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Quatre jours après son départ, une monitrice vient trouver Abigaëlle dans la cuisine de la colonie. Il est dix heures et la matinée de ce mardi est dédiée au gros gâteau au chocolat que toute la colonie fait en l’honneur de Mélusine, une camarade qui fête ses dix ans aujourd’hui.

Abigaëlle s’est montrée assez timide au début, étudiant chacune des personnes qui l’entouraient. Mais les moniteurs l’ont encouragée à s’ouvrir et maintenant, elle s’amuse à lancer de la farine sur un garçon de son âge qui a commencé à chahuter avec elle. Elle serait triste si elle devait l’éliminer lui.

Mais le travail, c’est le travail.

Et son maître serait furieux d’apprendre qu’elle a échoué sous prétexte qu’elle s’entendait bien avec sa victime. Elle sait où cette alternative l’emmènerait et ce n’est pas envisageable.

— Julie ?

Abigaëlle met un certain temps à comprendre qu’on lui parle, mais sa durée de réaction est de plus en plus courte. Elle se retourne – la tête basse – s’attendant à se faire réprimander parce qu’elle joue avec la nourriture.

Mon maître, lui, me punirait pour ça.

— Pardon… commence-t-elle à s’excuser avant que la monitrice continue, affichant un grand sourire.

— Tu as reçu un appel. Ton papa s’inquiète, il veut des nouvelles de toi. Je lui ai dit qu’il n’y avait pas de raison, mais il insiste, il veut entendre ta voix.

— Ce n’est pas mon papa, la reprend-elle.

— Oui, c’est vrai. Excuse-moi… ton oncle. Tu veux bien me suivre, s’il te plaît ?

— Oui.

Arrivée dans une petite salle dédiée à l’administration, Abigaëlle attrape le combiné resté sur le bureau.

» Allô ?

— Julie ?

— Euh… Oui…

Abigaëlle reconnaît à peine la voix de son maître, elle n’a pas l’habitude de lui parler au téléphone.

— La mission est annulée.

— Je dois rentrer ?

— Non ! Surtout pas ! J’ai quelque chose à faire et je dois le faire seul.

— Alors pourquoi vous m’appelez ?

— Je veux savoir si tu as réussi à t’intégrer à ton groupe.

— Oh oui ! Je m’amuse bien… commence à détailler la fillette, prise d’un espoir insolite d’intéresser son interlocuteur.

Mais Dorian la coupe, sans faire attention à ses explications.

— Alors reste toujours accompagnée. C’est un ordre Abi ! Je t’interdis de rester seule. Est-ce que c’est clair ?

— Euh… oui…

— Bien, dis au revoir au combiné.

Et, avant qu’Abigaëlle ait le temps d’ajouter quoi que ce soit, Dorian raccroche, la laissant embrasser très fort un oncle imaginaire.

 

*

 

Cette nuit, pour s’approcher de la ville où elle a prévu d’agir, Gabrielle a dormi dans un hôtel voisin. Ce matin, elle a un objectif lourd de conséquences qui l’attend. Depuis deux ans que Dorian ne l’empêche plus d’agir, elle n’a concentré ses pensées que sur un seul dessein : mettre un point final à cette affaire qui, si elle avait été menée à bien dès le départ, aurait connu une toute autre fin. Aujourd’hui, elle a rendez-vous avec son passé, aujourd’hui, elle a rendez-vous avec Abigaëlle Délardois.

Il est six heures du matin, les commerciaux se lèvent à peine. Les clients qui ont encore une longue route devant eux sont assis dans la salle à manger, comme Gabrielle, et prennent leur petit déjeuner.

Dans son coin, l’adolescente se concentre sur sa cible. Ces ambitions sont grandes, elle ne sait même pas si elle arrivera à les atteindre. Mais elle est déterminée et elle a des années d’ancienneté derrière elle.

« Garde toujours ton sang-froid, pas d’émotion, pas d’emportement. Garde tes idées claires, aie toujours un coup d’avance. Anticipe, réagis, réfléchis… »

Les consignes de Dorian tournent en boucle dans sa tête. Mais elle sera seule cette fois-ci, il ne sera pas derrière elle, il sera même contre elle.

Peu à peu son regard noircit, les bruits autour d’elle s’assourdissent, ne forment plus qu’un tout au loin, un bruit de fond sans conséquence. Ce ne sont pas les bruits identifiés sans danger dont il faut s’inquiéter, ce sont ceux qui troublent, ceux qui se rapprochent, ceux qui sont susceptibles de vous coûter la vie.

Un homme passe à côté d’elle, Gabrielle le suit des yeux, sans qu’il le remarque. Mais il est inoffensif, ce n’est qu’un client, venu manger avant de partir pour la journée.

Remontée dans sa chambre, Gabrielle attrape ses couteaux qui devraient suffire pour ce qu’elle a à faire. Comme elle a dormi à l’hôtel, elle n’a pas pu trop se charger, pour éviter de paraître suspecte aux yeux du personnel de l’hôtel. Déjà, son allure revêche et son regard glacial ont fait l’objet de plusieurs remarques à son sujet. Elle le sait, mais n’en a cure. Son seul souci aujourd’hui reste de mettre un terme à une histoire trop longtemps laissée de côté.

A sept heures, Gabrielle, grimpe sur sa moto. Le moment tant attendu est arrivé et la route est encore longue vers sa libération.

Si Dorian espère que je tourne la page, il le fera en vain et si la famille Délardois pensait que j’allais oublier elle se trompait. Ce jour sera signé de ma vengeance.

 

*

 

— Christine, dépêche-toi, on va être en retard.

— Deux minutes et je suis prête.

— Très bien, je vais chercher nos billets.

A huit heures et demie, ce matin, Charles, âgé aujourd’hui d’une cinquantaine d’années, attend son épouse dans son hall d’entrée, au pied de l’escalier donnant sur le premier étage. Il lâche la rambarde qu’il a tenue de sa main droite pour regarder en haut pendant qu’il appelait, puis retourne à ses occupations. Il croise le miroir du couloir. Son visage s’est ridé avec le temps, sa chevelure a grisé et diminué de volume, mais il a gardé un certain charme naturel.

