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Assis sur la chaise de la cuisine où Abigaëlle avait l’habitude de s’asseoir enfant, son maître l’attend. Il se doutait bien qu’elle finirait par revenir ici. Alors qu’elle apparaît dans l’encadrement de son entrée, Dorian, sans lever la tête, engage la conversation.

— Ça y est ? Tu as enterré Abi ?

Lorsqu’elle le voit, imbus de toute cette indifférence, elle lui fonce dessus.

— Non, c’est Gabrielle que j’ai enterrée et toi, ordure, je vais te tuer ! lui crache-t-elle en engageant un combat au corps à corps pendant lequel elle est bien résolue à ne retenir aucun coup.

Dorian se lève et recule en la voyant attaquer. Sa chaise tombe. Pour la première fois de sa vie, Abigaëlle envoie un crochet du droit dans la mâchoire de son mentor qu’il n’a pas le temps de parer. Et pour la première fois de sa vie, elle lit la peur dans ses yeux.

Cette réaction la motive et elle lance son genou dans ses parties génitales pour l’immobiliser. Il faut être traitre avec son maître, si on veut prendre le dessus.

Mais avant que son articulation n’atteigne sa cible, Dorian frappe un coup violent dans le ventre de l’adolescente – au niveau de sa plaie par balle. Abigaëlle sent ses forces la lâcher en une seconde puis des points noirs envahir ses yeux et brouiller sa vue. Dans la colère, elle a oublié de protéger sa blessure et son adversaire a saisie l’occasion de profiter de sa faiblesse.

Abigaëlle tombe à genou devant Dorian, qui sort son 9 mm et le pointe sur le crâne de sa disciple.

— Tu m’expliques ?!

Abigaëlle se lève et Dorian recule d’un pas. Le regard noir de l’adolescente semble avoir perdu de ses ardeurs, calmé par le coup qu’il lui a asséné, mais il reste vigilant.

» Assieds-toi et ne fais aucun geste brusque, où j’explose ton joli minois.

Abigaëlle ramasse la chaise et obéit en s’installant dessus. Elle veut savoir, elle veut qu’il parle.

— Quand j’étais enfant, tu m’as dit que la femme qui a tué ma mère s’appelait Gabrielle.

— Exact.

— Longtemps j’ai cru qu’il s’agissait de ton élève, jusqu’à ce que je la voie et que tu m’apprennes que malgré ce sacré avantage de paraître dix ans de moins, elle était ta sœur d’arme, que vous aviez eu le même formateur.

— Toujours exact, mais où veux-tu en venir ?

— J’ai pris son prénom pour ne jamais oublier la promesse que j’avais formulée de venger ma mère.

Dorian souffle agacé, rengaine son arme et s’assoit à côté d’elle. Abigaëlle n’est plus une menace à présent.

— Encore exact. Ecoute, ça je le sais, alors si tu pouvais en venir au fait, ça m’arrangerait, j’ai pas toute la journée.

— Sauf qu’aujourd’hui j’ai appris que mon géniteur avait bien engagé un homme pour tuer ma mère et non une femme, que cet homme c’était La Rascasse. Et La Rascasse, jusqu’à preuve du contraire… c’est toi !

Abigaëlle a prononcé sa phrase d’une voix de plus en plus basse, jusqu’à murmurer ses derniers mots, en réprimant un haut le cœur de chagrin.

— Mais quel crétin ce type ! C’est quoi qu’il comprend pas dans garder l’identité de l’autre secrète ? C’est exactement pour ça que je voulais que tu tournes la page sur cette histoire. Parce que tu risquais d’apprendre ce petit détail sur notre rencontre que je préférais que tu ignores.

Tsss ! J’aurais dû le butter moi-même ! renchérit-il intérieurement. Heureusement, elle le prend plutôt bien.

— Tu as tué ma mère ! Tu m’as… Pourquoi ?

— Eh ! Oh ! Doucement ! On se clame ! Je te rappelle que tu as vu Gabrielle tuer ta mère, donc ne me dit pas maintenant que c’était moi.

Abigaëlle attrape le poignard qu’elle garde toujours au niveau de sa ceinture pour les coups durs. Ce n’est pas l’excitation née d’un assassinat qui lui donnera le courage d’éliminer son maître à cette heure. C’est la main de la vengeance.

Elle le prend plutôt bien… mais un peu mal quand-même, s’amuse-t-il à constater.

Dorian attrape son poignet pour le retenir avec fermeté et commence à lui livrer toute son histoire, pour la dissuader de faire une bêtise.

— Ok ! Si tu veux tout savoir, je te raconte… Mais ne viens pas te plaindre après.

