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Ce matin, comme tous les dix novembre, Abigaëlle se lève le cœur léger. Elle est heureuse, parce que sa survie, à l’entraînement intensif auquel son maître la soumet depuis ces quatre dernières années, lui permet de fêter son quatorzième anniversaire aujourd’hui.

Arrivée dans la salle de bain, elle se contemple dans la glace. Elle ressemble à une femme maintenant. Son corps s’est formé et son maître lui a appris à se rendre belle pour séduire ses futures victimes. Elle aime le reflet que lui offre d’elle son miroir. Elle se trouve jolie et a repris les soins corporels auxquels sa maman était tant attachée. Au grand désarroi de Dorian qui sent les factures creuser son compte bancaire tous les mois un peu plus.

Dorian, qui a, d’ailleurs, arrêté de chercher une autre élève qu’elle, un an plus tôt, pour se consacrer exclusivement à son perfectionnement et à ses contrats. Elle se flatte d’être devenue son chef d’œuvre, sa machine à tuer à lui.

Son maître ne lui parle plus de Gabrielle, il ne les compare plus et elle ne lui voue plus aucune jalousie. Abigaëlle, maintenant, se concentre sur son travail.

Son maître lui a expliqué qu’à ses dix-huit ans, son apprentissage sera terminé et qu’à cette date, elle sera libre de partir chercher l’instigateur de la mort de sa maman, pour lui faire tout ce qu’elle voudra. Dans quatre ans, il lui rendra son indépendance et Abigaëlle attend ce jour avec impatience.

Bien qu’elle soit chagrinée de se séparer de l’homme à qui elle voue une admiration sans borne, elle boue d’impatience de tenir cette promesse qu’elle a faite il y a déjà sept ans et demi.

Ce matin, Dorian n’est pas là, il a passé la semaine en déplacement. Elle sait qu’il retourne régulièrement dans son pays d’origine, même si elle ne connaît pas le motif de ses voyages. Peut-être a-t-il encore des affaires qui l’attendent là-bas ? Mais elle en doute. Une fois, il lui a raconté comment son propre maître l’a pris sous son aile et elle ne voit pas ce qu’il aurait pu laisser derrière lui à l’époque.

 

*

 

De retour d’un déplacement à Londres pour un contrat des plus lucratifs, un français de trente-cinq ans arrivait à Douvres pour prendre le ferry à destination de Calais. C’était la première fois qu’il s’offrait ce plaisir. Il avait toujours eu envie de voir ce que cet itinéraire pouvait lui apporter. D’ordinaire, il prenait l’avion, mais pour une fois, il avait changé ses habitudes.

Cet homme allait bientôt être le maître de Dorian.

En arrivant au port, il avait repéré une bande de gamins voleurs à la tire, qui observait les passants pour dérober, de la façon la plus discrète possible, un portefeuille, une montre, et autre babiole susceptible d’être revendue ou échangée.

A la tête du groupe : un gosse de douze ans, blond aux yeux gris.

Un peu vieux pour l’enrôler. A cet âge un gamin a pris trop de mauvais plis et ne suit plus un mentor aussi facilement que s’il est recueilli plus jeune.

Mais le garçon l’avait aussi repéré et avait surtout constaté qu’il était un étranger au train de vie aisé.

Attendant que le touriste s’occupe de ses billets d’embarquement et qu’il soit, de ce fait, concentré sur toute autre chose qu’un orphelin des rues, il glissa sa main dans la poche de son pardessus. Au moment où le gamin attrapa ce qui lui semblait être un portefeuille, l’homme lui agrippa le poignet, qu’il broya entre ses doigts, se retourna et lui parla dans un anglais parfait, avec un accent à s’y méprendre avec celui d’un autochtone.

— Tu as peut-être besoin d’aide, petit ?

— Non…

Dorian, pas vraiment inquiet pour la suite des évènements, lui jeta un regard noir. Le voyageur, lui, étudiait ses expressions.

Il n’est peut-être pas trop tard pour lui, en fin de compte. Allez savoir pourquoi, ce gosse me plaît et il a l’air assez courageux et téméraire pour prendre le risque.