— Oui, oui ! lui répond Christine dans sa chambre, en rejoignant sa salle de bain.

Il lève les yeux sur sa porte d’entrée en chêne massif, avant de rejoindre son bureau. Il ne sait pas pourquoi, mais il a l’impression étrange que quelque chose a changé chez lui. Mais ne percevant rien d’anormal dans son corridor, il tourne sur sa gauche pour traverser la maison.

Comme il a le temps avant que sa femme descende, il inspecte les lieux pour soulager son mauvais pressentiment.

La maison est richement décorée. Les fenêtres sont parées de voilages de qualité, de rideaux coûteux et de doubles rideaux lourds. Sa femme a insisté pour habiller les fenêtres comme il se doit.

Il traverse le salon, regarde à travers les grandes baies vitrées sur sa gauche qui donnent sur une véranda verdoyante. Aucune présence dans le jardin. A l’intérieur, sur sa droite, le canapé, ainsi que les deux fauteuils ergonomiques en cuir qui le côtoient, sont inoccupés et tournés vers un grand écran plat. Entre eux, le tapis angora sous la petite table de salon n’a pas bougé. Il tire un peu plus sur sa nuque pour observer à travers l’ouverture du mur, en forme d’anse de panier, qui donne sur la salle à manger. Il fronce les yeux car une de ses fenêtres a les volets fermés et l’obscurcit. Une fois ses pupilles habituées, il observe que l’argenterie, rangée dans les deux vaisseliers anciens, est toujours là et que le bouquet posé au milieu de la longue table en chêne massif, entourée de ses huit chaises, a été rafraichi ce matin. Mais personne à l’horizon.

Après le salon, le deuxième couloir traverse de bout en bout la maison et donne sur deux autres portes : son bureau d’abord, puis la cuisine, au fond, où les employés mangent habituellement et où Alice prépare les repas. Charles ne met quasiment jamais les pieds dans cette salle. Il serait incapable de voir si quelque chose n’allait pas et décide donc d’éviter l’effort de cette visite qui l’obligerait à faire un détour inutile, puisque son bureau est juste en face de lui.

Autant s’en passer.

Il ouvre la porte de son cabinet et constate que le grand Ficus dont le pot est posé à côté de la fenêtre pour décorer, est intact. Il ferme sans regarder la porte, son attention a été attirée par autre chose. En face, la grande bibliothèque qui habille le mur est remplie des mêmes livres onéreux qu’à l’accoutumée. Mais c’est son fauteuil qui l’inquiète le plus. Derrière son bureau en bois de hêtre, il n’est pas placé correctement. Et il le laisse toujours dans la même position. Il s’arrête un instant, attend de voir si quelque chose se passe, mais rien.

— Je ne suis pas là-bas, glisse une voix derrière lui.

Comme une araignée qui s’avance silencieusement pour grimper sur le dos de l’insouciant qui a eu la négligence de mettre un pied sur sa toile, une main s’est posée avec délicatesse sur l’épaule de Charles, précédée d’une lame contre sa gorge. Il a sursauté, mais la main a serré sa clavicule à lui donner l’impression de vouloir la faire exploser entre ses doigts et la lame s’est rapprochée de sa glotte, juste assez pour lui ôter tout envie de se défendre, mais pas assez pour le couper. Il s’arrête donc de bouger, pétrifié.

» C’est amusant de voir que ce sont les petits détails différents du quotidien qui attirent l’attention et cachent les choses, plus importantes, qui se trouvent derrière. Pourtant, si j’avais bougé alors que rien ne te perturbait, tu m’aurais sûrement repérée. Se cacher derrière une porte ouverte que l’on referme est idiot, à moins de préparer un effet qui pousse la personne à regarder ailleurs. En l’occurrence, ce siège, que tu remets toujours dans la même position quand tu as fini et où personne n’a le droit de s’installer. Ainsi que la diffusion très légère, voire imperceptible au demeurant, d’un parfum devenu inhabituel mais que tu connais pourtant si bien. De sorte à ce que ton inconscient le remarque, alors que ton conscient, lui, reste sourd. Ça perturbe, n’est-ce pas, d’être dans une situation où on ne sait pas pourquoi, ni comment, mais on perçoit que quelque chose va arriver ? Quelque chose qui ne sera sûrement pas à notre avantage. Mais te souviens-tu Charles ? Te souviens-tu seulement de ce parfum ?

— Qui êtes-vous ? arrive-t-il péniblement à articuler.

La voix, jeune et féminine, se faufile comme un murmure jusqu’à son oreille. Une voix sortant des lèvres de l’araignée qui s’est hissée jusqu’à son lobe.

— Quand ai-je dit que j’acceptais que tu me poses des questions ?

— Je suis riche vous savez, donnez-moi un prix.

L’homme entend un rire éclater derrière lui, l’araignée a basculé sa tête en arrière juste avant, pour ne pas lui vriller les tympans. De toute évidence, l’argent n’est pas son leitmotiv. Puis ses lèvres douces et humides reviennent effleurer sa peau.

— Ah non mon ami, j’ai déjà été payée.

— Qui ? Qui vous a payée ?

— Hein ! Hein ! C’est moi qui pose les questions ! Et je veux juste savoir si tu te souviens de ce parfum ?

— Je crois qu’il s’agit de celui de ma première épouse.

— Effectivement ! Et maintenant je pense qu’il est l’heure d’appeler ta femme actuelle.

— Vu votre voix, vous êtes une gamine et je pourrais facilement…

— Méfie-toi des gamins mon ami, ils sont parfois bien plus dangereux que ce que l’on peut croire.

La lame s’appuie plus fort sur la gorge de Charles, jusqu’à l’entailler légèrement et qu’une goutte de sang perle. Ce qui le fait tressaillir. Mieux vaut obéir et gagner du temps.

— Christine ! Tu peux venir voir s’il te plaît ? Je suis dans mon bureau.

Un « Oui, je suis là. J’arrive ! » se rapproche à mesure que l’épouse prononce sa réponse. Elle a, de toute évidence, fini de se préparer et était en train de descendre quand son mari l’a appelée.

— Bon garçon… sage.

