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A sept heures et demie le neuf novembre de sa seizième année, Abigaëlle a fini de se préparer avant l’arrivée de son précepteur et nettoie la cabane en attendant huit heures.

Dorian est assis sur son lit, finissant la gravure d’une main tenant fermement une anguille dans son poing, sur la crosse de sa dernière acquisition. Abigaëlle connaît ce dessin par cœur. Depuis deux ans, Dorian le cisèle sur chacun des ustensiles qu’elle est susceptible d’utiliser, pour lui rappeler que même en se faufilant comme un poisson visqueux, elle ne pourra jamais lui échapper.

Son œuvre terminée, Dorian attrape les balles qu’il en retire chaque fois qu’il bichonne une de ses armes. A mesure qu’il enfonce ses minutions dans son barillet, son regard s’évade pour se poser sur son élève, à genou, en train de pousser ses balayures dans sa pelle.

Son arme chargée, il la referme d’un geste du poignet, range son canon dans son holster et s’approche de l’adolescente qui, le voyant arriver le regard libidineux, tente de se lever avant qu’il la rejoigne.

— Non ! ordonne-t-il, jetant sa main sur son épaule pour la garder à terre. Où tu vas comme ça ?

— Jeter ces ordures avant que mon précepteur arrive.

Abigaëlle essaie de garder un ton dégagé, comme si elle devait lui rappeler, sans s’en apercevoir, qu’elle n’a pas le temps pour ses frivolités le matin. Mais loin d’être aveugle à son approche discrète, Dorian sort son revolver pour en caler la bouche sous la mandibule de la jeune fille, qui se fige.

— Ton précepteur devient un peu trop présent à mon goût.

— J’y peux rien, ce sont les horaires que TU as imposés.

Dorian se baisse pour poser sa tête juste en face de celle d’Abigaëlle, les yeux dans les yeux.

— On va jouer à un jeu toi et moi. Tu aimes les jeux n’est-ce pas ?

— Rarement quand tu en dictes les règles…

Dorian sourit. Abigaëlle a toujours eu un caractère fort, elle a sûrement survécu à sa formation grâce à ça. Mais depuis deux ans maintenant, elle fait preuve de mauvaise volonté à lui obéir. Elle se montre souvent revêche. Il doit donc la punir au quotidien pour lui rappeler sa suprématie. Mais comme elle lui reste dévouée, il ne désespère pas de la faire plier à nouveau.

Ecrasant le chien de son arme en fixant les yeux méprisants de son élève, il renchérit.

— On va attendre ton précepteur ensemble. Je vais me poser juste derrière la porte et je te mettrai en joue. Quand il rentrera, je l’inviterai à s’asseoir là où il s’installe tous les jours depuis sept ans et seulement après je te sauterai.

Les yeux d’Abigaëlle s’écarquillent manifestant son étonnement et sa crainte.

— Par pitié ! Ne fais pas ça ! Je serai plus obéissante si tu veux, je…

Abigaëlle stoppe sa phrase, se rendant compte qu’elle n’a plus le temps de calmer son maître avant la venue de son précepteur… si tant est qu’elle ait pu y parvenir. Car la lumière rouge annonçant l’arrivée d’un visiteur inonde la cabane de sa clarté.

Dorian n’a ouvert aucun volet aujourd’hui. Le ciel nuageux d’un matin de novembre n’éclairant pas assez, il a préféré laisser la lumière artificielle faire son travail. Aussi baignent-ils, à présent, tous deux dans une atmosphère pesante.

— Oh si ! Je vais le faire. Et toi, tu devras te débattre, comme d’habitude. Si tu te montres docile Kitten, je vous butte tous les deux. Compris ?

Abigaëlle confirme d’un signe de tête et le moteur d’une voiture ronronne son arrivée jusqu’à ce que ses freins couinent.

— Mais… il est si sensible…

— Et alors ? Si je ne me trompe pas, il veut savoir ce que tu vis tous les jours. Je vais donc juste lui en offrir un aperçu.

La portière du conducteur claque. L’heure fatidique sonne à sa porte, dans l’ignorance totale du futur condamné.

— Il ne s’en remettra pas, chuchote l’adolescente, au bord des larmes, dans un signe de dénégation.

