce entre les bras de sa maman. Madame Délardois a vu l’expression d’inquiétude dans les yeux d’Abigaëlle, mais ce n’est pas après elle qu’elle en a.

 Non ma chérie. Vous, vous n’avez rien fait de mal.

 Alors pourquoi me menacez-vous ?

 Abigaëlle, je ne… c’était un exemple, pour que vous compreniez ce que je veux vous confesser maintenant. D’accord ?

 D’accord !

La fillette, soulagée, se redresse et attend que sa maman reprenne le cours de ses explications. Elle ne sait pas ce qu’elle essaie de lui faire comprendre, mais elle a retenu l’essentiel : elle ne va pas se faire gronder.

 J’ai quelque chose de difficile à vous dire. Mais je veux tout d’abord que vous sachiez que vous n’êtes responsable de rien. Vous n’avez rien à voir avec toute cette histoire. Vous, vous vous retrouvez au milieu de tout ceci… Bien malgré vous. Comprenez-vous ?

 Oui, répond Abigaëlle timidement, en la regardant, perplexe.

Elle ne saisit pas bien où sa maman veut en venir. Elle espère qu’elle va se montrer plus claire par la suite, car pour le moment, elle baigne dans une incompréhension totale et sa tête commence à lui faire mal, à force d’essayer d’interpréter les sous-entendus.

Pourtant, au lieu de reprendre, madame Délardois détourne les yeux, son attention ayant été attirée ailleurs. Son visage vire au rouge en une seconde et ses sourcils se froncent. Abigaëlle connaît bien cette expression, c’est celle que sa mère affiche lorsqu’elle est en colère. Alors elle se retourne et voit une inconnue à la chevelure orange s’approcher d’elles. Elle ne l’a encore jamais vue et se demande pourquoi elle perturbe tant sa maman.

 Eh ! Vous ! Que faites-vous ici ? C’est une propriété privée !

L’étrangère se fige quand madame Délardois se lève furieuse. Elle vient d’arriver à un point crucial de son allégorie et ce n’est franchement pas le moment qu’un importun vienne la déranger.

Madame Délardois fonce en direction de la jeune femme, pendant qu’Abigaëlle se lève à son tour, pour mieux voir. Plus madame Délardois avance vers sa visiteuse, plus celle-ci se dévoile à elle. D’allure sportive, il se dégage d’elle une certaine assurance. Elle porte un pantalon de treillis avec un sweet-shirt kaki. Elle reste immobile. Elle l’attend.

Sans vraiment pouvoir expliquer son impression, madame Délardois trouve cette personne étrange.

Il y a quelque chose qui sonne faux chez elle. Mais quoi ?

Peut-être se serait-elle plus méfiée si elle n’avait pas été emportée par ses émotions. Car madame Délardois le sait, elle le sent, il y a quelque chose, un détail chez cette intruse, qu’elle perçoit, sans le voir, qui ne s’accorde pas avec son contexte.

Mais quoi ?

 Mademoiselle, ceci est une propriété privée. Vous n’avez pas le droit d’entrer.

Madame Délardois voit rajeunir la dame aux cheveux orange à mesure qu’elle s’approche. De loin, elle paraissait femme, pourtant, son visage de poupée aux yeux émeraude lui donne un jeune âge.

Quinze ans, seize tout au plus.

Madame Délardois se radoucit, se disant qu’il s’agit peut-être d’une adolescente perdue qui cherche son chemin. Elle lui fait face maintenant.

 Êtes-vous perdue ?

 Non ! Je suis exactement là où je dois être.

La réponse surprend madame Délardois et l’inquiète également. L’adolescente s’exprime avec une voix sèche. En une réponse, elle a réussi à la déstabiliser et à l’intimider. Son sentiment de contraste s’accentue.

Il y a quelque chose chez cette intruse qui ne va pas. Mais quoi ?

 Si vous venez voir mon mari, il n’est pas là pour le moment.

 Non. J’ai rendez-vous avec vous et votre fille.