La lame glisse de la gorge de Charles. Et avant qu’il ait le temps de bouger, il reçoit un coup violent sur sa nuque puis tombe, assommé.

— Enfin Charles ! Tu ne peux donc pas vivre deux secondes sans…

Lorsque Christine entre dans le cabinet de travail de son conjoint, le trouvant gisant sur le sol, elle ne termine pas sa phrase avant de se précipiter sur lui pour s’enquérir de son état.

» Oh mon dieu ! Charles !

Lorsqu’elle attrape ses épaules, une fine main gantée pose un mouchoir imbibé de chloroforme sur son nez. En deux secondes et dans un sursaut, elle s’endort, paisible, à côté de son mari.

Lorsque Charles se réveille, une heure plus tard, la vue brouillée, il a comme l’impression que l’araignée, qui l’a attaqué tantôt, a tissé un cocon tout autour de lui pour le réserver dans son garde-manger. Car chaque fois qu’il tente de bouger, il sent ses membres retenus de force et s’attend à se retrouver suspendu au plafond, la tête en bas, quand il ouvrira les yeux.

Mais lorsque ses paupières se lèvent, il se rend compte qu’il se trouve toujours dans son bureau et qu’il est ligoté à une chaise de sa salle à manger, tout comme sa femme, qui pleure, assise à côté de lui.

— Enfin réveillé ? Avec Christine, nous finissions par nous demander si tu ne nous faisais pas un remake de la belle aux bois dormant, version masculine, se moque la voix de son araignée avec un timbre inquisiteur.

Charles sort de ses songes aussitôt et sa vue s’éclaircit peu à peu. Sa douleur au crâne diminue assez pour qu’il puisse deviner que les mots qu’il entend proviennent de son fauteuil, encore retourné. Il n’a toujours pas vu le visage de la gamine qui s’en prend à lui. Tout ce qu’il sait, c’est que sa femme lui casse les oreilles à pleurer et que son araignée joue avec ses nerfs.

— Qui êtes-vous et que nous voulez-vous à la fin ? demande une nouvelle fois Charles, hagard.

— Je veux des réponses à mes questions.

Le dossier se tourne et le visage d’une adolescente aux longs cheveux roux et aux yeux verts apparaît.

— Quelles questions ?

Sa femme, à côté, sanglote toujours et l’agace au plus haut point. Il essaie de se concentrer pour comprendre la situation, mais tout ce qui est clair pour l’instant, ce sont les gémissements stridents de son épouse qui n’aide pas sa tête à se remettre du coup qu’il a reçu.

» Christine ! Arrête ! hurle-t-il enfin.

— Laisse-la pleurer ! le gronde la jeune fille. Elle a peur de ce qui l’attend. Et tu ferais mieux de suivre son exemple !

L’homme la regarde interdit. En tant que patron, il n’est pas habitué à ce qu’on lui donne des ordres.

— Ecoutez, si vous nous libérez maintenant, nous n’intenterons aucune poursuite à votre…

— Je crois que tu ne comprends pas mon grand. » Le ton de l’inconnue se fait plus ferme et plus menaçant. « Je ne tiens pas à vous libérer et je me fiche de vos soi-disant poursuites. Ce que je veux, c’est que vous reconnaissiez ce que vous avez fait ! Crois-tu que j’aurais été assez bête pour vous montrer mon visage si vous aviez eu, ne serait-ce qu’une infime chance de sortir d’ici en vie ?

— Si vous ne me dites pas ce que vous nous reprochez, comment pourrais-je le savoir ?

— Ta femme, elle, elle le sait, répond-elle d’une voix neutre.

— Vas-tu tuer nos enfants aussi ? demande Christine dans un hoquet après avoir levé la tête.

— A ton avis grande gourde ? Pourquoi aurais-je attendu qu’ils soient en cours si j’avais voulu les tuer ? Toutefois, si vous n’êtes pas sages, je peux toujours changer mes plans.

— Nous serons sages ! s’empresse-t-elle de répondre. Charles, je t’en supplie, dis-lui ce qu’elle veut savoir.

— Comment le pourrais-je ? Je ne sais ni qui elle est, ni ce qu’elle me veut !

La jeune fille s’assoit sur le bureau, un sourire assassin aux lèvres. Christine éclate en sanglots plus gros encore, déçue par son mari et effrayée par leur assaillante.

— Tic-tac, les aiguilles du temps tournent et tournent encore. Puis le passé nous rattrape. Car il nous rattrape toujours, n’est-ce pas ? A moins de ne laisser aucune preuve derrière soi.

Charles hésite avant de parler. Il perçoit quelque chose dans la voix de l’inconnue, comme un trouble, une émotion qu’elle voudrait réprimer, mais qui prend peu à peu le dessus sur elle.

— Quoi ?

— Abigaëlle Délardois ! Est-ce que ça te rafraîchit la mémoire ?

La colère, c’est de la colère qu’il entend dans chacune de ses paroles. Voire même plus que la colère, une rancœur grandissant à mesure que la conversation continue. Il est clair, maintenant que ses menaces étaient fondées et que son heure viendra avant midi.

— C’était ma fille. Mais elle est décédée maintenant.

— Oui, si je compte bien, ça fait même exactement dix ans, trois mois, une semaine, six jours, douze heures et…

Elle regarde sa montre un instant.

» Et cinquante-sept minutes. Désolée pour les secondes, ça commence à faire loin, je ne m’en souviens plus. Mais il est vrai que ça fait tout ce temps qu’elle a disparu de la Nyota. Pourtant elle n’est pas morte.

— Vous mentez !

— Hein, hein ! Bien qu’elle ait dû vivre en côtoyant la mort pendant des années, Abigaëlle est bien vivante.

— Foutaise !

La jeune fille saute du bureau pour atterrir sur ses pieds, face au siège de Charles. Elle attrape, de sa main gauche, le bras droit de sa chaise. Elle plante son visage à deux centimètres du sien et tire les cheveux de l’homme en arrière pour qu’il la fixe bien, avant d’ôter sa perruque rousse et son filet pour laisser tomber une longue chevelure fraîchement teinte en châtain.

— Et maintenant ? On me croit ? demande-t-elle d’une voix grave, les yeux rageurs.