» Un an et demi avant ton arrivée ici, ton père a pris contact avec moi, c’était au mois d’avril, je crois. Il voulait que je tue sa femme et sa fille. Sauf qu’à cette époque j’étais en manque d’élèves. Je venais de perdre une gamine qui avait tenu six mois. Cette idiote était incapable de tuer. J’ai donc dû exécuter sa cible et me séparer d’elle par la même occasion.

» J’ai tout de suite accepté le contrat. Tu étais un peu jeune, mais plus on les prend jeune, plus les gamins te restent fidèles. Du coup, je vous ais étudiées, toi et ta môman.

Dorian a prononcé le dernier mot de sa phrase sur un ton niais, pour tourner en dérision l’attachement qu’Abigaëlle avait pour sa mère.

» Vous nous jouiez le remake de la famille idéale d’un stupide soap à vomir. A dire vrai, j’étais à deux doigts de vous butter toutes les deux et de retourner à mes affaires quand tu as eu un geste des plus tendre pour elle. Tu t’en souviens peut-être pas mais ta mère, quelques jours avant sa mort, a éclaté en sanglots pendant une de vos balades quotidiennes et là, tu l’as prise dans tes bras et tu lui as dit…

Ne vous inquiétez pas maman, moi, je serai toujours là pour vous, se souvient-elle, comme si elle avait prononcé cette phrase hier.

» … et à ce moment-là, j’ai vu ton regard : le regard d’une tueuse. Comme si tu étais prête à éliminer n’importe qui pour elle. A ce moment-là, je me suis dit que je te voulais pour moi. Coûte que coûte ! Alors j’ai appelé Gaby pour qu’elle m’aide. Parce que je savais que tu vouerais une haine sans limite à celui ou celle qui assassinerait ta maman chérie. Il était donc impossible de t’entraîner si j’étais l’auteur du meurtre.

» J’avais chargé Gaby de tuer ta mère et de te blesser suffisamment pour qu’elle puisse t’endormir et te ramener à moi. J’avais déjà prévu de te raconter que je t’avais trouvée évanouie au bord de la route et que maintenant, tu devrais suivre mon entraînement.

— Ça n’aurait pas marché, j’aurai essayé de fuir pour rentrer à la maison.

— C’est ce que Gaby m’a fait remarquer… Enfin, elle m’a plutôt dit que mon plan était pourri et aussi sensé que moi, mais ça, c’est Gaby. Et c’est elle qui m’a conseillé de te laisser t’enfuir et de m’entendre avec ton père pour qu’il te pousse à fuguer de la maison au moins un an après le décès… histoire qu’on ne le soupçonne pas trop. C’était long un an, mais on ne rencontre pas cette lueur dans les yeux d’un gamin fréquemment et puis, te laisser prendre une année de plus, ça pouvait qu’être avantageux… parce que six/sept ans, c’est encore jeunot. Alors j’ai consenti à attendre et à m’arranger avec mon client.

» Je dois avouer que ça n’a pas été évident. Ton père était furax. Mais quand je lui ai remboursé la part qu’il avait payée pour toi, il s’est calmé et a suivi mes instructions à la lettre.

— Et comme il ne te payait plus pour me tuer, tu étais libéré de ton engagement.

— Oh ! A la rigueur, ça je m’en tapais. Je te dis surtout ça pour que tu comprennes que ce que t’a dit ton père le soir de ton départ n’était pas anodin, il voulait que tu partes et tu as fait exactement ce que j’attendais de toi.

Ordure ! Manipulateur ! Je te hais ! pense Abigaëlle en l’écoutant lui exposer fièrement son plan.

Les mains de l’adolescente se contractent sur la table de Dorian, ses yeux se froncent, elle fixe le sol pour ravaler sa colère en entendant la vérité, car elle veut connaître toute l’histoire. Et elle sait que Dorian ne lésinera pas sur les détails s’il est sûr qu’elle en souffre. Juste pour le plaisir de lui rappeler qui domine l’autre. Car il peut être certain que quoi qu’il dise, il ne la perdra pas. Ils jouent à ce jeu depuis trop longtemps.

» Après, quand j’ai vu où tu t’étais réfugiée, j’ai fait en sorte que les poubelles des commerçants et des riverains soient pleines de tout, sauf de nourriture. Je devais te mettre plus bas que terre pour te ramasser et te donner l’impression que j’étais ton sauveur.

— Et l’homme au sandwich ?

— Ah oui ! Tu t’en souviens ? demande-t-il étonné, alors qu’il semble évident à Abigaëlle que ce genre d’expériences ne peut pas s’oublier.

