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La mi-février a commencé avec un grand soleil cette année. Mauvais pour les récoltes pourraient penser les agriculteurs voisins de Dorian. Car tout comme la maman d’Abigaëlle lui disait, quelques années plus tôt, lorsqu’elle se plaignait du gel de ce mois d’hiver : « Mieux vaut dans son troupeau un loup qu’un mois de février trop doux. »

La fillette regarde par la fenêtre, et voit le pick-up de son maître revenir. Elle s’étonne qu’il rentre le samedi après-midi qui suit son départ précipité. Elle attendait son retour pour le lendemain, voire le surlendemain. Mais elle le reçoit heureuse.

De son côté, Dorian éteint son moteur, l’air songeur, et ouvre sa portière sans apercevoir l’entaille que la fillette a soigné sur son mollet.

— Bonjour maître !

— Bonjour Abi. T’es-tu entraînée consciencieusement ?

— Oui, maître ! J’ai rangé mes affaires dans le coffre, répond-elle en désignant la réserve de chaux vive du menton.

— Bien ! Je m’en occuperai plus tard. Toi, va faire tes bagages.

— Quoi ? demande-t-elle surprise, craignant que son maître la mette à la porte.

— Tu pars en colonies pour les vacances d’hiver.

— Mais pourquoi ?

— J’ai un contrat pour toi. Un gamin que tu devras faire disparaître.

— Je pars pour deux semaines ?

— Oui. Je veux que tu te fondes dans la masse la première semaine. Je ne te ferai passer le nom de ta cible que la semaine prochaine. Pour que tu ne te fasses pas repérer. Tu devras te comporter comme tous les autres enfants de ton âge : faire connaissance et t’intégrer, tout en apprenant le caractère de chacun. C’est un nouvel exercice pour que tu restes suffisamment en contact avec la société pour mener à bien les missions nécessitant une infiltration. Compris ?

— Compris.

— On part dans un quart d’heure, alors dépêche-toi.

— Oui !

Abigaëlle se précipite dans la cabane. Dorian a une armoire remplie de vêtements banaux pour les contrats qu’ils doivent exécuter. Elle remplit un sac avec assez de tenues pour se changer tous les jours. Elle va pouvoir, l’espace de deux semaines, redevenir l’enfant insouciante qu’elle était avant de rencontrer son maître.

Quinze minutes plus tard, Abigaëlle monte dans le pick-up, bagage en main. Elle trouve ce départ un peu précipité, mais elle n’a pas l’intention de bouder deux semaines de vacances.

— Si on te pose des questions, tes parents sont morts dans un accident de voiture l’année dernière, je suis ton oncle, le frère de ton père, je m’appelle Cédric Lafargue et je t’ai recueillie après leur décès. Quant à toi, tu t’appelles Julie Lafargue…

Dorian liste tous les détails d’une vie imaginaire qu’Abigaëlle doit mémoriser au fil du trajet. C’est la première fois que la fillette doit usurper une fausse identité et jouer un rôle. Elle écoute, attentive. Elle ne doit prendre aucune note. Elle doit tout retenir, sans se tromper. Cet exercice n’est pas des plus simples. Si on découvre qu’elle ment, Dorian et elle pourraient avoir de gros ennuis.

A quatorze heures vingt, Dorian se gare dans un parking où un car de voyage attend ses futurs passagers pour partir dans dix minutes. Abigaëlle, après avoir répété toutes les instructions de son maître pour lui montrer qu’elle les a toutes enregistrées, descend avec son sac, alors que Cédric Lafargue éteint son moteur pour accompagner et présenter sa nièce.

» Bonjour.

Dorian interrompt la discussion des adultes qui le fixent d’un regard à moitié condescendant, à moitié intimidé. Il faut dire que ni l’homme ni la gamine ne semblent aimables. Ils affichent tous les deux un visage strict et sérieux, qui ne donne pas envie de sympathiser.

Seule une des organisatrices, au sourire intéressé, au regard langoureux et aux cheveux blond-délavé, s’avance pour accueillir ses nouveaux participants. Elle dévore Dorian des yeux et Abigaëlle sent naître une nouvelle forme de jalousie en elle.

— Bonjour. Vous devez être monsieur Lafargue, si je ne me trompe pas ? roucoule-t-elle.

— C’est ça. Et voici Julie, ma nièce. J’espère que nous ne sommes pas trop en retard.

— Mais pas du tout.