— Mais c’est justement mon objectif my Kitten. Je l’écrase avant qu’il…

Une main timide frappe à l’entrée. C’est la façon incertaine du précepteur d’Abigaëlle d’annoncer sa présence lorsque Dorian se trouve dans les parages. Comme si, inconsciemment, il espérait qu’on ne l’entende pas pour pouvoir rentrer chez lui sans dommage.

Dorian fait signe à Abigaëlle de ne pas parler tout de suite et file se cacher derrière la porte, avant de lui permettre de l’inviter.

— Entrez… prononce-t-elle d’une voix hésitante.

A cet instant, le précepteur ouvre et s’introduit dans la maisonnette. L’adolescente peine à se lever en le voyant. Dorian, de son côté, pousse la porte derrière l’enseignant et le menace de son arme.

— Va t’asseoir à ta place, toi.

L’homme fait tomber ses cahiers en sentant le métal glacer sa nuque. Ce jour qu’il redoutait tant arrive aujourd’hui. Il a trop souvent croisé le regard jaloux et meurtrier de Dorian − lorsque son élève l’accueillait avec l’innocente gaieté qu’on éprouve en voyant un ami − pour ne pas s’attendre à une réaction brutale de sa part. Mais il avait plus imaginé se prendre une balle dans le dos en partant. Le précepteur obéit et attend la suite des évènements. Il ne sait pas ce qui va se passer, mais il l’appréhende. Dorian fait un signe de tête à Abigaëlle pour qu’elle les rejoigne à la table.

— Par pitié ! Pas ça… supplie-t-elle.

— Ramène tes fesses ! ordonne son maître en tirant un coup de sommation dans la porte du garage.

Le précepteur sursaute, puis voit son élève s’approcher d’un pas incertain vers eux, la joue éraflée par la balle. Lorsqu’elle atteint leur hauteur, Dorian l’attrape par le col et l’embrasse goulument, avant d’enfoncer son canon dans sa bouche et de tourner un visage des plus pervers à l’attention de son invité.

— Voilà ce qui va se passer maintenant mon grand. Je ne délogerai pas mon arme de là où elle est tant que je n’aurai pas pris mon pied. Et comme tu as pu le constater, elle est chargée et prête à l’emploi. Si tu bouges, si tu tentes quoi que ce soit pour l’aider, je lui tire une balle et je peux te jurer qu’elle va souffrir avant de crever. Et ensuite je te flinguerai pour m’avoir contraint à casser mon jouet préféré.

Les yeux du précepteur s’ouvrent de plus en plus, à mesure qu’il entend les règles de, ce que l’homme qu’il a en face de lui, semble considérer comme un jeu.

» Si tu dois en vouloir à quelqu’un de te mettre dans cette situation, prends-t-en à elle, qui a osé refuser mes faveurs sous prétexte que tu devais arriver. Je dois donc lui montrer que ta présence n’est pas un problème pour moi. Et mieux, il faut bien faire entrer dans sa petite tête de moineau que comparé à moi, tu n’es qu’une merde.

Le précepteur lève les yeux sur le visage d’Abigaëlle dont il voit des larmes se déverser de ses paupières fermées.

 

Un quart d’heure plus tard, les oreilles bourdonnant des cris de détresse étouffés de l’adolescente, les yeux choqués par les images qu’il a vues, le précepteur, tétanisé, se laisse amener par Dorian jusqu’à son pick-up, après qu’il ait formellement interdit à Abigaëlle de bouger.

En route pour son domicile, Dorian desserre les lèvres.

— Tu parles de ce que tu as vu à qui que ce soit, Ronald, et tu connaîtras la pire mort que je puisse imaginer. Et tu peux me croire, je suis prolifique dans le domaine.

Puis arrivé devant sa porte, il se gare et enserre l’épaule de son passager, en détachant sa ceinture de sécurité.

» Demain, tu retrouveras ta voiture garée dans ta rue. Si un comité d’accueil m’attend, je livre la gamine aux flics et crois-moi, vu ce qu’elle fait, elle va prendre pour perpète.

» Ah oui ! J’ai le bras assez long pour te garantir que si tu penses que la prison est toujours mieux que ma maison, tu te trompes. Parce que j’ai de quoi m’assurer que son geôlier continue de lui offrir le même traitement que celui auquel tu viens d’assister. Me suis-je bien fait comprendre ?

Le précepteur opine et Dorian le pousse en dehors de son véhicule avant d’ajouter :

» Une dernière chose ! Je pense que tu auras compris que tu es persona non grata chez nous maintenant.