Il avait étudié le groupe en arrivant et leur leader avait été le seul à s’intéresser à lui. Alors qu’à l’exception d’une démarche assurée, il était évident qu’il avait le profil de la proie idéale. Pourtant, personne n’avait tenté sa chance sur lui, sauf le gamin dont il tenait le bras à présent.

— C’est mon argent que tu veux ?

— P’t-être bien…

Sa réponse confirmait que le pickpocket avait de l’audace. S’il le ramenait dans son pays, il courait peu de risques qu’on arrive à retrouver son identité s’il devait mourir… sauf casier judiciaire plein.

Ce qui serait peu étonnant vu son âge et ses activités.

— Et tu ne voudrais pas t’en faire toi-même ? Travailler pour gagner ton pain ?

— Tu crois p’t-être que je m’amuse là ?

L’étranger sourit et déconcerta Dorian, qui s’attendait plutôt à ce qu’il hèle un agent, pour lui faire passer la nuit en prison. C’était la première fois qu’il se faisait surprendre, il n’avait encore jamais été arrêté. Mais à ce qu’on lui avait raconté, il aurait droit au chauffage dans une cellule et à manger gratuitement aussi.

— Tu as un casier ?

— Qu’est-ce ça peut t’foutre ?

— Si tu as un casier, je te laisse partir avec un billet qui te nourrira pour la semaine. Si tu n’en as pas, je t’offre un toit, un lit et trois repas par jour. Enfin… Si tu remplis les conditions.

— C’est quoi l’arnaque ?

— Il n’y en a presque pas. D’abord dis-moi si tu as un casier.

— J’en ai pas, non. Mais j’suis plus intéressé par l’oseille que par la proposition.

— En es-tu sûr ? Ce que je te propose paie bien et à voir ta vie, rien ne te retient ici.

Dorian contracta la mâchoire et regarda ses camarades de rues qui auraient été prêts à tuer pour une telle offre.

— D’abord j’veux savoir c’que tu m’veux.

— Je te l’ai dit, je te propose un travail, pas plus légal que le tien, mais qui paie mieux.

— Ouais… Mais c’est quoi c’travail ? Pa’ce que j’suis pas prêt à tout.

— Es-tu prêt à tuer pour éviter d’être tué ?

— J’le fais tous les jours pauv’ con.

— Je ne parle pas de combats de rue où vous risquez de vous entretuer si vous allez trop loin, je parle de…

— J’suis prêt, le coupa Dorian d’une voix ferme et entendue.

— Bien, alors dis-toi que si tu m’accompagnes, ta vie connaîtra encore quelques inconvénients que tu rencontres déjà aujourd’hui, mais aussi de bien plus grands avantages.

Dorian leva le menton, les yeux froncés, fixés sur l’homme.

— C’est quoi ton nom ?

— Tu n’as pas encore assez gagné ma confiance pour que je te révèle ce secret.

L’homme lâcha Dorian, lui faisant signe de la tête qu’il pouvait partir.

— Tu es libre de faire ce que tu veux. Soit tu restes ici à vivre sous les ponts, comme un minable. Soit tu pars avec moi et tu prends le risque de ne plus jamais avoir faim.

Dorian resta planté sur ses pieds. Son regard exprimait son envie de le suivre, mais ses joues, rougissantes, témoignaient d’une gêne que l’homme ne comprenait pas.

— Qu’est-ce que tu as ?

— J’ai pas d’argent pour l’billet, répondit Dorian meurtri dans son amour propre et l’homme éclata de rire.

— Ça, j’en fais mon affaire, petit. Attends-moi là.

— Faut que j’prévienne…

— Tu ne préviens personne mon grand. Maintenant, tu n’existes plus pour personne, sauf pour moi. A ce propos, comment t’appelles-tu ?

— Si tu m’dis pas ton nom, j’vois pas pourquoi j’te dirais l’mien.

— Sage décision mon garçon, tu apprends vite. Un bon point pour toi, vu ton âge. En attendant, je t’appellerai numéro deux.

— Pourquoi numéro deux ?

— Parce que j’ai déjà un élève pardi ! D’ailleurs, lui, on l’appellera numéro un. Tu feras attention, il est du genre sauvage, il ne te parlera pas tant qu’il ne sera pas sûr de ton niveau.

— Et toi ? On t’appelle comment ?