La femme ébouriffe les cheveux d’Abigaëlle pour établir le contact et la fillette réprime une violente envie de lui briser les doigts.

» Bonjour toi ! Alors ? C’est ton premier départ en colonies ?

— Oui.

Dorian pousse Abigaëlle en avant. D’une part, pour la faire avancer, d’autre part pour lui faire comprendre, qu’ici, il lui faudra parler plus.

— Tu ferais mieux d’aller jouer avec tes petits copains. Tonton Cédric va régler les histoires de grandes personnes.

Abigaëlle la fusille du regard, mais obtempère.

Pas de sentiment, sinon mon maître va m’en vouloir.

Puis elle se retourne, encore incertaine quant à la suite des évènements.

Dorian se baisse et la prend dans ses bras, avant de l’embrasser sur la joue. Abigaëlle lui rend alors tout de suite la pareille. Elle éprouve une joie intense. Jamais, jusque-là, elle n’avait été dans l’obligation de recevoir un geste tendre de sa part, ni elle de lui en donner. Mais elle apprécie et fait traîner leur étreinte, pour en profiter et marquer son territoire.

— N’abuse pas trop, lui chuchote-t-il à l’oreille, juste avant qu’elle le lâche et qu’elle parte en courant vers le groupe d’enfants qui monte dans le car.

Dorian se relève, sous le regard attendrit de l’organisatrice qui les a accostés à leur arrivée.

» Nous sommes d’accord qu’il est prévu que les enfants puissent parler avec leurs parents au téléphone la semaine qui vient ?

— Oh oui ! Bien sûr. Surtout si c’est la première fois pour votre fille…

— Ma nièce.

— Oh oui ! Pardon… votre nièce. Souvent les parents sont plus demandeurs que les enfants, qui au bout d’une semaine s’amusent tellement qu’ils en oublient qu’ils étaient tristes de les quitter huit jours plus tôt.

— Sûrement, mais je suis responsable de ma petite Julie et je préfère m’assurer que tout se passe bien. Ses parents avaient confiance en moi et je n’aimerais pas les décevoir là où ils sont, vous comprenez.

La femme offre un sourire compatissant à Dorian et lui tend une feuille qu’il prend pour lire.

— Mais certainement ! Tenez, ce sont tous les numéros à appeler en cas d’urgence, le règlement et le planning que nous suivons à la lettre pendant les vacances. Si vous avez une question, le mien est en haut de la liste. Une question… ou une envie, renchérie-t-elle avec un large sourire.

— Je n’y manquerai pas, répond-il sur le même ton.

 

Le car parti, Dorian remonte dans son pick-up et rentre chez lui. Abigaëlle éloignée, il est libre de mettre son plan à exécution. Et si tout se passe bien, la fillette aura une bonne surprise à son retour. En attendant, il a du pain sur la planche.

 

*

 

Gabrielle a passé son week-end au lit. Dorian est parti samedi aux premières lueurs, une fois sûr que personne ne viendrait ni l’arrêter, ni la tuer… Il avait à faire.

Ce matin, Gabrielle a appelé Mathieu pour qu’il lui rende le service qu’il lui doit. Et à seize heures, l’adolescent attend la sortie du commissaire de police, assis sur le muret où sa camarade passe habituellement ses récréations, deux enveloppes sur les genoux. Les vacances de février entamées depuis samedi, le bâtiment semble presque désert.

— Monsieur Laddey ? demande Mathieu timidement pour intercepter l’homme qui passe à côté de lui sans le voir.

Olivier tourne la tête, surpris qu’un garçon qu’il ne connaît pas lui adresse la parole en utilisant son nom d’emprunt.

— Oui !?

— C’est pour vous.

Mathieu, suivant les directives de Gabrielle à la lettre, lui tend les deux enveloppes, la main tremblante, et part en courant. Dans la plus grosse des deux, Olivier entend un téléphone sonner. Il l’ouvre hâtivement et décroche.

— Allô ?

— Bonjour Claude. Votre entrevue avec notre proviseur s’est-elle bien passée ?

— Ma fois oui, tu auras bientôt une nouvelle ASS, à qui j’ai expliqué dans mon rapport que d’après moi, même si tu as effectivement un problème avec l’autorité, tu sais te gérer comme une grande. Ton avenir dans cet établissement est entre leurs mains maintenant. Mais pourquoi tout ce cinéma pour me parler ? Tu ne pouvais pas simplement venir me voir ?