— Abi… gaëlle ?

L’homme ouvre les siens aussi grands que ceux-ci le lui permettent. Il n’en revient pas. Il avait oublié le visage de sa première femme autant que celui de leur fille. Pour lui, cette histoire faisait partie intégrante de son passé et il n’avait pas eu besoin d’y repenser depuis. Pourtant la voir de si près, la marque des lentilles de couleur autour de ses iris, ravive ses souvenirs en une gifle plus magistrale que le coup qu’il a reçu sur la tête tout à l’heure.

— A la bonne heure ! Christine, elle, m’a reconnue tout de suite. Le même visage que sa mère a-t-elle dit. Elle donnait l’impression de voir un fantôme. Il faut dire que vous avez tout fait pour confirmer ma mort. Mais bon ! En fait ça m’arrange beaucoup. Qui pourrait soupçonner une morte ?

Charles jette un rapide coup d’œil à la caméra placée dans son bureau. Abigaëlle s’en aperçoit et lui offre son plus beau sourire.

— J’ai peint en noir les objectifs de votre système de vidéosurveillance en arrivant, avant de diffuser le parfum de maman et de changer le bouquet de la table de la salle à manger, en l’honneur de celui dont nous n’avons jamais pu finir la confection, le jour de son meurtre.

Charles revoit le vase plein de fleurs fraîches à l’évocation du bouquet. Sur le moment, il n’y a pas prêté attention, mais il est vrai que sa femme de ménage étant en vacances depuis samedi, elles auraient dû être en train de se flétrir.

» L’emplacement de vos caméras n’a pas bougé d’un millimètre depuis mon départ et tu n’as toujours pas ajouté le son. Tu vois je me prépare, moi, avant d’agir. Quant à vos employés de maison : Noel est à un salon horticole, Alice n’arrivera qu’à dix-sept heures, puisque vous ne deviez pas manger ici à midi et enfin, votre femme de ménage, que vous n’avez pas jugé bon de remplacer, est en congés pour la semaine. C’était donc le moment idéal ! Et en même temps… ça en devient presque ennuyeux.

Abigaëlle, maintenant âgée de dix-huit ans, s’écarte de Charles et retourne s’asseoir sur son siège. Elle attrape une petite coupelle et un paquet de lingettes désinfectantes qu’elle ouvre pour nettoyer ses mains. Elle a retrouvé son calme et son sang-froid. Elle se débrouille mieux que ce qu’elle avait craint, mais elle sait qu’elle ne pourra bientôt plus se contenir. Le voir vivre sa petite vie de pacha lui donne envie de mordre, lui donne envie de vomir et surtout, lui donne envie de tuer.

— Ce n’est pas recommandé, je sais. Mais bon ! Une fois n’est pas coutume.

L’adolescente sourit et dirige son index droit dans un premier œil pour enlever sa lentille, la déposer dans la coupelle, puis réitérer son geste avec l’autre. Elle injecte enfin l’équivalent d’une pipette de sérum physiologique dans ses yeux pour réduire les risques d’infection. Et ceux-ci reprennent alors leur couleur noisette d’origine.

— Mais comment et pourquoi ? demande Charles incrédule.

— Comment j’ai fait pour survivre ? J’ai rencontré un homme qui devait avoir autant de scrupules que toi, mais qui, à la différence de toi, avait besoin de moi vivante. Pourquoi ? Pour venger maman.

— Mais pourquoi maintenant ? Pourquoi après toutes ces années ?

— J’ai été pas mal occupée jusqu’à aujourd’hui, tu m’excuseras…

» D’abord j’ai couru après la mauvaise personne. Mais on m’a aidée à réfléchir sur son cas. Condamner la dame aux cheveux orange, reviendrait à me condamner moi. Et j’éprouve un sentiment d’injustice à l’idée de prendre pour mes clients… or ce que je réclame pour ma mère, justement, c’est justice !

» Ensuite, comme vous n’êtes pas le centre du monde et que j’ai un travail, j’ai eu d’autres chats à fouetter.

» Enfin parce que je ne suis pas dans la même zone de vacances que vos enfants, donc je suis en vacances et pas eux. Ce qui me donnait tout le loisir d’assouvir ma vengeance en paix.

» Mais ne parlons pas de moi. Voyons ! Ça se serait su si tu avais voulu garder le contact.

Abigaëlle sent son calme s’enfuir. Cette situation la rend folle de rage. Cet homme et la catin aux côtés de laquelle il se pavane, lui ont volé sa vie, ses joies et sa maman.

Dorian m’a appris à brimer mes émotions, je sais… mais cette fois, je n’en ai pas envie. C’est pour assouvir mon besoin de vengeance, trop longtemps contenu, que je suis venue ici. C’est donc avec lui que j’exécuterai mon devoir.

— Pourquoi ne pas nous avoir tués tout de suite ? Pourquoi nous avoir imposé cette discussion ? A quoi ça rime ?

— Tu aurais voulu mourir sans savoir qui t’ôtait la vie ? Tu aurais voulu m’empêcher de voir la détresse dans tes yeux ? Parce que je la vois à l’instant, cette détresse que je n’ai pu qu’entrevoir dans ceux de maman et celle qui a gagné les miens quand la femme qui l’a tuée me poursuivait !

— Qu’attends-tu de nous ?

— Tiens, tu me tutoies maintenant ? Pourtant c’est toi qui ne mérites aucune marque de respect, pas moi !

L’adolescente attrape le couteau qu’elle a rangé dans sa poche et le plante dans la main de son père. Il hurle de douleur et sa femme, terrorisée, crie avec lui.

— Ça c’est pour que vous compreniez, l’un comme l’autre, que si vous ne voulez pas trop souffrir, mieux vaudra pour vous que vous me racontiez tout au plus vite.

— Pose cette arme Abigaëlle ! Tu es ma fille, tu n’as pas le droit de…

— La ferme ! hurle-t-elle furibonde.

Sa fille ? Comment ose-t-il m’appeler encore comme ça ?

» Pourquoi avoir fait tuer maman ?

— De quoi tu parles ?