Dorian démarre et le précepteur, toujours en état de choc, ne bougera de l’endroit où il a atterri que lorsque sa femme, témoin de la scène, viendra le ramasser.

 

De retour dans sa cabane, Dorian ouvre la porte sur une salle vide.

— Abi ?

Alors qu’il ferme, une forme silencieuse descend du plafond derrière son dos, comme une araignée se laisserait glisser de sa toile. Puis elle pose sa main gauche sur son épaule, pendant que sa main droite menace sa gorge de sa lame.

» Qu’est-ce que tu fais ? demande Dorian en essayant de se dégager.

Mais Abigaëlle s’est collée à lui comme une anémone à son corail.

— Tu es allé trop loin Dorian, tu vas devoir, toi aussi, apprendre de tes erreurs.

Dorian ne bouge plus. Les bras le long du corps, il attend qu’Abigaëlle aille au bout de son insurrection. Il sait qu’elle ne le tuera pas, il l’a formée pour en être incapable.

» Je te quitte. Je prends mon indépendance un peu en avance. Et dorénavant, je prends le nom de la femme qui a tué ma mère pour ne jamais oublier que j’ai une vengeance en suspens. La seule chose que j’exige de toi, Dorian, c’est que tu rediriges mes clients vers moi lorsqu’ils te contacteront. Pour le reste, c’est fini. If you should barge in my life again, I would kill you.[44]

— Tu rêves Abi. Tu n’arriveras jamais à me tuer. Pour le reste, comme tu dis, ça va juste évoluer, crois-moi. Parce que je ne compte pas te lâcher de sitôt.

— Ne m’appelle plus Abi ! susurre-t-elle en tranchant de part en part la peau des pectoraux de Dorian.

Puis elle abandonne la cabane en vitesse.

Lorsque Dorian se retourne, le moteur de la 125 cm3 d’Abigaëlle est déjà démarré et elle s’enfuit. Dorian pose sa main sur sa plaie pour évaluer les soins qu’il va devoir se prodiguer et regarde la moto s’éloigner.

— Et le casque bordel ?! lui crie-t-il dessus comme un père gronderait son enfant, parti sur son vélo sans protection.

Puis il rentre chez lui et ferme la porte.
Ce nouveau jeu m’amuse beaucoup.

 

*

 

Un mois après qu’Abigaëlle ait pris son indépendance, elle entre dans une maison de repos pour personnes très déprimées et se présente à l’accueil.

— Bonjour, je voudrais voir monsieur Dreuil.

— Je suis désolée mademoiselle, mais monsieur Dreuil ne veut recevoir aucune visite.

— Pouvez-vous lui dire qu’Elisabeth D veut…

— C’est vous ?

— Je vous demande pardon ?

Abigaëlle, pour n’être reconnue que par son précepteur, a enfilé le déguisement qu’un jour elle portait encore à son arrivée, après une mission très matinale.

Les cheveux noir corbeau, les yeux bleus, un nez plus gros que le sien et de fausses dents pour rendre sa mâchoire chevaline. Elle porte des gants et une robe en soie bleue. Et elle tient sa poupée en chiffon dans la main.

— Monsieur Dreuil ne fait que répéter une chose depuis son internement. Il dit qu’il veut parler à Elisabeth D. Nous lui avons dit que nous ne la connaissions pas, qu’il fallait qu’il nous en dise plus sur elle pour qu’on puisse la trouver. Mais chaque fois qu’on essaie de le faire développer, il entre dans un mutisme qui nous fend le cœur.

— C’est normal. On lui a toujours interdit… S’il vous plaît madame, je ne peux pas en dire plus que lui. Je veux juste que vous me laissiez le voir.

— Bien… bien sûr. Suivez-moi.

— Serait-il possible de lui parler en privé, s’il vous plaît ?

— Je… Voyons d’abord sa réaction, si vous le voulez bien.

— Pas de problème.

L’infirmière invite Abigaëlle à la suivre. Toutes deux traversent une salle où plusieurs personnes sobrement vêtues jouent aux cartes, aux échecs et autres occupations calmes. En arrivant dans le jardin de derrière, l’adolescente voit son précepteur, assis au bord d’un lac à l’écart des autres, fixant l’eau sans la voir.

— Ronald ? Regardez qui je vous amène.