— On va dire que je prends mes précautions. Et aucune assistante sociale n’aura besoin de prendre votre suite. Monsieur Desman n’aura plus, non plus, à se demander s’il doit me virer ou non. Je pars de moi-même. Je viens de prévenir l’administration. J’ai fait la joie de tout le service, d’ailleurs.

— Tu pars ? Mais pourquoi ?

Vu que le téléphone a sonné au moment où j’ai saisi l’enveloppe, elle ne doit pas être très loin, se dit Olivier en cherchant sa présence autour de lui.

— Raisons personnelles.

— Je n’aurais donc pas réussi à gagner ta confiance.

— Regardez dans l’enveloppe.

Olivier sort les papiers qui accompagnaient le téléphone et voit en tout premier la copie de sa carte d’identité, puis des photos de lui en uniforme de police et bientôt toute sa vie détaillée en images et en texte. Surtout l’affaire Mauprasse.

— Oh ! Je suis démasqué… Et maintenant que tu sais qui je suis, que comptes-tu faire ?

Olivier entend Gabrielle cracher un rire dans son combiné. Il ne s’attendait pas à ce qu’elle lui montre qu’elle a enquêté sur lui, et encore moins ce qu’elle a découvert. Il trouve désabusant l’assurance que cette adolescente manifeste.

— Rien. Pourquoi voudrais-tu que je fasse quoi que ce soit ? Au fait ? Maintenant que les présentations sont faites, ça ne te dérange pas que je te tutoie, j’espère ?

— Euh… non.

— Bien. J’ai un travail pour toi.

— Un travail pour moi ? Lequel ?

— Ouvre la deuxième enveloppe.

— Un autre dossier sur mes exploits ?

— Non, un professeur du lycée. J’ai plusieurs photographies compromettantes sur lui dans cette enveloppe, dont une prise avec le flash… Mais ce n’est pas la meilleure. J’ai promis au gamin qui m’a servi d’intermédiaire de le protéger, et comme je dois partir, je préfère prendre les devants. Au cas où notre ami ait trop honte pour venir vous voir de lui-même.

— Tu es une sainte !

— Non. Il m’a payée pour le protéger, alors je le fais. Rien de plus.

— L’homme sur les photos t’a fait du mal ?

Gabrielle crache un deuxième rire moqueur.

— Lui ? Me faire du mal ? T’es pas sérieux ? Mais gratte un peu, je suis prête à parier que Mathieu n’est pas le seul.

— Très bien, je te fais confiance.

Olivier range les deux enveloppes dans un cartable d’ASS qui ne lui servira plus à grand-chose maintenant et s’adosse, sa sacoche entre les pieds, contre le muret.

— Tu crois que tu répondrais à certaines de mes questions maintenant que tu sais qui je suis ?

— Tout dépendra des questions et de ce que tu comptes faire de mes réponses.

— Juste savoir. Je ne me servirai de rien contre toi. De toute façon, je ne sais même pas où tu es.

— Ok. Je t’écoute. Que veux-tu savoir ?

— Qui es-tu ?

— Gabrielle Sartes ne te suffit pas ?

— Gabrielle Sartes est morte il y a des années.

— Je sais.

— Je veux ta véritable identité.

— Je regrette, c’est pas possible, question de sécurité.

— Et si j’insiste ?

— Alors je raccroche tout de suite et tu n’entendras plus jamais parler de moi.

— Ok ! Alors je n’insiste pas.

» Quand tu disais que tu faisais du ménage pour des personnes exigeantes… Tu voulais dire que tu les débarrasses d’une gêne ?

— On peut dire ça.

— Tu bosses pour une personne en particulier ?

— Non ! Ça fait un moment que je suis à mon compte maintenant.

— Tueuse à gage ?

— Je n’ai pas dit ça.

— Je le sais. Ça c’est la conclusion de ma propre enquête sur toi.

— Si tu le dis. Mais si on devait m’interroger sur le sujet, je nierais tout en bloc.

Gabrielle et Olivier se parlent avec un grand sérieux. Chacun sait qui et de quoi est capable l’autre. Ils ne sont pas du même bord, mais se respectent.

— Ça, ça tombe sous le sens. Mais me diras-tu au moins pour quelles raisons ça fait un moment que tu es à ton compte, maintenant ? demande le policier en insistant sur le dernier mot.