— Moi ? Comme tu voudras, sauf pauv’ con ou autre insulte. Numéro un m’appelle Sensey depuis que je l’ai amené au Japon. C’est une référence aux maîtres en arts-martiaux, qui initient leurs disciples dans ce pays. Mais, toi, tu peux m’appeler monsieur ou maître par exemple.

— Plutôt crever !

— Ah ça ! Ça ne dépendra que de toi, lui répondit l’étranger avec un sourire moqueur, en voyant l’étonnement sur la figure de son futur disciple.

Dorian regarda l’homme dont il ignorait tout − mais qu’il s’apprêtait pourtant à suivre − se diriger vers un matelot, lui montrer son billet et le pointer du doigt, lui. L’espace d’une seconde, Dorian a soupçonné une ruse pour le mettre en confiance et l’arrêter plus facilement. Et pourtant, il grimpera dans le ferry comme mousse le lendemain, avec son futur mentor, en route pour ce pays qui est devenu sa terre d’accueil.

 

*

 

Six heures, Abigaëlle s’échauffe devant la cabane. Son précepteur arrivera dans deux heures, elle devra avoir fini son entraînement pour l’accueillir. Comme tous les matins.

Sa course matinale, aujourd’hui, ne dure plus qu’une heure. Comme Dorian est absent depuis une semaine, elle connaît l’emplacement des pièges par cœur. Elle se méfie toutefois. Parfois, lorsqu’il arrive pendant la nuit, sans se faire ni voir ni entendre, il modifie leurs emplacements.

Sept heures. Au terme de sa course, les pièges n’ont toujours pas bougé. L’adolescente se demande quand son maître reviendra. Elle n’aime pas le savoir loin trop longtemps. Leur métier est dangereux, pourtant il ne lui révèle que très rarement sa destination, et la durée de son absence. Il lui est déjà souvent arrivé de se lever seule un matin puis, de se réveiller, quelques jours plus tard, son maître à côté, dormant dans son lit, sans qu’il ne lui ait rien dit de la mission qu’il avait accomplie.

A la lisière de la forêt, elle voit une silhouette qui lui tourne le dos. Il observe la cabane avec des jumelles. Elle s’approche discrètement de lui. Elle connaît les recoins de cette forêt sur le bout des doigts, à présent. Aussi silencieuse qu’une lionne, elle avance à pas de velours. L’inconnu a baissé le bras qui tient les jumelles et s’est arrêté de bouger. Abigaëlle marque une pause, pour s’assurer qu’il ne l’a pas entendue.

Le meurtre des visiteurs de son maître est devenu une sorte de jeu pour elle, une chasse où le chasseur doit être éliminé. Le tueur ne l’a pas remarquée, il semble intéressé par tout autre chose. Il n’a encore sorti aucune arme. Elle n’a jamais vu ça et se demande qui peut être ce rigolo.

Après deux secondes de halte, Abigaëlle saute sur lui pour l’égorger. Mais, avant qu’elle ne l’atteigne, l’inconnu arme un semi-automatique, équipé d'un silencieux, et vise la tête de l’adolescente, par-dessus son épaule. Le coup part en même temps que la lame de la jeune fille glisse contre sa gorge… juste après qu’elle ait penché la tête sur le côté, par réflexe, en entendant ce bruit familier.

Abigaëlle sent une coulée de sang engluer ses cheveux. L’étranger profite de l’effet de surprise pour attraper le poignet qui tient le couteau et le retirer de sous sa glotte. Puis il tort son bras en même temps qu’il se retourne, de sorte à le plaquer contre le dos de la jeune fille et la contraindre à lâcher son arme.

Abigaëlle contracte sa mâchoire, mais ne laisse filtrer aucun son. L’homme serre fort et lui fait mal. Mais son entraînement ne donne pas droit à la plainte.

— Je vois que mon frère a suivi les pas du Sensey. Tu te débrouilles bien. Mais est-ce que ce sera suffisant ?

— Vous êtes venu tuer votre propre frère d’arme ?

L’homme éclate d’un rire altier avant de répondre.

— Comme dirait mon frère "every penny counts[40]". Et dans ce métier, les sentiments ne comptent pas ! D’ailleurs… Si tu veux, quand j’en aurai fini avec lui, je pourrai parfaire ton éducation, tu as quelques lacunes. Quel âge as-tu ?

