Note utilisateur: 0 / 5

Etoiles inactivesEtoiles inactivesEtoiles inactivesEtoiles inactivesEtoiles inactives
 

 

Huit ans et cinq mois plus tard, Abigaëlle termine sa deuxième année d’internat en chirurgie orthopédique et traumatologique. Ce dimanche, le mois de juillet offre une douce chaleur estivale et elle profite de son jour de repos pour se détendre. Cumuler ses études, son emploi de tueur à gage et sa vie personnelle n’est pas chose aisée. Après son footing matinal de six heures, elle a pris le courrier déposé la veille par son facteur et le trie en fonction des priorités.

Elle jette les publicités dans la poubelle à papiers située à côté des boîtes de l’immeuble et remonte chez elle avec ses factures et les nouvelles. Elle lit avec fierté un long article sur le dernier meurtre commis par l’Ange Noir, en première page de son quotidien.

Il faut dire qu’elle a réussi un tel coup médiatique que, même en augmentant ses tarifs, les clients affluent. Elle est devenue spécialiste du meurtre en série. L’Ange Noir est devenu un criminel recherché par toutes les polices comme étant un tueur récidiviste redoutable : L’ennemi public numéro un.

Elle utilise toujours la même méthode. Elle tue par égorgement et laisse, dans la main gauche de ses cibles, le petit découpage d’une paire d’ailes noire, ouverte et abondamment fournie de plumes, dominée par une auréole grise, avant d’envoyer une lettre signée l’"Ange Noir" au commissariat le plus proche, pour dire aux policiers où retrouver qui.

Les clients qui la recrutent auraient été les premiers suspects du meurtre s’ils n’avaient pas été commis par ce tueur médiatisé. Et c’est pour cette raison que ce service leur coûte extrêmement cher. Les inspecteurs ont du mal à la trouver car les gens qui l’embauchent n’ont jamais les mêmes profils de cible. Pourtant les criminologues ont réussi à faire un lien entre ses victimes : toutes sont associées à des dossiers en cours. Soit parce qu’elles font partie des suspects les plus susceptibles de parler, soit parce qu’elles ont assisté à un crime. Mais à chaque fois l’Ange Noir les élimine avant qu’elles puissent signer leurs aveux ou témoignages.

Au début la police croyait à un tueur rémunéré par un patron en particulier, mais en réalité, l’Ange Noir agit en freelance, car ses meurtres n’arrangent pas toujours la même personne. Au final, les forces de l’ordre sont parties sur l’hypothèse qu’ils ont affaire à un maniaque qui agit de son propre chef. Comme un ange qui veille sur sa population.

Elle fait souvent la Une des quotidiens. Les journalistes l’ont décrite comme l’ange souillé par la noirceur de l’âme de ceux qu’il protège. Mais quelle que soit la raison pour laquelle l’Ange Noir est médiatisé, tout ce qui intéresse Abigaëlle c’est que, grâce au bouche-à-oreille, elle a des contrats à revendre.

L’idée lui est venue après qu’un client lui ait demandé pour une somme plus que rondelette d’éliminer un témoin de façon originale pour qu’on évite de le soupçonner. Alors elle s’est servie de son pseudonyme pour faire de la réclame et son coup publicitaire a marché mieux que prévu. Elle peut, depuis plus d’un an maintenant, vivre de ses rentes. Mais elle est toujours en état de remplir des contrats et ceux-ci abondent, alors autant se faire des réserves pour s’assurer un avenir prospère.

Pourtant elle songe à une retraite proche. Dans trois ans, elle aura fini ses études, alors elle s’arrêtera. A trente ans, l’Ange Noir disparaîtra et elle pourra avoir une vie normale et, pourquoi pas, exercer en tant que chirurgienne. Mais d’ici là, elle économise pour s’offrir une vie meilleure.