Olivier a réussi, malgré elle, à la mettre suffisamment en confiance pour que sa langue fourche, et qu’elle se surprenne à se montrer un peu trop bavarde… Alors l’adolescente rit sourdement et prend une grande inspiration avant d’entamer ses confidences.

— Très bien. Je vais te faire un petit résumé de ma prise d’indépendance.

» Enfant, j’ai reçu l’éducation toute particulière de l’homme qui m’a élevée…

— Dorian !

Gabrielle marque un silence pour exprimer un étonnement non feint.

— Je te l’ai dit, j’ai mes sources moi aussi.

— Mais encore ?

— Un homme qui ne l’aime pas du tout a reconnu la photo qu’on a prise de lui quand il sortait de chez toi.

Gabrielle se souvient alors du tueur venu chez elle pour éliminer Dorian. Elle comprend ainsi qu’Olivier a fait la connaissance du colonel Tarbarry.

— Dorian tenait à ce que je sois instruite. Alors il m’a payé les services d’un précepteur.

— Tu me l’avais dit ça.

— Oui, mais si tu veux que je te raconte ma vie, laisse-moi commencer par le commencement.

— Pardon, je te laisse continuer.

— Bien ! Dans ce monde où je n’avais droit à aucune considération, où je devais obéir sans sourciller et me taire, parce que Dorian était loin d’être le plus tendre des hommes, j’avais un ami. Il était mon rayon de soleil. Quand il venait, c’était comme si j’entrais dans une autre dimension. Dorian s’éclipsait et me laissait travailler tranquillement. Mon précepteur m’enseignait tout ce qu’il savait pendant quatre heures et demie tous les matins, sauf le dimanche.

La voix de Gabrielle rayonne, Olivier entend un sourire radieux dans son timbre. La cadence de ses phrases est enjouée. C’est sûr, cet homme la rendait heureuse.

» Dorian était souvent absent, parfois des jours entiers, voire même des semaines. Je ne savais jamais quand il allait revenir, ni partir. J’étais toujours sur le qui-vive. Mais mon précepteur, lui, il venait tous les jours et nous nous appréciions beaucoup. Il m’apportait des livres que je lisais quand Dorian me laissait du temps libre. C’était un homme bon et patient.

— Vous êtes tombés amoureux l’un de l’autre ?

— Non. Dorian ne l’aurait pas permis et il terrorisait bien trop mon précepteur. De plus, il n’a jamais été question de ça avec lui. Il était juste la seule personne à être gentille avec moi. Il me regardait avec des yeux compatissants et je n’avais pas l’habitude qu’on éprouve de la sympathie désintéressée pour moi. Je l’aimais beaucoup.

— Mais ?…

— Mais Dorian a fini par être jaloux de lui. Et la veille de mon seizième anniversaire, il a fait le nécessaire pour qu’il ne soit plus un rival à ses yeux.

La voix de Gabrielle se met à vibrer sur la fin de sa phrase. Sa mémoire plonge dans ses souvenirs l’espace d’une seconde. Olivier l’entend déglutir avec peine. Puis elle revient dans le présent. Quoi qu’il se soit passé, l’adolescente a encore du mal à y penser et en souffre sincèrement.

— Il l’a tué ?

— Non… Souffle-t-elle avec peine.

Elle connaît donc le chagrin, songe Olivier, surpris, en ressentant son émoi.

» Mais je suis sûre qu’il aurait préféré.

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

Gabrielle crache à nouveau un rire, mais maussade cette fois. Dorian lui a toujours interdit de ressentir des émotions, mais elle n’y est jamais parvenue tout à fait, surtout lorsque les évènements la touchent personnellement.

— Si je te le disais…

— Je te croirais, répond Olivier spontanément.

Et à mesure que les mots sortent de sa bouche, il se rend compte qu’elle ne doute pas de sa confiance en elle, mais que s’il devait le savoir, il devrait aussi mourir.

Gabrielle lui offre un soupir attendri par la crédulité dont un commissaire peut encore faire preuve malgré ses années d’expérience.

— Le problème pour Dorian, c’est qu’en faisant ça, il m’a enlevé la seule chose qui m’incitait à rester avec lui. Alors après qu’il ait raccompagné mon précepteur à son domicile, je l’ai quitté.

— Depuis quand Dorian couche avec toi ?