— Un conseil, ne joue pas les idiots avec moi, je me suis renseignée avant de venir. Et j’ai bien précisé à mon indic, quand il a compris que j’étais la gamine qu’il devait retrouver, que pour ces recherches-là, le plus important c’était de trouver qui avait mis un contrat sur nos têtes. Et c’est ce qu’il a fait. Il a trouvé de façon très officieuse, certes, mais il a trouvé ! Et aujourd’hui que vous êtes tous les deux à ma merci, crois bien que je vais me faire un malin plaisir de te torturer devant les yeux de ta femme qui n’a pas les nerfs aussi solides que les tiens. Et si tu ne dis rien, elle subira le même sort. Toutefois, si l’un d’entre vous me raconte tout ce qui s’est passé, vous mourrez plus vite.

Abigaëlle parle sur un ton autoritaire en retirant sa lame lentement de la main de son père. Son regard, qui trahit son entrée dans la démence, les effraie.

L’ordure ! Si seulement je pouvais le faire souffrir autant que ce que j’ai souffert… ça lui ferait les pieds !

Mais elle n’en a malheureusement pas le temps. Il lui faudrait le supplicier pendant dix ans avant qu’ils soient quittes, peut-être deviendrait-il même fou à cause de la douleur… et cette pensée la réjouit.

Comme j’aimerais mener cette expérience !

Mais elle sait que c’est impossible et qu’elle devra se contenter du minimum. Elle se réconforte en se disant que sa mère est morte rapidement, que c’était le destin qu’il lui avait réservé au départ, si son assassin ne l’avait pas manquée.

— Très bien… Très bien. L’histoire est assez simple. J’ai épousé ta mère parce qu’elle était la fille unique de mon patron. A la mort de son père, elle a hérité de toutes ses parts de l’entreprise familiale. Mais comme le patriarche était habile, il nous avait fait signer un contrat de mariage qui stipulait que je n’avais aucun droit sur ses parts. Sauf si elle et toi, qui héritais d’elle, veniez à mourir. Là, je devenais le big-boss. Je n’étais plus le mari qui se prend pour le patron, parce que sa femme veut bien le laisser faire mumuse. En provoquant vos deux morts, j’avais enfin le pouvoir.

— Maman était toujours de ton avis. Tu étais déjà le patron.

— C’est plus compliqué que ça.

— En quoi ?

— Christine était ma maîtresse avant même que j’épouse ta mère et nous avions eu un enfant ensemble environ un an après ta naissance. Quand ta mère l’a découvert, elle a voulu me quitter. Elle voulait m’évincer et mettre à la tête de la direction un jeune arriviste qui n’attendait que ça. Ce type, que j’avais moi-même recruté et formé, allait prendre ma place ! Je ne pouvais pas le tolérer !

— Tu n’aurais pas pu t’associer à des professionnels avec qui tu avais l’habitude de travailler et créer ta propre entreprise ?

— Et tout recommencer à zéro au risque d’échouer alors que celle que je dirigeais était aussi lucrative ? Surtout que la connaissant comme je la connaissais, ta mère aurait tout fait pour me couper l’herbe sous les pieds et il était hors de question que cette garce me fasse tout perdre.

— Maman n’était pas une garce !

Abigaëlle bondit de colère en entendant son père insulter sa mère et lui frappe le visage de son poing. L’homme grimace de douleur. La jeune fille cogne fort. Il sent sa pommette le brûler, persuadé que la violence du coup lui a ouvert la peau. Mais lorsqu’il regarde machinalement la main de l’adolescente et il n’y a pas de sang.

— Dis plutôt que si elle avait divorcé et tout dévoilé au grand jour, tu aurais connu une période sombre, où, ruiné, le risque que ta maîtresse chérie te quitte était des plus inévitables. Tu as donc trouvé plus simple, plus rapide et moins risqué de mettre un contrat sur maman et de m’abandonner à mon triste sort ?

— En fait, tu devais mourir avec ta mère. Le tueur que j’avais engagé devait vous éliminer toutes les deux en même temps. Mais tu as réussi à lui échapper par je ne sais quel miracle.

» Sur le moment j’ai été furieux, mais à y réfléchir, ça m’arrangeait bien. Si vous étiez morte en même temps, il aurait été plus compliqué de prouver que ta mère avait été tuée avant toi. Alors que là, aucun doute n’était possible et je pouvais donc hériter de toi sans problème. Je dirais même, en fin de compte, que j’étais soulagé qu’il ne t’ait pas rattrapée.

— Je confirme, ELLE ne l’a pas fait.

Abigaëlle insiste sur le "elle", pour lui rappeler qu’il ne l’avait pas crue à l’époque.

— Oui… Je sais que la personne venue ce jour-là était une femme. Mais La Rascasse, lui, c’était un homme. Le lendemain il a d’ailleurs repris contact avec moi, pour qu’on s’arrange et qu’il s’occupe personnellement de toi.

» Il m’a conseillé de prendre la responsabilité de ton héritage et au bout d’un an, voire plus, de te pousser à quitter la maison. J’ai suivi son plan à la lettre, je me suis remarié avec Christine et nous avons gardé ton demi-frère secret jusqu’à ton départ.

» Le temps de nous débarrasser de toi nous parlions de ton futur départ comme d’un internement dans un hôpital psychiatrique. Au cas où nous devions être entendus par quelqu’un. Pour la suite tu la connais.

— La Rascasse ? C’est à lui que tu as fait appel pour ton contrat ?

Abigaëlle se revoit alors lire le dossier de Lamentice indiquant que les parents de la fillette l’avaient reconnue grâce à ses effets personnels. Mêmes effets que ceux que son maître lui avait pris pour les jeter à son arrivée chez lui. Elle se souvient avoir délibérément fait abstraction de cette information, voulant éviter de comprendre, voulant éviter d’admettre la réalité. Mais mise devant le fait accompli, la colère de l’adolescente monte en puissance.

— Oui. La femme qui t’a loupée travaillait pour lui. D’ailleurs quand tu m’as dit l’avoir vue, j’ai dû improviser quelque chose pour t’empêcher de parler d’elle à qui que ce soit. Je n’avais vraiment pas envie qu’on la retrouve et qu’elle parle. Mais celui que j’ai embauché au départ c’était la Rascasse, oui. Pourquoi ?