» C’est un de mes clients. Nous avions conclu une sorte d’arrangement tous les deux. Il te faisait saliver avec un sandwich pendant quelques jours et te proposait de bosser pour lui, quand il estimait que tu avais assez faim pour céder. Le deal était simple. Soit il gagnait et il me payait une somme rondelette pour lui avoir dégoté une vierge au visage d’ange. Soit il perdait et je lui offrais son prochain contrat. Dans tous les cas, ce sont ses hommes qui s’occupaient de vider les poubelles pour moi.

— Vous êtes… crache-t-elle sans finir sa phrase. Et moi dans tout ça ? Vous y pensiez au moins ? Est-ce que tu sais par quoi je suis passée ? J’ai vu les poubelles se vider, les animaux errants disparaître. J’étais seule, j’avais faim, j’avais froid, j’avais peur…

— Tu étais déboussolée et tu avais besoin d’aide. Heureusement que je le savais, c’est ce que j’attendais de toi. Je dois dire que quand mon client t’a proposé de faire le trottoir pour lui, j’ai eu peur que tu acceptes. Ton ventre a gargouillé tellement fort que je me suis dit que tu étais peut-être bien assez affamée pour qu’il l’emporte.

— Parce que tu étais là, en plus ? se choque-t-elle.

— Evidemment, je ne t’ai plus lâchée à partir du moment où ton père m’a dit qu’il t’avait mise à la porte.

Abigaëlle cligne des yeux, ne sachant pas si elle doit être écœurée, enragée, incrédule ou un mélange de tout. Elle se concentre pour reprendre son sang-froid. Pour repasser le film et comprendre l’histoire. Et un silence digestif s’installe entre eux, pendant un bon moment, avant qu’Abigaëlle ressurgisse de ses réflexions.

Mes effets personnels… La gosse noyée… Tu ne me dis pas tout, Dorian. Et je veux connaître l’intégralité de l’histoire. Qu’est-ce que ton esprit tortueux est encore allé imaginer ?

— Il y a un truc qui ne colle pas, dit-elle pour en avoir le cœur net.

— Quoi ?

— La police a trouvé le corps d’une gamine qui me ressemblait, qui portait mes vêtements…

— Ah oui ! Effectivement ! Je t’ai laissée deux jours pour te poser avant de te chercher. Pendant ce temps je me suis occupé d’effacer tes traces.

Dorian lui raconte alors comment il s’est appliqué à fabriquer une forteresse autour d’elle, pour que plus aucun chevalier ne cherche à la sauver.

 

*

 

— Elle s’est enfuie ? demanda Dorian d’une voix neutre.

— Oui. Je vous laisse vous occuper d’elle maintenant. Vous avez intérêt à la tuer cette fois-ci, rétorqua monsieur Délardois.

— Sinon quoi ? questionna le tueur d’un ton narquois. Je m’occupe d’elle. J’ai un plan et ça aura l’air d’un accident. Ça va prendre un certain temps, mais tout ce que vous aurez à faire c’est de graisser la patte des policiers pour qu’ils cherchent dans la mauvaise direction.

— Mais je ne sais pas où elle est partie moi !

— Ne vous inquiétez pas, je vais la trouver.

Dorian attrapa sa veste et sortit de sa cabane, après avoir raccroché.

Le mois de novembre… Cet idiot n’aurait pas pu choisir un mois moins froid ?

Il était temps pour lui d’aller chercher une gamine de l’âge de sa future recrue. Cette année-là, il avait fait le tour des orphelinats et s’en était dégoté une à cinq heures de route de la ville où Abigaëlle habitait. Avant que la police face le lien entre les deux gosses − si elle y arrivait un jour − Abigaëlle aurait disparu depuis bien longtemps.

Quatre heures plus tard, Dorian se trouvait devant l’orphelinat en question. Les fillettes seront de sortie au parc demain.

Parfait ! Alors ça sera pour demain.

Le lendemain matin, assis sur un banc, il lisait un livre attendant que la femme qui surveillait les enfants ait une minute d’inattention.

Ça ne sera pas la première fois, se dit-il en souvenir du jour où il a rencontré la gosse, alors que la jeune femme papotait activement avec une collègue, sans prêter attention à ses protégées.

Puis une nourrice, amie avec la surveillante, vint s’asseoir à côté d’elle et engagea la conversation sur la varicelle que le dernier des enfants de la famille qui l’engageait venait d’attraper et qui lui avait fait sortir des plaques de boutons immondes.

C’est le moment.

Dorian attrapa une casquette ainsi qu’une fausse paire de lunettes, avec un gros nez et des moustaches grossières, les posa sur sa tête et imbiba un mouchoir de chloroforme. La fillette jouait avec deux autres orphelines. Dorian s’accroupit face aux enfants et afficha un large sourire. Les fillettes éclatèrent de rire en le voyant ainsi affublé.