— Quoi ? Non…

Olivier perçoit le sursaute de surprise dans la voix de Gabrielle, qui ne s’attendait pas à ce qu’il lui pose cette question et encore moins de façon si abrupte.

— Tu as parlé de rival tout à l’heure et à t’entendre vous entreteniez plus qu’une relation parent-enfant. Comme cet homme ignore les sentiments, l’intimité entre vous ne peut être que physique. Donc…

— Dorian n’ignore pas les sentiments ! s’indigne-t-elle, aussi surprise par sa réprobation qu’Olivier. C’est juste qu’il ne faut pas se laisser commander par eux.

— D’accord… excuse-moi, je n’avais pas pris les tiens en considération.

— Quoi ? l’interroge-t-elle, comme si elle ne voulait pas admettre l’évidence.

— Oublie ma question. Ça n’a pas d’importance. Continue, tu es partie et ?…

— Il ne s’est pas approché de moi de trois mois, se contentant juste de donner des nouvelles. Puis un jour il est revenu… et on en arrive à maintenant.

— Le soir où je t’ai trouvée tabassée ?…

— Je croyais que tu n’étais pas venu cette fois-là ?

— Je suis venu, si. Et je veux savoir si c’est lui qui t’a torturée. Je me suis occupé de toi après mon arrivée et Dorian m’a appelé deux fois sur ton téléphone. C’est ce soir-là que j’ai pu confirmer son identité.

— Oh !

J’étais sûre que c’était lui. Ça n’aurait pu être personne d’autre. Dorian ne m’a, par contre, rien dit concernant un quelconque appel. Ma fois, ça ne m’étonne pas de lui.

— Alors ? C’était lui ?

— Oui.

— Pourquoi t'avoir laissée dans un tel état ?

— Nous sommes en désaccord sur un point et Dorian ne supporte pas qu’on lui tienne tête.

— Et il a réussi à te ranger à son avis ?

— Non.

Olivier acquiesce d’un signe de tête.

— Tu conduis bien une Suzuki GSF 600 S Bandit ?

— Euh… oui. Pourquoi ?

— C’était donc toi que j’ai vu partir de chez les frères siamois le soir de leur mort ?!

— Les frères siamois ?

— Les frères qui se sont fait tuer par l’ange faucheur la semaine dernière.

— L’ange faucheur ?

Tiens ! C’est amusant ça, Olivier n’est pas loin de mon pseudo.

— Oui. Tout ce que j’ai vu du tueur est une moto qui ressemblait étrangement à la tienne. Tu sais, celle que j’ai vue au club de Lamentice, avec des ailes en forme de lame, dessinées sur le côté, et que j’ai suivie jusqu’à ton lycée la veille de notre rencontre. Lycée où on m’a dit qu’elle appartenait à une élève inscrite sous le nom de Gabrielle Sartes. Elève pour qui le proviseur voulait appeler les services sociaux quand je suis arrivé et avec qui je me suis entendu pour passer pour un ASS. Et le plus drôle, c’est que j’ai vu ce même dessin quelques années plus tôt sur une autre bécane, sur une autre scène de crime.

— Pourquoi ne pas m’avoir arrêtée si tu avais tout ça, au lieu de m’inviter à la fête foraine ?

— Je n’ai aucune preuve directe contre toi. Techniquement, tu n’as fait que passer sur la route en moto. Et puis, mardi soir, tu m’as fait peine quand je t’ai changée. J’ai vu tes blessures encore fraîches mais aussi tes vieilles cicatrices. Ça m’a donné envie de m’assurer que je ne faisais pas une énormité en t’arrêtant.

— Tu m’as vue nue ? Pervers !

Olivier soupire, gêné. Mais Gabrielle le rassure, elle a oublié ce que veut dire pudeur depuis longtemps.

— J’avais juste envie de savoir qui tu étais vraiment.

— Et aujourd’hui, qu’en penses-tu ?

Olivier ne répond pas à la question. Le souvenir de la gamine violentée, au visage angélique et au charme ingénu s’opposant encore au tueur froid et méthodique qui a assassiné Baptiste d’une balle dans la tête, sans aucune hésitation. Il se contente de sourire gentiment et de reprendre le cours de son interrogatoire.

— Lamentice dans l’histoire, il te servait à quoi ?

— Lamentice était mon informateur. Un homme qui a le bras aussi long sait forcément à qui s’adresser pour avoir des infos bien particulières. Et c’est ce dont j’avais besoin.