— Ça, ça ne te regarde pas. Et la femme que j’ai vu assassiner ma mère est une professionnelle, elle ne t’aurait jamais trahi.

— Peut-être, mais je n’avais pas l’intention d’en prendre le risque.

— Pourquoi la police ne m’a pas ramassée quand je vivais dans la rue ?

— Réfléchis deux secondes. J’étais le patron de la plus grosse entreprise de la région, un ami intime du juge d’instruction et du procureur de la république. Je les ai convaincu que je ne pouvais pas être responsable de la mort de ma défunte épouse et j’avais un très bon alibi pour ce jour-là. Pour ce qui est de toi, j’ai soudoyé le commissaire pour qu’il invite ses agents à te chercher là où tu n’étais pas, en faisant une très belle donation en remerciement des efforts qu’ils avaient fournis pour Elisabeth.

— Ne prononce plus jamais son nom ! siffle-t-elle entre ses dents soudées par l’aversion et en lui assénant un nouvel uppercut au visage. Continue tes explications !

— Je viens de tout te dire.

— Quoi ? C’est tout ? Tout ça pour ça ?

— Ma femme et moi aimons notre vie, nous n’allions pas nous laisser ruiner par une…

— Par maman ! hurle-t-elle.

Aujourd’hui les conseils de Dorian sont mis aux oubliettes. Elle est redevenue cette gamine de six ans et demi dont le seul but est de venger sa maman.

— Par une idiote.

La jeune fille s’assoit à côté de son père et lui sourit, machiavélique.

— Je vais te donner un conseil qui m’a été donné lors de mon apprentissage. Je sais qu’il est trop tard, mais comme on dit, mieux vaut tard que jamais…

Abigaëlle attrape le petit doigt de son père et le soulève délicatement.

» N’abandonne jamais un ennemi à terre. Assure-toi toujours qu’il est bel et bien mort. Sinon, tu ne sais pas d’où, ni quand il frappera, mais tu peux être sûr qu’il frappera.

Et d’un geste sec, elle pousse l’auriculaire jusqu’à ce qu’il touche le dos de la main de Charles, qui hurle de douleur après que son articulation ait craqué.

Abigaëlle veut qu’il déguste sa douleur. Elle veut qu’il goûte aux tourments qu’elle a connus toutes ces années d’avoir vu sa mère se faire assassiner sous ses yeux, sans n’avoir rien pu faire. Elle veut qu’il s’imprègne de cette souffrance, pour qu’ainsi il assume pleinement les conséquences de ses décisions. Et elle prendra le temps qu’il faudra.

Pas dix ans, comme pour moi, mais il doit souffrir avant de mourir. Sinon, ça ne serait pas juste !

Christine hurle de peur à côté et laisse jaillir un peu plus ses larmes. Abigaëlle, agacée, se lève et lui assène un coup au visage, pour qu’elle fasse moins de bruit. Sous le choc, la chaise tombe sur le sol et Christine, comprenant le message, s’épanche en silence.

Abigaëlle prend alors le couteau dont Gabrielle s’était servi contre elle, le jour de la mort de sa mère, et tranche le doigt de son père au niveau de la cassure. Encore une fois, Charles hurle de douleur.

» Oui, ça fait mal, je sais… Mais dis-toi que malgré tout ce que je pourrais te faire, tu ne souffriras malheureusement pas autant que ce que moi j’ai souffert, lui dit-elle en agitant son doigt devant ses yeux avant de le jeter par terre et de marcher dessus.

Abigaëlle caresse la joue de son père de la lame de son couteau.

» Te souviens-tu, le jour où tu as inventé ton histoire de cache-cache, que je voulais te montrer la preuve que je n’avais pas rêvé ?

—— Peut-être… souffle Charles au milieu d’une respiration saccadée par la douleur.

— Je voulais te montrer ce joli couteau, celui que la dame aux cheveux orange m’a lancé dessus, le couteau qui, je me le suis juré, va me servir à assouvir ma vengeance.

Abigaëlle descend la pointe de son arme contre l’épaule de son père et enfonce la lame doucement, pour que l’homme qui a commandité la mort de sa maman la sente le perforer millimètre par millimètre.

Charles crie et tente, en vain, de se dégager de ses liens. Mais elle l’a trop bien ligoté.

— Oh oui, papa ! Vas-y ! Egosille-toi ! lui chuchote-t-elle à l’oreille, sur un ton ravi.

— Tu es folle ! parvient à articuler Charles au milieu de ses hurlements.

— A qui la faute ?

Abigaëlle sort la lame d’un coup et frappe le nez de son père d’un crochet du droit en brisant son cartilage. Puis elle attend qu’il reprenne conscience, avant de poursuivre sa séance de torture et d’attraper son deuxième auriculaire pour lui faire connaître le même sort qu’au premier.

Un pour maman, un pour moi.

Le corps de son père n’est plus que tourments. Il transpire et ses yeux pleurent sans qu’il ne puisse les en empêcher. Abigaëlle s’assoit devant lui et le regarde souffrir avant de reprendre.

— Détache nous et nous te ferons soigner… Faisons table rase du passé et…

— Tu crois vraiment que ça peut marcher ?

— Tu ne vas quand même pas tuer ton propre père ?

— Hein ! crache-t-elle dans un rire sarcastique, en se levant.

Puis elle passe son index dans la plaie creusée par son couteau.

» On parie ? lui demande-t-elle en enfonçant son majeur pour l’élargir.

— Pitié Abigaëlle ! crache-t-il difficilement.

Le lâche ! s’écœure-t-elle.

— Tu oses implorer ma pitié après tout ce que tu as fait ? Et bien laisse-moi te faire une confidence…

Elle écarte un peu plus les doigts pour déchirer ses chairs, tout en approchant à nouveau ses lèvres de l’oreille de son supplicié.

— Nous avons tous deux un point commun : ce mot nous est totalement étranger !

Puis elle retire ses doigts, se redresse et lance la plante de son pied dans la blessure. Sous la violence du coup l’épaule de Charles se déboîte bruyamment et sa chaise bascule. Son père tombe alors la tête la première sur le sol, s’y fracasse l’arrière du crâne et perd à nouveau connaissance.