— Quatorze ans. Et vous, vous êtes mort !

Folle de rage, Abigaëlle lance un grand coup de pied dans le genou de cet adversaire qui s’oppose à son maître. Mais celui-ci la pousse à terre et recule d’un pas avant qu’elle ait eu le temps de l’atteindre.

— Je te trouve bien présomptueuse. Tu n’as plus d’arme et je suis plus expérimenté que toi.

Au moment où elle se relève, Abigaëlle prend − discrètement − sous le lest de son poignet gauche, les trois petites lames finement aiguisées qu’elle y a cachées et les envoie de bas en haut en destination de son ennemi, qui fait un pas de côté pour les éviter. S’attendant à cette réaction, Abigaëlle s’empresse de ramasser le couteau qu’il a jeté par terre, lorsqu’il l’a désarmée tout à l’heure, et lui saute à la gorge. Mais l’homme a reçu le même entraînement qu’elle et lorsque sa lame frôle sa peau, il saisit son poignet avec fermeté et le lui retourne.

Après un craquement bruyant, Abigaëlle hurle de douleur et de surprise. Elle se rend compte à ce moment que, bien que Dorian prétende ne pas retenir ses coups, il a toujours pris soin de ne pas détruire sa création par un geste malencontreux. Son adversaire, lui, n’a pas les mêmes inhibitions et lui a déboité le poignet droit sans aucun état d’âme. Puis elle sent un pied frapper son torse et l’envoyer sur les fesses, un mètre plus loin.

Cet homme est sans conteste bien plus fort que moi…

Pour la première fois depuis des années, Abigaëlle a peur de quelqu’un d’autre que son maître. Pour la première fois depuis des années, elle a peur de mourir avant d’avoir vengé la mort de sa mère.

» Je te l’ai dit. Tu n’as pas le niveau. Laisse-moi m’occuper de Dodo et après je m’occuperai de toi.

Un moteur de voiture se fait entendre au loin. Cette conduite, c’est celle de Dorian. Son adversaire est doué, mais elle est sûre que son maître est meilleur que lui.

Abigaëlle ne bougeant pas, l’homme range son semi-automatique dans son étui, s’agenouille en face d’elle et lui tend la main.

» Donne ton poignet.

Abigaëlle l’interroge du regard.

S’attend-il réellement à ce que je le laisse finir ce qu’il a commencé pour rendre mon bras inutilisable avant de s’attaquer à son frère ?

» Donne, je vais te le remettre en place.

— Crève ! crache-t-elle en plaquant son avant-bras contre sa poitrine. Mon maître va te laminer et c’est lui qui me soignera. Et si tu devais te montrer assez fourbe pour le vaincre, sache que je te poursuivrai sans relâche pour te tuer !

L’homme lui offre un sourire tendre, qui contraste avec la situation. S’il trouve Abigaëlle un peu verte, il remarque que Dorian a réussi à la rendre on ne peut plus dévouée. Ce qui l’amuse beaucoup. Car cette éducation est en totale contradiction avec celle qu’eux ont reçue. La dévotion nécessite l’amour et l’amour est un sentiment. Or les sentiments sont à proscrire chez eux. Leur Sensey leur a appris le respect, pas l’abnégation. Mais cette entorse à leur formation ne l’étonne pas. Il a vécu assez longtemps avec Dorian pour savoir qu’il aime être vénéré par la gente féminine.

— Comme tu veux.

Et alors qu’il se relève pour accueillir sa cible, il lance son pied gauche dans les dents d’Abigaëlle qui a à peine le temps de parer l’attaque de son bras, avant de tomber sur le côté, étourdie par la puissance du coup.

Lorsque la voiture arrive enfin, elle ne se gare pas à sa place habituelle. Dorian a remarqué le véhicule que son propriétaire a voulu laisser visible. Il sait qui l’attend et il craint pour la vie de son élève. Ayant situé son ennemi, Dorian arrive en trombe jusqu’à lui puis freine sèchement avant de sortir en hâte.

— Niels ! Que nous vaut l’honneur de ta visite ? demande Dorian avec un accent anglais plus prononcé qu’à l’accoutumée, comme chaque fois qu’il revient de son pays natal.

Puis il abandonne un coup d’œil dans la direction d’Abigaëlle pour constater les dégâts.