L’infirmière pose une main sur son épaule et l’homme tourne très doucement la tête pour la découvrir. Puis son regard se pose sur la poupée et son visage trahit un mélange de surprise, de joie et de culpabilité.

— Elisabeth D, susurre ses lèvres, d’une voix à peine audible.

Abigaëlle lui sourit avec douceur, s’assoit à côté de lui et prend ses mains entre les siennes avec chaleur, avant de se retourner face à l’infirmière qui les écoute.

— Je vous demanderais de bien vouloir partir maintenant. Ce que nous avons à nous dire est privé.

— Mais…

— S’il vous plaît madame, chuchote Ronald. Laissez-nous… Si vous restez, elle n’acceptera pas que je parle et j’ai tant à lui dire.

L’infirmière s’éloigne, estomaquée. Elle ne sait pas comment prendre les choses. Alors en passant devant un aide-soignant à la porte du jardin, elle lui demande de les surveiller de loin.

— Elisabeth D… Je ne connaissais que ce nom de toi.

— Ma poupée ? Celle à qui vous m’aviez dit d’écrire tout ce que je ne comprenais pas de vos leçons lorsque, gamine, j’avais trop peur de vous avouer mes lacunes ? La gardienne de notre secret, qui le protégeait de mon maître en attendant votre retour ? L’alliée à qui vous preniez le papier tous les matins pour savoir ce que vous deviez m’expliquer, avant de le brûler devant mes yeux. La seule dont vous aviez le droit de connaître le nom.

— Je suis tellement désolé… commence à dire Ronald en éclatant en sanglots.

— Ne le soyez pas. Vous étiez mon rayon de soleil.

— J’aurais dû t’aider. J’aurais dû t’enlever et t’offrir une autre vie.

— Si vous aviez tenté quoi que ce soit, soit moi soit lui vous aurions tué et je serais restée seule là-bas.

— Vis-tu toujours ?…

— Non. Je me suis enfuie après… votre départ.

En entendant sa réponse, une vague de culpabilité envahit à nouveau le précepteur qui pleure de plus belle, en crispant ses doigts autour de ceux de l’adolescente qui sent ses larmes, encore chaudes, s’échouer sur ses genoux.

Je suis un monstre, répète-t-il en boucle dans sa tête.

— Je… Je cauchemarde de ce matin toutes les nuits. Je rêve de toi toutes les nuits. Je ne pourrai jamais me pardonner de t’avoir abandonnée alors que tu avais besoin de mon aide. Je… Je suis un monstre.

— Je vous interdis de dire ça, monsieur. Vous avez fait la seule chose que vous pouviez faire. Vous m’avez offert un moment de paix chaque jour. Du lundi au samedi de huit heures à midi trente, je savais que rien ne pouvait m’arriver. Je savais que vous étiez là, je savais que vous seriez gentil avec moi.

— Non Elise…

— Abi. Mon vrai nom, c’est Abigaëlle.

Comme j’aurais voulu le connaître plus tôt ! Peut-être m’aurait-il donné la force de l’aider…

L’homme lève des yeux surpris, mais reconnaissants, sur ceux, brillants, de l’adolescente. Elle ressent autant de culpabilité à l’idée de lui avoir fait connaître la peur, que lui à l’idée de ne pas l’avoir sauvée.

— Non Abi. Je n’ai pas été gentil avec toi. Je n’ai rien fait pour te sauver. Je n’ai fait que penser à ma survie à moi. Et regarde où ça m’a mené… Je ne peux plus me supporter, je me dégoûte.

Une nouvelle vague de larmes l’oblige à arrêter ses confidences et à lâcher la jeune fille pour plaquer ses poings contre son torse. Comme pour s’aider à porter le poids de ses maux. Puis, il reprend deux minutes plus tard, une fois calmé.

» Je m’interdis le suicide, Abi. Je me l’interdis car supporter mes remords est la peine à laquelle je me condamne pour n’avoir pas eu le courage de faire mon devoir envers toi. Je veux que tu saches que je voue chaque seconde de mon existence à me châtier.

— Je ne le voulais pas monsieur. Je ne voulais pas être sauvée. Par pitié, cessez de vous en vouloir, vous n’êtes pas le bourreau dans cette histoire, vous êtes une victime.