Elle ne peut plus le torturer maintenant. Mais, au moins, le sang qui s’écoule de son corps la délivre peu à peu de ce poids, qu’elle portait jusqu’à maintenant sur les épaules.

Elle se sent presque assez légère pour défier la pesanteur et s’envoler. Mais à y réfléchir, la seule pesanteur qu’elle vainc pour l’instant est celle de la culpabilité de n’avoir su sauver l’être qui lui était le plus cher à l’époque.

Puis elle se tourne face à Christine et redresse sa chaise. Abigaëlle semble sereine, l’expression de son visage redevient aussi froide et neutre qu’à son arrivée.

» L’homme qui a fait ses recherches sur mon passé s’est aussi renseigné sur ta famille. Tes enfants ont l’air d’être bien élevés. Dommage que tu n’aies rien tenté avec moi. Tu serais peut-être restée cette bonne maman plus longtemps.

En entendant Abigaëlle parler de ses enfants, Christine s’arrête de pleurer. Elle voit son mari à côté d’elle, elle voit ce dont sa fille est capable, elle ne veut pas qu’elle change d’avis et décide de leur faire subir le même sort.

Elle sait que c’est à son tour maintenant d’être interrogée, alors elle lui dira tout ce que l’adolescente veut savoir, même si elle sait que la vérité ne lui sera pas agréable à entendre.

— Nous ne pouvions pas te garder. Tu étais obnubilée par la mort d’Elis… de ta mère.

— Tu veux savoir ce qui est le plus ironique là-dedans ? Si vous ne m’aviez pas abandonnée dans l’espoir de vous débarrasser de moi, j’aurais consacré mon existence à essayer de me venger de la dame aux cheveux orange, que je croyais seule responsable de la mort de ma mère. Mais le fait de m’avoir abandonnée, m’a conduite à trouver les vrais responsables de sa mort. Autrement dit : vous !

— Peut-être, mais honnêtement, je ne le pense pas, non ! Tu es une enfant obstinée, tu aurais forcément fini par tout découvrir. Et tu aurais anéanti tous nos espoirs.

— Et… tu vois une différence aujourd’hui ?

— Non. Même ton regard est le même. Lorsque tu parlais, enfant, de venger ta maman en tuant son assassin… tu avais cette même lumière, cette même joie et cette même démence que je lis dans tes yeux aujourd’hui. Non, décidément, je ne vois aucune différence.

— Raison de plus de vous assurer, à cette époque, que j’étais bel et bien morte.

— Nous en étions persuadés, Abigaëlle. La Rascasse nous avait prévenus que le travail était fait et qu’on trouverait bientôt ton cadavre.

» Trois jours plus tard, la police a dragué le canal, après un appel anonyme de sa part, pour leur indiquer que ton corps avait été vu près du barrage et qu’il y flottait encore. Lorsque le lieutenant nous a appelés, il nous a expliqué que ta peau avait commencé à pourrir et que tu étais défigurée.

» Le légiste nous a dit que tu avais dû tomber dans l’eau et que par manque de force, tu n’avais pas réussi à rejoindre le rivage. La fillette retrouvée avait tes vêtements, ta taille, elle… elle était amaigrie par la faim. Cette gamine, c’était toi. Nous aurions pu en jurer et La Rascasse nous l’avait assuré. Qui ça aurait pu être d’autre ? La police avait même retrouvé la jambe déchirée de cette fichue poupée que tu adorais tant et que tu ne quittais pour ainsi dire jamais. Nous avions fait en sorte que personne ne t’aide, que personne ne te sauve…

— Dommage pour vous, un homme m’a recueillie. Et il s’est fait une joie de m’apprendre tout ce que j’avais besoin de savoir pour vous supprimer.

Abigaëlle lève son couteau au niveau de la gorge de Christine qui ferme les yeux en espérant qu’elle la tue vite.

— Merci de garder mes enfants en vie, chuchote-t-elle, un sourire de soulagement se dessinant sur ses lèvres et ses larmes reprenant leur course vers ses épaules.

Abigaëlle baisse son arme et Christine rouvre les yeux, terrorisée à l’idée que le fait qu’elle parle de ses enfants l’incite à changer d’avis. A cet instant, Abigaëlle affiche le visage d’une adolescente normale, bien que morose. Ses yeux n’ont plus rien d’assassin, ils expriment plutôt une profonde tristesse. Cette vision étonne Christine qui ne l’avait jamais envisagée sous cet angle.

— J’ai une question à te poser avant d’en finir.

— Laquelle ? demande-t-elle sur un ton affable.

— Mon père… a-t-il été affecté ne serait-ce qu’un seul instant par ma disparition ?

— Je suis désolée, Abigaëlle. S’il n’y avait pas eu ce contrat de mariage, tu n’aurais même pas dû voir le jour. Ton père n’a jamais voulu de toi que pour hériter de tes parts et il ne t’a jamais regrettée lorsqu’il t’a crue morte. En réalité, il n’a jamais plus parlé de toi après avoir reconnu tes affaires à la morgue.

— En fin de compte, vous avez, vous aussi, contribué à noircir l’ange que j’étais avant la mort de maman.

Christine regarde l’adolescente sans comprendre. Comment le pourrait-elle ? L’Ange Noir est l’emblème de sa vie. Ramassée angélique par Dorian, elle s’est retrouvée prisonnière de ses griffes, obligée de déchoir l’ange que sa maman avait mis au monde. Les bras qui l’enlaçaient avant sont devenus ces lames qu’elle a appris à manier. Et d’enfant immaculée et innocente, elle a fini obscure et dépravée.

Abigaëlle sourit, sombre. Christine voit le chagrin et le dépit se dessiner sur son visage alors que ses narines et sa lèvre supérieure se contractent pour réprimer ses pleurs. Une pointe de culpabilité naît en son cœur. Peut-être, en d’autres circonstances, Abigaëlle aurait pu être une charmante petite fille.

» Merci de ta franchise. Elle va t’éviter la torture avant de mourir.