— Un contrat sur ta tête, répond l’homme en voyant le regard de son frère d’arme se perdre derrière lui. Si notre Sensey était encore là… tu le décevrais beaucoup. Lui qui t’estimait tant.

— En quoi ? Ce contrat me permet un entraînement gratuit. Je pense qu’il serait plutôt agréablement surpris par mon ingéniosité. Mais dis-moi ? Il a monté les prix pour que toi tu acceptes de te déplacer ?

— Je ne pense pas, non. C’est vrai que la rançon est ridicule, mais si je me suis déplacé, c’est juste parce que j’ai vu ton nom et que j’étais curieux de voir ce que tu devenais.

— Tu es venu pour prendre des nouvelles ou pour me tuer ?

— Oh ! Te tuer évidemment. Je m’amusais juste à constater que tu t’étais laissé prendre à ton propre jeu.

— De quoi tu parles ?

— Elle va bien, j’ai juste malmené son poignet. Mais elle s’en remettra.

Dorian lâche Abigaëlle des yeux en comprenant l’allusion de Niels.

— Si tu es venu pour te battre, fais-le, au lieu de taper la causette.

Sur ces mots, Dorian sort un 357 magnum de derrière son dos et met Niels en joue. L’homme, les mains vides, étire ses lèvres en un large sourire. Dorian n’aime pas cette expression. Niels est un être sournois et connaît mille et une manigances pour éliminer une cible. Alors que son approche à lui est plus rudimentaire. Il n’a toutefois pas prévu de mourir aujourd’hui.

Dorian tire, mais Niels a bougé avant même que son doigt ait appuyé sur la détente. En une seconde ils se retrouvent nez à nez et Niels attrape le poignet de Dorian pour l’obliger à retourner son arme contre lui. Avant qu’il y parvienne, Dorian lâche son revolver, attrape le poignet de la main qui emprisonne le sien et lui broie l’articulation.

En même temps, Abigaëlle bondit sur le couteau que Niels a laissé par terre et saute sur l’ennemi de son maître. Voyant l’adolescente charger, Dorian empêche Niels de se dégager en lui saisissant les deux avant-bras et en précipitant son pied dans son ventre.

Avec Niels, il faut agir vite. Cet enfoiré a une impressionnante capacité d’adaptation, se souvient Dorian en l’immobilisant.

L’adolescente tout contre lui, Niels frissonne en sentant son souffle chatouiller sa nuque, puis la lame, qu’elle tient de sa main gauche, lui trancher la gorge de part en part.

Son Sensey l’avait pourtant prévenu de ne jamais se battre contre plusieurs adversaires si, ensemble, ils avaient une chance de remporter la victoire. Mais si l’égo de Dorian jouit de l’admiration que peuvent lui porter ses femmes, le sien se repaissait de ces victoires obtenues sur le fil du rasoir. Et il savait qu’un jour, ce jeu finirait par lui être fatal.

Les yeux d’Abigaëlle, à une distance aussi intime de ceux de son maître, ne peuvent que les croiser pendant la mise à mort de leur ennemi. Et alors que Niels tombe, sans vie, entre eux, une lueur, qu’elle ne leur connaissait pas vient dilater les pupilles de Dorian.

Pris d’une pulsion irrépressible, celui-ci lâche son adversaire pour saisir le visage de son élève. Elle n’a pas le temps de réagir avant que les lèvres de son maître forcent les siennes et que sa langue envahisse sa bouche avec la puissance d’un bouledogue en rut. Déstabilisée, elle met deux secondes à comprendre ce qui est en train de lui arriver.

Elle tente, instinctivement, de le repousser. Mais au lieu de lui faire retrouver la raison, la peur qu’il lit dans ses yeux le conforte dans son élan et il crochète la cheville gauche de l’adolescente qui tombe une nouvelle fois sur les fesses. Au bout d’une minute, la mâchoire de son maître s’éloigne de la sienne pour reprendre son souffle et elle sent, à son tour, l’air gonfler ses poumons.

— Maître… Qu’est-ce que…

Le nez de Dorian touche celui d’Abigaëlle et ses yeux fixent les siens avec profondeur.