— Tu sais Abi. Lorsque le dégoût de moi que j’éprouve est trop fort, lorsque je voudrais en finir avec la vie pour en finir avec ce sentiment qui me ronge de l’intérieur, tu sais ce que je me dis ?

— Non… lui chuchote-t-elle, sentant ses larmes s’échapper de ses yeux, sans qu’elle puisse les retenir.

Et je ne suis pas sûre d’avoir envie de le savoir, renchérit-elle, pour elle-même.

— Je me dis que les seules qui ont le droit de me tuer sont toi et la mort elle-même.

— Je ne veux pas vous tuer monsieur. Je vous aime trop pour ça.

— Mais moi je le veux Abi… Si tu… Que ce soit par rancune ou par pardon, je n’accepterais la mort que de ta main.

— Je ne vous en veux pas monsieur et je n’ai rien à vous pardonner. Vous n’avez rien fait de mal. S’il vous plaît, écoutez-moi.

Mais Ronald Dreuil a sombré dans la folie, depuis le jour où Dorian l’a jeté de sa voiture devant chez lui. Sa culpabilité l’a emporté sur sa raison et il n’entend plus rien d’autre que les cris étouffés de l’adolescente, qu’il a laissée se faire massacrer pendant sept ans, devant ses yeux, sans lever le petit doigt pour la secourir. Une inaction animée uniquement par la peur individualiste de souffrir à son tour.

Abigaëlle pose son front contre celui de son précepteur. Elle ne peut plus s’empêcher de pleurer à présent. Elle sait ce qui lui reste à faire, mais la perspective de son geste lui fend le cœur.

» Je vous supplie de vous pardonner. Vous n’y êtes pour…

— Je suis coupable Abi. C’était mon devoir d’être humain doué de morale et de raison. Je n’avais pas le droit de préférer mon confort à ta survie. Ce que tu me demandes est impossible.

» Je sais que ce que je te demande est égoïste. Et si tu m’abandonnais à mon sort, comme je t’ai abandonnée au tien, sache que je comprendrais et que je vivrai ma peine comme le coupable que je suis.

L’adolescente ferme les yeux, accablée par la requête de son ami. Elle ferme les yeux, comme pour ne pas voir vers quelle destination, lui et elle se sont embarqués.

— Monsieur… me jurez-vous qu’hormis la mort, rien ne pourrait vous soulager de ce mal qui vous ronge ?

Abigaëlle serre les yeux, plus fort, en entendant son précepteur lui répondre « oui » dans un hoquet de larmes.

» Dans ce cas… s’il le faut et juste pour vous soulager, ni par colère, ni par clémence, mais juste par amitié pour vous, j’y consens.

Le précepteur ferme les yeux à son tour en entendant la déclaration d’Abigaëlle, soulagé d’un poids si lourd qui pèse sur sa poitrine et ses épaules depuis trop longtemps.

L’adolescente sort un couteau finement aiguisé de sa poche. Elle embrasse la joue gauche de son précepteur et enfonce sa lame le plus profondément possible dans sa tempe droite.

Lorsqu’elle lève la tête pour regarder une dernière fois le visage de l’homme qui a su adoucir son enfer, elle aperçoit un sourire de remerciement et de délivrance sur ses lèvres. Affligée par cette vision, elle s’enfuit en courant, le cœur lourd et les yeux inondés.

Aucun des infirmiers, ou aides-soignants, ne réussit à la retenir. Et dans un élan, commandé par son chagrin, elle se précipite loin du lieu du crime. Loin du seul ami qu’elle ait jamais eu…

Tu as gagné Dorian ! Tu peux être fier de toi ! Jamais plus, je ne pourrai m’attacher à personne. Jamais plus, je ne pourrai prendre le risque que tu m’obliges à éliminer un être cher.

 

*

 

Treize heures. Abigaëlle arrive chez Dorian, au comble de l’hystérie au souvenir de ces moments forts de sa vie dictée par son maître. Lorsque sa moto quitte la forêt, elle aperçoit la cabane de son enfance.

Envoie-moi ta nouvelle recrue, Dorian, si tant est que tu en aies réellement une, et elle y passera !

Mais personne ne vient à sa rencontre. Elle se gare, saute de son véhicule et après s’être débarrassé de tout ce qui encombrait ses gestes, elle ouvre la cabane en claquant la porte contre le mur.

 

 

[44] Si tu devais refaire irruption dans ma vie, je te tuerais.

 

 

 

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