 Qui êtes-vous ? Nous sommes nous déjà rencontrées ?

Madame Délardois en est sûre, elle ne la connaît pas. Et son allure, son ton, ne lui plaisent pas du tout. La jeune demoiselle lui sourit et pose sa main gauche sur son épaule droite. Abigaëlle épie les profils des deux femmes qui bougent, curieuse, mais ne s’approche pas trop près.

 Ne vous inquiétez pas, ce sera rapide.

Maintenue par l’adolescente, madame Délardois n’a pas le temps de réagir avant de sentir une lame transpercer son sein, ses côtes, puis son cœur, alors que la criminelle plonge un regard neutre dans le sien.

Elle est arrivée sans faire de bruit, alors qu’il y a beaucoup de branches mortes qui recouvrent le sol de cette partie du bois, réalise madame Délardois trop tard. Comme si elle avait attendu notre arrivée, comme si elle avait programmé notre rencontre… c’est ça qui n'allait pas. En plus, elle porte des gants et il ne fait pas assez froid pour porter des gants en cette saison à moins de rester dehors sans bouger un long moment.

Mais il était tout bonnement impossible, pour madame Délardois, d’imaginer d’une part que quelqu’un veuille attenter à sa vie et d’autre part qu’une personne, aussi jeune que son assassin, puisse être capable de tuer sans raison. Et elle ne voit pas pourquoi quelqu’un voudrait la tuer.

« J’ai rendez-vous avec vous et votre fille… » se souvient-elle.
Non ! NOUS tuer… nous tuer toutes les deux.

Comme les apparences peuvent parfois être trompeuses. Madame Délardois, en voyant l’adolescente, avait voulu lui venir en aide, la croyant perdue. Elle pensait qu’elle attendait qu’on lui indique un chemin pour retrouver sa route. C’était ce scénario qu’elle avait imaginé et aucun autre. Même si elle semblait étrange, à aucun moment madame Délardois n’aurait pu envisager qu’une jeune fille puisse exécuter une mère et son enfant. À aucun moment elle n’aurait pu envisager que l’on puisse tuer deux êtres innocents. Et pourtant, la réalité la rattrape et mère et fille sont maintenant condamnées.

 Abi… souffle-t-elle, de façon quasi inaudible.

Madame Délardois essaie, infructueusement, de se retourner pour intimer l’ordre de fuir à sa princesse. Mais sa voix ayant déjà eu du mal à s’échapper de sa gorge, sa tentative échoue. Pourtant, contre toute attente, sa tueuse l’a entendue et la rassure avec un sourire complaisant.

 Ne vous inquiétez pas pour elle, madame. J’ai pour habitude de faire du travail rapide et net. Elle ne souffrira pas.

Ses jambes ne la portent plus. Elle les sent céder sous le poids de son corps. Il fait froid, sa veste ne suffit plus à la maintenir au chaud.

Quelle ironie !

Elle apprécierait, maintenant, de porter les gants de son agresseur pour se réchauffer. Mais suffiraient-ils seulement ? Etant donné qu’elle a déjà de plus en plus de mal à respirer et que le froid s’est insinué dans tout son corps ? Suffiraient-ils à retenir en elle cette chaleur fugitive ? Il est évident que non. Il est trop tard pour elle et elle le sait pertinemment. Sa cage thoracique ne veut déjà plus se soulever, ses jambes faiblissent et elle n’a plus la force de contraindre un seul de ses membres à se mouvoir.

Prisonnière de son corps, elle n’a plus aucun espoir. Surtout depuis qu’elle a croisé cette indifférence assassine dans les yeux de cette intruse.

Comment peut-on tuer sans remord ? Comment peut-on supprimer une vie sans culpabilité ? Comment peut-on ?…

Et alors que tout s’assombrit autour de madame Délardois. Alors qu’elle sent sa vie glisser entre ses mains. Alors que la froideur de la mort accable son être de son étreinte exclusive, madame Délardois entend la voix de sa précieuse enfant, comme étouffée, hurler au loin :

 MAMAN !

 

 

 

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