— Vous savez quoi ? leur demanda-t-il. Madame Sèche a des bonbons dans ses poches. Je suis sûr que si vous lui sautez dessus pour la fouiller, elle sera prise en flagrant délit de mangeage de bonbons en douce et elle sera obligée de partager avec vous.

Les yeux des fillettes s’illuminèrent à l’idée de dévorer les friandises promises. Toutes se levèrent d’un seul bon pour se ruer sur madame Sèche (qui était le surnom que les fillettes lui donnaient, car elle leur rappelait systématiquement le règlement lorsqu’elles ne le respectaient pas et qu’aucune ne le supportait).

— Attends, toi ! Tu restes avec moi.

Posant sa main gauche sur l’épaule de la fillette qu’il avait ciblée, Dorian parla sur un ton dur et menaçant qui figea l’enfant sur place. La figure goguenarde qu’elle avait vue deux secondes plus tôt s’était transformée en un visage froid et dur. Sans attendre, Dorian posa son mouchoir sur la bouche de la petite qui s’évanouit aussitôt.

 

La fillette se réveilla dans un garage, allongée sur un amas de paille. Elle ne reconnaissait pas l’endroit. Et lorsqu’elle vit la porte, elle se leva pour l’ouvrir. Mais la poignée refusa de se baisser.

Interdite, elle retourna s’asseoir, attendant que quelqu’un vienne. Un volet était verrouillé sur le mur opposé à la porte et deux interstices laissaient entrer la lumière du jour. Elle monta sur le tas de paille et regarda dehors.

Un grand jardin et une forêt épaisse au bout. L’endroit était grand. Elle espérait que la personne qui l’avait enlevée désirait une enfant et qu’elle n’avait trouvé que ce moyen d’obtenir satisfaction. Mais le souvenir de l’homme qui l’avait enlevée lui revient soudain en mémoire et le joli jardin devint désespérément vide.

Au bout de plusieurs heures à attendre là, seule, dans un silence pesant et une obscurité inquiétante, que quelqu’un se montre, elle entendit des bruits de casseroles de l’autre côté de la porte. La nuit était tombée à présent et elle commençait à avoir faim. L’homme allait-il enfin lui ouvrir ?

— Monsieur ? C’est vous ?

Pas de réponse. Des odeurs de nourriture vinrent chatouiller ses narines et son ventre commença à gargouiller.

— S’il vous plaît ? Y a quelqu’un ? J’ai faim… Je peux sortir maintenant ?

Le bruit d’une poêle dont on verse le contenu dans une assiette fut sa seule réponse. Pendant une durée que la fillette estima interminable, elle entendit quelqu’un de l’autre côté de la porte manger un repas, qui semblait des plus succulents à en croire les odeurs qu’il dégageait. Mais personne ne lui parla et personne ne lui ouvrit. Puis un bruit de chaise lui indiqua que la personne de l’autre côté se levait. L’écoulement d’eau, venant d’un robinet, lui indiqua qu’elle faisait sa vaisselle. A y réfléchir, l’enfant avait soif aussi.

— S’il vous plaît… se mit-elle à pleurer, apeurée. J’ai froid, j’ai faim et j’ai soif…

— Shut up ![45] gronda une intonation grave et gutturale. Si tu as froid, tu as de la paille pour te réchauffer. Pour l’eau, quand il pleut, il y a des fuites, tu n’auras qu’à te servir. Et pour la nourriture, fais une croix dessus.

La fillette reconnut la voix et l’accent de l’homme qui l’avait accostée tout à l’heure. Ce qui ne présageait rien de bon. Puis elle entendit la porte d’entrée s’ouvrir et claquer. Un bruit de clefs lui fit comprendre que l’homme l’avait enfermée seule. Alors déboussolée, elle alla se cacher au milieu de la paille jusqu’au retour de son ravisseur.

 

Mais jamais personne ne revint. La fillette gratta à la porte, essaya de foncer dessus pour la forcer, mais rien n’y fit. Le volet, bien que fermé à l’intérieur ne se laissa pas non plus ouvrir ni détruire. La fillette avait mal aux bras, à force de percuter la porte, mal aux doigts à force de gratter. Elle avait faim, elle avait soif, elle s’affaiblissait de jour en jour.

Bientôt cinq journées entières qu’il n’avait pas plu. Et peu à peu l’eau s’était évaporée. Trois semaines maintenant qu’elle était enfermée dans sa prison. Elle n’arrivait plus à bouger, ses forces la quittaient. Bizarrement sa sensation de faim également. Pelotonnée dans son tas de paille, elle finissait par accepter la mort comme son ultime porte de sortie.

Son ravisseur n’était jamais revenu. Il l’avait abandonnée à son triste sort sans qu’elle sache pourquoi il lui en voulait à ce point.