— Je t’interdis formellement d’exécuter un de nos visiteurs en mon absence dorénavant. Débrouille-toi comme tu veux, mais à partir de maintenant, quand tu tueras, tu le feras en me regardant dans les yeux. Est-ce que c’est clair ? Pour les contrats, je m’arrangerai pour être là aussi souvent que possible.

Dorian donne ses ordres à son élève tout en lui dérobant le couteau qu’elle tient encore dans sa main gauche. Puis il lui remboîte le poignet, avant de profiter de l’étourdissement dû à sa douleur pour déchirer ses vêtements.

Une sensation de picotement et de brûlure intense prenant naissance dans ses entrailles, pour recouvrir l’intégralité de ses muscles et de ses organes, paralyse Abigaëlle en une fraction de seconde. Puis, réalisant ce qui est en train de se passer, la jeune fille se débat plus fort pour se sortir du joug de son oppresseur.

— Pitié maître… Pas ça…

Mais sans lui laisser le temps de finir sa phrase, Dorian se jette sur elle avec appétit et ne lui permettra de se dégager de lui, que quelques minutes après qu’elle ait senti une déchirure douloureuse au niveau de son bas ventre et que son visage soit inondé de larmes.

Ecœurée, en pleurs, plus par dégoût pour l’homme en face d’elle que par chagrin, Abigaëlle tire tant bien que mal sur le peu de tissu qui lui reste encore sur les épaules pour se couvrir.

— Pourquoi ?

— Tu t’es vue ? Ce regard, cette respiration haletante… Tu n’as aucune pudeur quand tu assassines, tu prends ton pied sans retenue et tu déballes tout ça devant mes yeux. Sauf que tu es une femme maintenant et une femme qui jouit ouvertement lorsqu’elle exécute ses missions ça m’excite. Tu es à moi Abi. Je peux faire de toi ce que je veux et maintenant, ce que j’attends de toi, c’est ça.

— Vous venez de tuer mon maître.

— Je suis toujours ton maître.

— Non ! Mon maître n’aurait jamais fait ça. Mon maître m’aide à être plus forte, il ne…

— Qu’est-ce que tu racontes ? la gronde-t-il. Je suis toujours ton maître, Abi et tu dois m’obéir.

— Je vous hais ! hurle-t-elle avant de foncer droit dans la cabane le poignet enflé, en abandonnant là Dorian et le cadavre, inerte, de son frère d’arme.

— Abi ! l’appelle-t-il alors qu’elle court pour se cacher dans la maisonnette.

Tsss… encore une crise à gérer…

Pour éviter tout risque, Dorian transporte la dépouille de Niels jusque dans le coffre de chaux vive, avant de rejoindre Abigaëlle, qui s’est enfermée dans la salle de bain. Il entend les sanglots de l’adolescente étouffés par le jet de la douche et attend qu’elle sorte.

Au bout d’un quart d’heure, calmée, elle apparaît, emmitouflée dans plusieurs serviettes.

» T’es ridicule. Enlève ça. Pourquoi tu te caches, je te vois nue depuis que je t’ai récupérée. Tu vas pas te mettre à jouer les timides maintenant ?

— Je te hais !

— Ah ! Tu me tutoies maintenant, c’est nouveau ? Tant mieux, j’ai toujours trouvé les vouvoiements inutiles.

— Tu ne mérites pas le respect. Mon maître est mort à cause de toi.

— Awake my Kitten ![41] s’agace-t-il. J’ai toujours été le même homme. Tu peux me dire comment tu fais, alors que tu vis avec moi depuis aussi longtemps, pour être encore aussi ingénue ? Bon sang ! Tu croyais quoi ? Qu’on allait toujours vivre l’un avec l’autre en bons camarades ? Tu es à moi ! Tu m’appartiens ! Et je pourrai toujours faire ce que je veux de toi.

Un moteur en approche se fait entendre. C’est la conduite de son précepteur. Dorian est trop perdu dans sa colère pour y prêter attention, mais l’arrivée d’un ami redonne un peu de baume au cœur de la jeune fille.

— Non Dorian ! le provoque-t-elle en l’appelant par son prénom pour la première fois de sa vie. Pas toujours ! Dans quatre ans, je partirai d’ici et jamais plus tu ne poseras une seule de tes sales pattes sur moi.