 

A son arrivée, une jeune femme d’une vingtaine d’années l’attend, assise à côté de sa porte. Après l’avoir aperçue, Abigaëlle s’immobilise au sortir de la cage d’escalier, au cas où elle aurait besoin de s’enfuir précipitamment. Elle tâte sa cheville gauche avec sa semelle droite, pour vérifier que son arme de poing y est bien cachée. Puis elle passe ses mains sur les lests de ses poignets : ses lames sont toutes là.

Sa visiteuse la fixe, sans bouger, sans rien dire. Ses bras, graciles, posés nonchalamment sur ses genoux. Abigaëlle trouve qu’elle manque de rondeurs, mais elle a un visage à damner. Elles doivent mesurer à peu près la même taille et ses cheveux sont noirs et courts. Sa peau, brune, indique qu’elle est sûrement née d’un mariage mixte.

Dommage qu’elle soit si maigre, songe Abigaëlle. Les métis sont si beaux en temps normal et elle ne dérogerait pas à la règle si elle prenait quelques kilos. Là, elle serait vraiment très jolie.

— Je peux t’aider ? finit-elle par demander.

— Abigaëlle ?

— C’est moi. Mais ça ne me dit pas qui tu es, ni pourquoi tu viens me voir.

— Ton maître a besoin de toi.

— Mon ?... demande-t-elle goguenarde, avant de reprendre son sérieux. Je regrette, tu dois faire erreur, je n’ai pas de maître.

La jeune fille se lève et sort un pistolet de son holster d’épaule. Abigaëlle saute dans la cage d’escalier, mais son adversaire ne tire pas.

— Te souviens-tu de mon prénom ? Zélie ! l’interroge-t-elle. Il ne doit pas t’être étranger. Notre maître m’a dit qu’il t’avait parlé de moi.

Abigaëlle, qui allait pour attraper son arme de poing, se ravise. Zélie… elle a entendu ce prénom il y a si longtemps, que s’il n’avait pas été associé à une journée particulièrement riche en émotions, elle l’aurait très certainement oublié. Alors elle se penche et passe le haut de sa tête dans le couloir, pour que ses yeux puissent voir. L’inconnue n’a pas bougé.

— Comment puis-je être sûre que tu es bien qui tu prétends ? Je l’ai jamais vue. Et quand bien même, on change en huit ans… surtout à cet âge.

— Tu devras te contenter de ma parole.

Abigaëlle se redresse et s’adosse au mur. Pour l’instant elle n’a sorti aucune arme. Elle ne connaît pas les intentions de sa visiteuse qui, malgré sa position menaçante, ne donne pas l’impression de vouloir aller plus loin dans son offensive.

— Pourquoi me mets-tu en joue ?

— Parce que tu as pourri mon existence ! J’ai grandi dans l’ombre de super Abi, le chef d’œuvre de la vie de mon maître. Personne ne peut rivaliser avec toi à ses yeux.

Abigaëlle sourit.

Ah ! Ben la voilà ma preuve, se dit-elle amusée.

Dorian a toujours ce côté manipulateur de parler avec admiration d’une autre, quand le seul désir de la gamine qu’il élève est d’être sa plus grande fierté.

— Ok, Zélie ! Je te crois. Mais dis-toi qu’il a fait la même chose avec moi. J’ai grandi dans l’ombre d’une autre moi aussi. Quand tu auras fait tes preuves, normalement, tout devrait s’arranger.

— C’est là que tu te trompes. Il ne me laissera jamais te surpasser.

Abigaëlle entend du bruit dans le couloir et passe à nouveau la tête dans l’entrebâillement de la porte pour voir.

Elles ont chuchoté tout ce temps. Un dimanche matin à sept heures, tous ses voisins dorment et il serait difficile d’expliquer la discussion qu’elles entretiennent si quelqu’un venait à se réveiller à cause des éclats de voix. Mais comme l’étage entier lui appartient et qu’elles se montrent toutes deux discrètes, la probabilité est mince.

Se laissant aller à son désespoir, Zélie est tombée à genoux, a lâché son arme et serré les poings. Abigaëlle en profite pour se précipiter sur elle, attraper son pistolet et poser la bouche de son canon sur son crâne.