Puis un jour, elle entendit une porte s’ouvrir. Trop faible pour émettre un son ou pour bouger un membre, elle attendit de voir ce qui se passait. La porte du garage s’ouvrit et l’homme la rejoignit. Elle tourna une tête lourde dans sa direction.

— Bien, tu n’es pas morte. Ça m’arrange.

Il l’attrapa et l’éleva au-dessus de sa paille. Puis il poussa le tas qui dissimulait une trappe que la fillette n’avait jamais remarquée. Il la souleva pour découvrir un trou béant, plus sombre et plus froid que la salle où il l’avait séquestrée jusque-là.

La fillette trop faible se laissa jeter dans l’ouverture sans résistance et sentit une vive douleur envahir son épaule et le haut de son bras sous le choc de son atterrissage.

— Pourquoi ? arriva-t-elle à susurrer.

Mais l’homme, bien qu’ayant clairement entendu la question, referma son piège en se contentant de lui ordonner de l’attendre là.

 

Après de longues heures de solitude, la perception de voix lointaines (celles de l’homme et d’une autre fillette), le grattement du sol au-dessus de sa tête par la fillette, qui s’affairait à une tâche dont elle ignorait la finalité, puis à nouveau les voix éloignées, elle finit par entendre des pas la rejoindre, via le couloir sombre dans lequel elle était cachée. Elle tourna la tête pour voir qui pouvait bien marcher dans ce tunnel obscur.

Un sauveur ? Un monstre ?

Quelle que fut cette personne, elle attendrait sans bouger qu’elle décide de son sort. L’homme qui l’avait enlevée reparut, puis la déshabilla pour lui faire enfiler d’autres vêtements.

Des haillons ?! Mais qu’est-ce qu’il veut faire ?

Puis il la porta sur son dos et pour la première fois depuis son rapt, la fillette vit la lumière du jour.

Au bout de deux heures de route, l’homme la sortit de son pick-up et la porta jusqu’au bord d’un gros cours d’eau.

Une rivière ? Un canal peut-être ?

La petite ne savait pas trop, elle ne reconnaissait pas les lieux. L’orpheline sourit en voyant toute cette eau…

Moi qui ai si soif, c’est bête.

Elle entendit l’homme s’immerger dans ce liquide qu’elle sentit glacé lorsqu’il l’y plongea dedans. Dans un dernier élan de survie, la fillette essaya de se débattre, de nager jusqu’à la rive. Mais l’homme avait tout prévu. Le courant était assez fort pour qu’avec le peu de forces qui lui restaient, elle n’arrive quasiment pas à sortir la tête de l’eau. Et il avait accroché ses vêtements à des branchages, de sorte à ce qu’elle ne puisse pas se déplacer.

Elle vit les jambes de l’homme s’éloigner d’elle et rejoindre la terre, l’abandonnant à une mort certaine.

Je ne comprends pas ! Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ç… ?

Mais avant que l’enfant finisse de penser sa question, elle se noya.

 

Trois jours plus tard, la police trouva le corps de l’enfant, dérivant vers le barrage, à côté de la jambe d’une poupée en chiffon. Dorian, après trois jours de surveillance accrue, pour qu’on ne découvre pas la fillette avant qu’elle soit défigurée, avait détaché ses vêtements des branchages et avait appelé les agents pour donner ses informations de façon anonyme.

Vêtue comme Abigaëlle le jour de sa fugue, ayant le même âge, la même physionomie, il était très facile de les confondre. Son père, en voyant le corps, reconnu tout de suite celui de l’héritière de son ex-femme. L’affaire Abigaëlle Délardois fut alors classée et tous ses acteurs reprirent le cours de leurs existences.

 

*

 

— Son nom ? C’était quoi ?

— J’en sais rien. Et je ne vois pas ce que ça m’aurait apporté de le savoir.

— Tu es un monstre, t’en rends-tu compte au moins ?

— Peut-être, mais ne t’ai-je pas permis de te venger ?

— J’ai poursuivi une chimère pour venger la mort de ma mère. Et en fait, tout ça… c’était toi ! C’était toi et tu m’as élevée pour être ta chose.

— No my Kitten ! Moi j’ai été payé pour vous tuer toi et ta mère, souviens-toi, je ne suis que l’outil…

— Certes, mais aujourd’hui que j’ai vengé sa mort, je me demande si je ne devrais pas aussi venger cette gamine que tu as torturée, juste pour ton bon plaisir.

— Que ce soit toi ou une autre, je ne vois pas la différence. Je devais tuer une femme et une enfant, j’ai tué une femme et une enfant…

— Quoi ? Mais non… Je ne te parle pas de cette pauvre gosse, qui mériterait somme toute ta compassion. Je te parle de moi ! Tu m’as manipulée, tu t’es servi de moi… tu m’as volé mon enfance !