Abigaëlle relève sa lame et tranche la gorge de sa marâtre de part en part. Christine repose maintenant en paix. Puis elle se retourne face à son père. La colère, le chagrin, la déception… un pêle-mêle de sentiments douloureux la submergent, sans qu’elle ne puisse, ni ne veuille, les retenir.

Dans un élan de rage, les yeux en larmes, l’adolescente frappe son père d’un dernier coup de pied dans le ventre. Elle a fait attention de mettre des chaussures neuves, d’homme, de deux pointures supérieures à la sienne, avec de la ferraille au bout pour faire plus mal encore. Mais Charles réagit à peine, trop torturé par ses autres blessures.

Alors Abigaëlle tombe à genoux entre lui et sa femme et se met à pleurer. Toute l’affliction qu’elle avait enfouie depuis son enfance refait surface maintenant qu’elle va asséner le coup de grâce aux responsables du décès de sa mère. Ses poumons ont du mal à se remplir, ses jambes ne la tiennent plus. Elle se prend dans ses bras, comme sa maman le faisait quand elle était enfant… Elle pleure, elle hurle sa peine… elle évacue enfin ce poids qui pendant une heure durant la cloue au sol.

Puis peu à peu, elle recouvre son calme, ses esprits et sa lucidité. Elle se met même à rire, tellement venger sa maman la soulage. Elle connaît la vérité et plus celle qu’on a voulu lui faire croire.

Revient alors en sa mémoire l’instant où son père a parlé de La Rascasse et où le peu de sol qu’elle avait encore sous les pieds s’est effondré.

La Rascasse ! On va avoir des comptes à régler tous les deux… Mais plus tard, pour l’heure, mon travail, ici, n’est pas tout à fait accompli.

Abigaëlle attrape un sac qu’elle a laissé tout ce temps sous le bureau de son père et y range ses affaires. Perruque, filet, couteau, lentilles et coupelle, tube de sérum vide, lingette nettoyante… Tout ce qui lui appartient doit disparaître. Comme elle dix ans plus tôt.

Puis elle ouvre le coffre du bureau, en prenant soin de le vider et de le laisser béant. Pour faire croire que son père a été torturé pour lui soutirer son code afin d’y voler des documents importants.

C’est léger, je sais, mais je n’ai rien trouvé de mieux. Moi, les meurtres, je les commets, je ne les commandite pas…

Enfin, elle attrape son casque sous le bureau et fouille dedans pour y prendre une boîte d’allumettes. Elle traverse la véranda, pose ses affaires contre la baie vitrée, pour saisir les quatre bidons d’essence qu’elle a entreposés là, en attendant d’en avoir accompli sa tâche. Elle fait couler un filet du milieu du jardin jusqu’au bureau de son père. Puis de son bureau jusqu’aux bouteilles de gaz de la cuisine. Elle y laisse ses trois bidons pleins, puis reprend le même chemin qu’à l’allée, après avoir pris soin d’ouvrir le plus petit feu de la gazinière. Pour s’assurer que la quantité d’essence suffira à calciner les corps, elle les imbibe à nouveau puis jette le baril vide entre eux.

A ce moment, elle entend son père cracher le liquide qui entre dans sa bouche.

Il est encore vivant, celui-là ? Tant mieux, ma fois. Comme ça, il sentira les flammes le lécher.

Abigaëlle sort, enfile son sac à dos, calle son bras dans son casque de moto et avance jusqu’au début de la ligne d’essence. Elle attrape la boîte d’allumettes, en craque trois simultanément et les lance dans l’essence, avant de se précipiter dans le sous-bois.

Lorsque les bouteilles de gaz explosent, une minute plus tard, Abigaëlle se trouve à une distance assez raisonnable de la maison pour ne pas être inquiétée par le souffle. Elle avance vers sa moto, sans se retourner pour contempler le spectacle des flammes calcinant la maison construite à la naissance d’Elisabeth A, pour Elisabeth A.

La Nyota était son domaine. Maman assassinée, il est hors de question que qui que ce soit d’autre puisse y vivre. Surtout pas les descendants de ses meurtriers.

Lorsqu’elle arrive sur le lieu du crime d’Elisabeth Alibet, le visage d’Abigaëlle s’inonde de larmes et elle enterre ce même couteau, qu’elle a évité presque douze ans plus tôt, à l’endroit où la dépouille de la personne, qui comptait le plus au monde pour elle à l’époque, est tombée. Une façon pour elle d’enterrer cette histoire et de tourner la page.

Une fois la terre tassée, elle se relève et s’enfuit. Elle n’a que trop trainé et ne peut rester plus longtemps. Le voisinage va arriver pour se repaitre du spectacle incendiaire que sa vengeance leur offre et les pompiers vont être appelés bientôt. Elle repart, sentant la chaleur de l’embrasure l’étreindre. Une chaleur qu’elle n’a connue jusque-là qu’entre les bras de sa maman.

Sa mâchoire se contracte. Le chagrin la submerge, le dossier Délardois, après onze années et huit mois d’attentes, est maintenant clos.

Ayant traversé ce bois qui lui semblait immense enfant, alors qu’il ne mesure pas la moitié des terres de Dorian, elle grimpe sur sa Bandit et enfile son casque. La neige commence à tomber et Abigaëlle ferme sa veste de moto doublée. Maintenant, c’est avec La Rascasse qu’elle doit régler ses comptes.

Jusqu’à ses quatorze ans, elle l’avait pris pour son sauveur. Elle pensait n’avoir à lui en vouloir que pour ce qu’il lui avait fait depuis cet anniversaire sanglant. Mais aujourd’hui, après les révélations de son père, elle se rend compte que ce comportement déplacé n’a peut-être pas été la pire initiative qu’il ait prise à ses dépens.

Il va falloir t’expliquer maintenant, maître. Ta disciple est curieuse de connaître ta version des faits…

Alors, durant le trajet qui la rapproche de Dorian, les images des deux souvenirs les plus marquants de son histoire avec lui, défilent devant ses yeux sans qu’elle essaie de les repousser, pour qu’elles l’aident à puiser en elles le courage de se confronter à cet homme qui l’a conditionnée à lui obéir aveuglément.

 

 

 

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