— On va rentrer chez moi. Je n’ai pas envie de faire une rencontre indélicate avec le voisinage et je te demanderais de te tenir tranquille. Je ne suis pas ton ennemie et je ne pense pas avoir de contrat sur la tête. Mais avise-toi de faire un seul geste suspect et tu es morte.

— Notre maître a besoin de ton aide.

— S’il t’a toi, pourquoi m’appeler moi ?

Abigaëlle enfonce sa clef dans la serrure et ouvre la porte dans la plus grande discrétion. Elle invite Zélie à la précéder à l’intérieur, désarmée, et la jeune femme accepte. Abigaëlle la suit et ferme derrière elles.

Zélie prend sur la gauche du corridor pour entrer directement dans la cuisine américaine de son hôte. Abigaëlle, elle, tourne sur sa droite et range son courrier dans le long tiroir de son secrétaire puis contourne le mur (qui s’arrête au niveau du hall), avant de rejoindre sa consœur dans la cuisine.

Elle saisit ensuite deux verres dans le placard et une bouteille de jus de fruits dans le réfrigérateur.

— Tu en veux ?

— Non merci.

Abigaëlle range le deuxième verre et va s’asseoir sur la chaise du côté opposé à celui où Zélie s’est installée.

— Tu m’expliques ?!

— Que je te dise que ton maître a besoin de toi ne te suffit pas ?

— Euh ! Non… déjà, je veux savoir pourquoi il n’est pas venu me le dire lui-même. Jusqu’à maintenant, il n’a jamais eu besoin d’intermédiaire. Et puis pourquoi il ne te demande pas à toi de faire le travail, si tu lui es si dévouée ?

— Abi, depuis combien de temps n’as-tu pas revu Dorian ?

Abigaëlle penche la tête sur le côté droit et prend le temps de la réflexion, elle compte les années. Le temps a passé si vite avec le planning surchargé auquel elle doit se plier.

— Deux ans et trois mois, répond-elle en relevant la tête. Ça fait pile deux ans, trois mois et dix-sept jours qu’il n’est pas venu interférer dans ma vie et ça m’allait très bien jusque-là. Ça repose.

— Et bien, moi ça fait deux ans que je le vois sombrer chaque jour un peu plus. Le colonel Tarbarry l’a retrouvé, il l’a coincé, il a des preuves et quelqu’un dont on ignore l’identité les garde pour lui. Si on le tue, notre maître sera démasqué et condamné.

— Et en quoi ça me concerne ?

— Il a besoin que tu l’aides à se sortir de là.

— Pourquoi ? Il n’a qu’à s’échapper, changer d’identité et refaire sa vie.

— Ce n’est pas aussi simple, mais il ne veut pas que je t’en parle, alors je ne t’en dirai pas plus.

— Admettons, mais dans ce cas, pourquoi tu ne te charges pas de le libérer toi ?

Zélie tape du poing sur la table, et crispe ses paupières fermées. Elle est en colère et triste. Abigaëlle a du mal à croire qu’elle a une élève de Dorian devant elle.

Les démonstrations excessives ne sont pas tolérées dans son conditionnement, pourtant…

— Tu ne comprends donc pas ? J’ai échoué pour la simple raison que c’est toi qu’il veut.

— Je regrette. Tu diras à ton maître que s’il peut se contenter de ton aide, il doit arrêter ses caprices. Je ne suis plus à sa disposition depuis longtemps. A la rigueur, s’il me payait, je pourrais peut-être reconsidérer la question. Mais même là j’en doute.

— C’est marrant comme il te connaît bien, rétorque Zélie avant d’afficher un sourire béat.

Cette fille est vraiment très étrange.

— Je te demande pardon ? s’enquière Abigaëlle.

— Voilà l’adresse où tu pourras le trouver, avec un plan pour y aller.

Zélie pose un bout de papier sur la table qu’Abigaëlle ne touche pas. Elle n’a pas besoin de regarder, elle sait déjà où Dorian se trouve.

» Lorsqu’il m’a envoyée te chercher, mon maître m’a dit qu’en femme vénale que tu es, tu ne te déplacerais que s’il te payait.