— Là je ne suis pas d’accord. Je te signale que je t’ai sauvé la vie. Sans ce plan, tu serais morte à l’heure qu’il est. Les seuls à s’être servi de toi et à t’avoir volé ton enfance ce sont ceux que tu viens d’exécuter. C’est eux qui ont commandité vos morts, si ça n’avait pas été le cas, on ne se serait jamais rencontrés.

Abigaëlle ouvre la bouche pour parler, mais s’en abstient. Un silence de quelques secondes, qui lui semble durer une éternité, s’installe avant qu’elle ne reprenne la parole.

— Dans le fond tu as peut-être raison. Je sais que jamais je ne pourrai te pardonner ce que tu m’as fait. Mais le passé c’est le passé. Aujourd’hui je souhaiterais l’enterrer et refaire ma vie comme je l’entends.

— Sage décision.

Abigaëlle laisse tomber son bras le long de son corps et Dorian s’assoit à ses côtés. Il sourit à son élève, bouleversée par la quantité importante d’informations difficiles à encaisser qu’elle a apprises dans la même demi-journée.

— Et je n’ai même pas mangé.

Dorian se lève et dresse son couvert. Comme lorsque, enfant, elle était arrivée trop faible pour se tenir debout. Il lui sert les restes de son déjeuner et Abigaëlle entame son repas, se laissant commander par son cerveau primaire. Dorian se rassoit et reprend la conversation là où ils l’avaient laissée.

— Mais au fait ? Si tu en as fini avec Gabrielle, ça veut dire que je vais de nouveau pouvoir t’appeler Abi sans que tu me piques une crise ? En fin de compte, c’est bien, quand tu répares les erreurs du passé.

— Je n’étais pas digne de porter le prénom que ma mère m’avait donné tant que je n’avais pas vengé sa mort.

Abigaëlle parle sur un ton absent. La fatigue commence à se faire sentir. Et la lassitude l’accompagne de très près. Enfin, elle peut tourner cette page si lourde de sa vie. Ce matin, elle a pleuré toutes les larmes qui lui restaient encore. Elle est sèche. Son corps lui demande presque autant de repos que lorsqu’elle sort blessée d’une mission. Elle avait oublié combien les émotions pouvaient être épuisantes.

— Je suis content, mademoiselle Abigaëlle Délardois de ne plus être obligé de vous appeler Gabrielle.

— Tu ne m’as jamais appelée Gabrielle. Depuis le jour où je t’ai sommé de ne plus m’appeler Abi, tu ne m’as plus donné que le surnom dont tu m’as affublée la première fois que tu m’as sautée.

— Que veux-tu ? Pour moi, Gaby ce n’est pas toi et je trouve que Kitten te va bien mieux.

Abigaëlle se lève et ouvre le réfrigérateur de Dorian, pour attraper un jus de fruits. Elle se sert avant de replacer la bouteille à sa place. Elle effectue ses gestes par réflexe, sans avoir besoin d’y réfléchir, comme un ordinateur programmé pour.

Cette journée l’a émotionnellement harassée, alors elle se permet un peu de douceur pour compenser. De plus, ses esprits ne sont plus très clairs, elle ne sait plus quoi penser et un petit rafraichissement ne pourra que lui faire du bien.

Elle a toujours su que Dorian l’avait manipulée toute son enfance, mais l’histoire qu’il lui a racontée lui semble si improbable pour le commun des mortels et pourtant si plausible lorsqu’il s’agit de lui.

— J’ai quitté ma maison, les rues ne sont plus sûres pour moi. J’ai appelé une entreprise de déménagement en leur disant que c’était très urgent. C’est étonnant comme les factures se perdent vite dans le néant de la comptabilité quand on paie en liquide.

Abigaëlle sourit, l’air las.

— Laisse-moi deviner. Tu ne veux plus jamais me revoir ?

— Faisons un deal…

Abigaëlle a englouti l’intégralité de son assiette et pose sa fourchette. Dorian lui offre toute son attention.

» A compter d’aujourd’hui, nous allons vivre chacun de notre côté. J’ai réussi à me faire un nom et une bonne réputation. J’ai maintenant tous les outils nécessaires pour exécuter mon travail sans ton aide.

— Dont une belle collection de couteaux ! Tu aimes travailler au couteau quand tu n’as pas une armée devant toi et c’est si beau à voir…

— Chacun de notre côté, Dorian. Je te dois la vie sauve et j’ai pu, grâce à toi, venger ma mère.

— Oui ! C’est vrai… mais ?

Le regard d’Abigaëlle transperce celui de Dorian.