— Parfait ! lance-t-il menaçant, s’approchant d’elle l’index droit pointé dans sa direction.

Autant le tutoiement l’arrange, autant perdre son statut de maître n’est pas envisageable pour lui. Alors elle devra plier à nouveau.

» Je vais donc profiter de ces quatre prochaines années pour te montrer que tu pourras m’appeler comme ça te chante, me tutoyer, me vouvoyer, me bouder ou n’importe quoi d’autre tant que tu veux, ça ne changera rien au fait que tu n’es rien d’autre qu’un de mes jouets et que je peux faire ce que je veux de toi, comme te baiser ou te butter.

La mâchoire d’Abigaëlle se contracte pour réprimer une nouvelle vague de larmes d’amertume, qu’elle sent l’envahir alors que quelqu’un frappe à la porte. Elle a entendu la voiture se garer, mais son conducteur s’est montré des plus discrets lorsque, après avoir discerné les éclats de voix dus à une dispute, il a fermé sa portière en silence.

— WHAT NOW ?[42] hurle Dorian, fou de rage.

— Bonjour… Euh… Il est huit heures… Je… Je viens pour…

Dorian plaque sa main sur la bouche d’Abigaëlle en entendant la voix de son précepteur et la met au défi, par un simple échange de regards, d’oser faire ne serait-ce qu’un seul bruit pour inviter l’homme à entrer. Abigaëlle, qui ne connaît cette expression que trop bien, se résout à n’émettre aucun son, hormis celui d’une respiration saccadée par la colère.

— Ah ! Je suis désolé de te prévenir aussi tard, mais ton élève vient de se déboîter le poignet et elle ne pourra pas suivre tes cours aujourd’hui. Reviens demain, je l’aurai soignée et elle pourra toujours écrire de la main gauche si la droite est trop douloureuse. Et ne t’inquiète pas, ta journée d’aujourd’hui te sera payée.

— Euh… Est-ce que… Est-ce qu’elle va bien ? tente timidement l’homme derrière une porte qui lui reste obstinément close.

— Elle ira mieux demain. NOW FUCK OFF ![43] intime Dorian de façon abrupte.

Les bruits des pas du précepteur s’éloignent alors peu à peu, jusqu’à ce qu’un claquement de portière et le vrombissement d’une voiture qui fuit assure Dorian d’une tranquillité absolue, jusqu’au lendemain, pour faire entrer dans la tête de son élève qu’elle n’est pas en droit de se rebeller.

Dorian attrape le menton d’Abigaëlle entre ses doigts pour l’obliger à soutenir le regard dominateur de son maître.

— Garde en mémoire que dehors, tu n’es personne Kitten, tu n’es rien, tu n’existes pas. Tu es entièrement à moi ! Et comme n’importe quel esclave, tu dois une allégeance totale à ton maître ! Donc dorénavant tu dormiras dans mon lit, juste parce que je le veux. Tu te laisseras faire juste parce que je le veux. Et crois-moi, j’ai l’intention de profiter de ces quatre prochaines années pour te faire découvrir tout mon potentiel en la matière et te former à mon bon plaisir.

Une nouvelle vague de picotements et de brûlures naissent dans le ventre de l’adolescente et s’étendent dans tout son corps, alors que Dorian la lâche et qu’elle déglutit avec peine, en baissant les yeux. Elle découvre pour lui un sentiment nouveau, d’une rare violence. Un désir, grandissant avec les secondes, de le tuer pour lui avoir volé la dernière chose de son innocence qu’il lui avait jusque-là laissée. Mais elle lui est obligée depuis trop longtemps, alors elle obéira.

» Bon ! Maintenant que les choses sont claires, remplace les ampoules rouges, si ton idiot de précepteur a pu passer à l’aller comme au retour sans que la cabane ne s’illumine, c’est certainement parce qu’une des deux est foutue. Moi je vais vérifier dehors, que ce ne soit pas l’œuvre de Niels.

Dorian sort et Abigaëlle, seule, donne un coup de poing violent dans le mur avant d’éclater en larmes.
Je te hais Dorian ! Et un jour, je te tuerai…

 

 

[40] un sou est un sou

[41] Réveille toi, chaton !

[42] QUOI ENCORE ?

[43] MAINTENANT CASSE-TOI !

 

 

 

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