— S’il le sait, pourquoi ne le fait-il pas ?

— Il m’a dit de te répondre qu’il te paiera… Si tu viens !

Abigaëlle sourit, amusée. Sa réputation lui permet aujourd’hui d’exiger un paiement intégral avant de se déplacer et Dorian le sait. Mais comme il l’a toujours rémunérée dans le passé, elle n’a aucune raison de douter de son versement. Ce qui la retient, en revanche, c’est la raison pour laquelle il veut qu’elle vienne.

— Dis à ton maître que je vais réfléchir à sa demande, mais qu’il peut être sûr que je dirais non. Je n’accepte pas de contrat avec si peu d’informations. Si j’ai bien compris, je dois tuer quelqu’un dont mon client ignore l’identité… alors que moi, le savoir coincé loin de moi, personnellement, ça m’arrange.

— C’est ton maître ! Tu devrais lui obéir même sans aucune information ! s’énerve Zélie en se levant d’un bon et en tapant du plat de la main sur la table.

— C’était mon maître ! nuance Abigaëlle après s’être assurée que Zélie ne l’attaquait pas. Aujourd’hui il n’est plus que… hésite-t-elle un court instant. Il n’est plus que Dorian.

Zélie secoue la tête dans une dénégation réprobatrice avant de tendre sa main devant elle pour réclamer son bien.

— Si tu ne vas pas à lui de gré, je ferai en sorte que tu y ailles de force.

Abigaëlle penche à nouveau la tête sur le côté droit pour montrer son étonnement.

» Mon arme.

— Tu ne tenteras pas de me faire aller à lui de force ?

— Pas aujourd’hui.

Abigaëlle enlève le chargeur du semi-automatique, et ôte la balle chargée de sa chambre, pour éviter qu’elle tente de la tuer et Zélie s’enfuit.

Quelle fille bizarre, se dit-elle avant d’emprunter le couloir menant à sa salle de bain.

Une douche lui fera le plus grand bien.

 

*

 

Assise derrière son ordinateur, Abigaëlle travaille sans prêter attention à l’heure, lorsqu’on sonne à sa porte. Elle regarde son horloge et attrape son 9 mm, toujours à portée de main. Vu les contrats qu’elle a remplis, elle n’est jamais sûre des personnes qui se présentent à sa porte, quand bien même elle attend quelqu’un.

On n’imagine pas combien il est commode de tromper une cible qui attend une visite. Le travail est facilité par une victime qui s’offre à son exécuteur.

Abigaëlle, qui se trouve dans sa cuisine, se lève et se dirige vers la porte d’entrée. Elle traverse le salon doté d’une grande baie vitrée, qui offre une vue imprenable sur le parc de l’immeuble. C’est d’ailleurs la vue qui lui a fait choisir cet appartement du quatrième et dernier étage du bâtiment.

Arrivée dans le hall, elle allume un écran qui, branché à la caméra extérieure, lui divulgue le visage de son visiteur. La personne arrivée est attendue, rien ne se cache derrière elle et son visage semble serein. Abigaëlle est devenue aussi méfiante que Dorian lorsqu’elle était enfant, à la différence qu’elle ne s’est pas coupée du commun des mortels. Elle aime avoir une vie sociale, même si son métier peut être un handicap.

N’apercevant aucun danger, elle enclenche la sécurité de l’arme qu’elle dissimule, ensuite, derrière son dos et ouvre la porte.

— Bonjour Abigaëlle, la salue solennellement le colonel Tarbarry.

— Bonjour Hector, je vous en prie, entrez. Justement je vous attendais.

Le colonel entre et la vie de la jeune femme continue son cours… comme si Zélie n’était jamais venue lui parler de Dorian. Sauf qu’elle l’a fait et qu’elle l’a menacée. Ce qui implique qu’elle devra se faire plus prudente à l’avenir. Car cette visite annonce un risque que Dorian découvre la vérité sur eux.

 

 

 

Partagez sur FacebookPartagez sur Google PlusPartagez sur Twitter