— Mais tu es un homme ignoble qui m’a torturée tant qu’il l’a pu. Et aujourd’hui que je sais comment tu t’y es pris pour refermer ton piège sur moi…

Abigaëlle resserre les poings sur la table alors que les images qu’elle avait jusque-là vainement essayé d’oublier affluent à une vitesse qu’elle n’imaginait pas possible.

» Je n’avais aucune chance ! souffle-t-elle. Et il me faudra un certain temps pour m’y faire.

— Tu t’y feras Abi, tu es une fille forte.

Abigaëlle le fusille du regard. Cette phrase, c’était celle que sa mère lui disait toujours pour la rassurer et Dorian, le sachant, l’utilise à son avantage.

— Chacun de notre côté et la prochaine fois que nos chemins se rencontreront, je te tuerai.

Le regard de la jeune femme retrouve vie et détermination. Aujourd’hui quelque chose a changé en elle et Dorian s’en aperçoit. L’adolescente est devenue adulte.

— Et si tu n’y parviens pas ?

— Si je ne parvenais pas à te tuer, alors tu aurais le choix : soit de me liquider, soit de me demander de faire quelque chose pour toi, que je ne pourrai pas refuser… excepter revenir vivre avec toi.

— Intéressant, surtout quand on sait qu’il m’en faudrait beaucoup pour te faire la peau.

— Fais gaffe Dorian. Je suis sérieuse. Dorénavant nous sommes quittes et je n’hésiterai plus.

— Je te fais confiance pour ça. Il ne me manque donc plus qu’à essayer de faire quelque chose de ta remplaçante.

— Ma remplaçante ? Je n’ai croisé personne en arrivant.

— Elle est en colonies.

— Les fameuses colonies où elle est censée tuer un gamin et où tu l’appelleras au bout de quelques jours pour dire que le contrat est annulé ? Tout ça pour te laisser le temps de t’entretenir avec des précepteurs ?

— Non ! Pas ces colonies-là. Celles-ci ont déjà eu lieu. Je l’ai éloignée dans l’éventualité d’une visite de ta part. Je me doutais bien que ton père cracherait le morceau. Il ne m’a jamais inspiré confiance.

— Elle a déjà un précepteur ? Elle est si douée ?

— Absolument pas, répond-il en grimaçant un sourire moqueur. J’entraîne seulement Zélie différemment de toi.

— Zélie ?

— Elle s’appelle comme ça.

— Ah ! C’est bien pour elle.

— Tiens, je lui ai parlé de toi au fait. Elle te déteste déjà.

— Tu lui as parlé de moi ? Et qu’est-ce que ça t’apporte ? Tu veux faire comme moi avec Gaby ? Tu veux qu’elle cherche à me surpasser ?

— En fait… elle serait plutôt du genre à vouloir t’éliminer carrément.

— Et bien qu’elle essaie.

— Oh ! Même si elle essayait, cette pauvre gosse n’aurait aucune chance. Comme je te l’ai dit, je l’entraîne différemment de…

Abigaëlle secoue la tête et lance son bras sur le côté pour couper Dorian dans ses explications. Comme pour repousser un sujet de conversation qui l’ennuie.

— Fais comme bon te semblera. Tes histoires ne sont pas mon problème. Moi je pars sans te donner d’adresse. Si ta Zélie veut me tuer, ce sera la plus forte qui survivra.

— D’accord. Mais avant je veux savoir où tu en es dans ton projet d’entrer dans ce que tu appelles le « monde normal » ?

— Je crois que tu as réussi à me rendre incapable de me conformer aux règles de notre société.

— Je te l’avais dit, se réjouit Dorian, un sourire satisfait sur les lèvres.

— J’ai peine à l’avouer, mais j’aime mon métier, alors je continuerai jusqu’à ce que j’estime que la retraite sonne pour moi. Et puis, un jour un homme m’a dit : « Toi tu n’es que l’outil qui prend la vie de l’ennemi d’un autre, donc n’aie aucun état d’âme, car si ce n’est pas toi que ton client va voir, ce sera quelqu’un d’autre et le résultat sera le même… Bien que peut-être un peu moins jouissif. »

— Il me semble bien t’avoir dit ça, oui.

— Mais je vais quand même continuer mes études. Je vais seulement suivre une dernière fois ton exemple.

— C'est-à-dire ?

— Je vais faire médecine… Comme ça, je pourrai me soigner sans ton aide.

— Astucieux. Mais si tu veux réellement suivre mon exemple, j’ai appris à soigner les blessures quand j’étais mercenaire, pas en me reposant sur les bancs d’une faculté.

— Eh bien dis-toi que je m’offre un luxe dont tu n’as pas voulu.

— Mouais… évite quand même de te prendre la même raclée que la dernière fois, parce que tu ne t’entraînes plus suffisamment à cause des cours. Parce que tu ne pourras pas te soigner seule. Et si je ne sais pas où tu es, je ne pourrai pas non plus t’aider.

— Et si je vais à l’hôpital, je serai repérée. Prendre mon indépendance ne signifie pas renier ton éducation. Je reconnais ton enseignement à sa juste valeur, tu es un bon professeur.

Dorian a beau être amoral, Abigaëlle accordera toujours toute son admiration à son talent d’instructeur.

— Exact. Surtout que ce serait bête que tu meures d’une blessure indélicate.

— Ne t’inquiète pas, j’ai compris la leçon. Tant pis pour les flics et dorénavant, je fais mes recherches seule.

— Bien ! Tu deviens grande.

— C’est surtout que maintenant je sais ce que je veux faire de ma vie.

— Je suis fier de toi my Kitten ! Tu n’imagines pas combien je suis fier de toi. Tu es une femme accomplie maintenant. Mais tu resteras toujours mon chef d’œuvre. J’y veillerai !

Abigaëlle voit les yeux de Dorian briller en se posant sur elle. Ce qui surprend beaucoup la jeune femme qui ne peut s’empêcher d’éprouver une grande allégresse et de l’orgueil. Comme lorsqu’elle était enfant et qu’elle vouait encore à son maître une admiration sans borne. Mais l’heure n’est pas aux sensibleries et tous deux reprennent leur flegme habituel.

 

Abigaëlle se lève et Dorian la suit du regard, sans bouger, jusqu’à ce qu’elle ait fermé sa porte. Il sait qu’il pourra toujours la retrouver facilement et qu’elle lui restera dévouée. Sa disciple, quant à elle, ne s’est ni retournée ni n’a pris le temps de lui jeter un dernier regard.

Comme si, l’un et l’autre savaient qu’ils seraient amenés à se revoir. L’un et l’autre dont les vies s’attirent et se rejettent inlassablement, comme prisonnières de la ronde infernale de deux aimants.

 

*

 

Abigaëlle partie, Dorian range sa vaisselle et prend son ordinateur portable pour ouvrir sa boite de messagerie.

Il est hors de question de la laisser sans surveillance et j’ai dans l’idée que my Kitten va se faire plus discrète sur ses nouvelles identités à présent ! J’ai donc tout intérêt à assurer mes arrières.

Un de ses habitués l’a contacté hier et Dorian n’a pas encore pris soin de lui répondre.

C’est l’occasion idéale de garder un œil sur la p’tite.

 

Bonjour le Coq,

J’ai un deal à te proposer pour cette demande.

Contacte l’Ange Noir, un frère que je veux surveiller secrètement. Expose-lui ton problème et il le règlera dans la semaine, en toute discrétion. Il est sûr, tu peux me faire confiance…

Pour le contacter, tu n’auras qu’à cliquer sur le lien que je mettrai en bas de ce message. Le pseudo que tu devras donner est le problème que tu as à régler et dans le mail, tu dis que tu viens de la part de… et tu donnes ta véritable identité. Pas le Coq, ton vrai nom. Il ne te trahira pas. Je le connais.

L’Ange Noir s’assurera que tu es bien qui tu prétends être et, à partir de là, prendra contact avec toi pour connaître tes exigences, puis fera tout ce que tu lui demanderas. Mais avant et surtout, il te donnera un pseudo sous lequel le recontacter pour faire partie de ses "amis".

J’ai besoin que tu me transmettes ce pseudo (et le mot de passe qui va avec). Parce qu’une fois sa première vérification faite, l’Ange Noir part du principe que la personne qui le contacte est bien le client en question, sauf grosse aberration. Si tu acceptes, je te rembourserai la facture. Si tu refuses, je règlerai ton problème.

Tu pourras le contacter pour d’autres problèmes si le besoin s’en fait sentir. Mais pour l’heure, j’ai besoin d’un pseudo chez lui, sans qu’il sache que c’est moi.

D’avance merci.

Cordialement,

La Rascasse.

 

Trois jours plus tard, Dorian reçoit un message en réponse à sa demande. Le Coq n’est pas bavard, mais bien assez pour lui donner toutes les informations qu’il désire.

 

Hello la Rascasse,

Client validé et mission acceptée.

Pseudo : Ravel

Mot de passe : coquel1cot

Tu peux le changer, je te fais cadeau du compte. Pour ma part, tes services me conviennent.

Montant de l’intervention : encore inconnu.

Il l’envoie d’ici ce soir, sur la messagerie de Ravel.

Cordialement,

Le Coq

 

Parfait ! Maintenant, Kitten, tu ne pourras plus m’échapper.

 

 

[45] Ferme la !

 

 

 

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