Olivier tique, il commence à comprendre comment elle a su pour jeudi, sans encore deviner pourquoi elle a agi.

— Lui as-tu demandé de se renseigner sur moi ?

— Oui. Cette enveloppe vient de chez lui.

— Quand te l’a-t-il donnée ?

— Le jour de sa mort.

Le visage d’Olivier se durcit. Il doit commencer par lui faire admettre que c’était elle, pour l’amener à avouer ses motivations.

— C’était toi ?

— C’était moi quoi ?

— La mission suicide ce soir-là ! L’appel anonyme ! C’était toi ?

— Je ne vois pas de quoi tu parles.

— Je parle des deux fous qui ont sauvé la vie de trois de mes hommes. C’était toi ? Ça expliquerait que Baptiste t’ait reconnue et que tu aies dû le condamner au silence.

— Deux fous ? Je suis seule et je te rappelle que c’est toi qui m’as appris la mort de Baptiste.

— Tu pouvais très bien appeler Dorian à l’aide.

— Pour défendre des flics ? se moque-t-elle. C’est toi le fou ! Il n’est pas du genre à risquer sa vie pour vous. Ni moi la mienne, d’ailleurs.

— Même pour éviter d’avoir des morts sur la conscience ?

Gabrielle éclate de rire, amusée, mais une douleur vive dans son ventre la calme très vite.

Ma conscience ne saurait plus compter le nombre de morts qu’elle a sur elle.

— Si ça peut te faire plaisir de le croire.

— Je suis sûr que c’était toi. Quand je suis venu te voir, tu avais l’air d’avoir perdu beaucoup de sang et tes bandages se voyaient sous tes manches. La moto, puis ça, c’était évident ! Et en même temps, toujours des preuves indirectes.

— Et après ?

— Je te dois la vie de mes hommes. Merci.

— Si tu veux que ce soit vrai, pourquoi perdrais-je mon temps à t’en dissuader ? Tant que tu ne m’arrêtes pas…

Gabrielle laisse planer un silence sans réellement craindre ce qui l’attend.

La prison ne sera jamais pire que ce que j’ai dû subir jusqu’à aujourd’hui. Et Dorian ne me laissera pas m’y ennuyer bien longtemps.

— Je te suis redevable, alors on va dire que je ne réussirai pas à te retrouver, comme ça nous serons quittes. D’ailleurs, que vas-tu faire maintenant ?

— Je vais partir. Trop de choses se sont passées ici, je ne peux plus rester.

— Tes études ?

— Je les continuerai ailleurs. Sauf que dorénavant, je chercherai mes informations toute seule. Comme ça, je n’attirerai plus l’attention de policiers trop curieux.

— Quand pars-tu ?

— Mais je suis déjà partie. Des déménageurs sont passés prendre mes affaires. J’ai déposé un préavis à mon agence immobilière pour qu’elle récupère la maison. Si je suis encore là, c’est juste parce qu’il me reste des choses à faire avant de disparaître.

— Quoi donc ?

— Le ménage. Et puis… autre chose.

Si elle a parlé, jusque ici, sur un ton neutre ou ému par la tristesse, là, Olivier sent la détermination dans sa voix. Il comprend aussi que même s’il insistait pour qu’elle développe, elle resterait muette.

— On peut dire que tu ne perds pas de temps. Tu es rapide.

— Plus tu es rapide, plus tu anticipes, meilleures sont tes chances.

Olivier sourit, Gabrielle a prononcé sa phrase machinalement, comme répétant une leçon apprise par cœur.

— Je garderai ce conseil précieusement.

— L’interrogatoire est terminé ?

— Pas encore. Je voudrais savoir si Dorian sait où tu vas ?

— Non… mais il finira par me retrouver. Ce n’est qu’une question de temps. Il n’aime pas me savoir loin de lui plus de trois mois.

— Une dernière chose.

— Je t’écoute ?

— Il y a deux ans, j’étais sur l’affaire d’un criminel, Hugo Palavi, qui avait enlevé la fille du maire, monsieur Millento, pour la tuer.

— Et alors ?

— Est-ce que tu connaissais cet homme ?

— Le maire ou le criminel ?

— Hugo Palavi.

— Pourquoi ?

— Parce que quand mes hommes et moi sommes allés l’appréhender, une 125 cm3 est passée sur la route devant sa porte. Le même ange que le tien sur le côté.

— Je passais peut-être là par hasard.

— Peut-être. Pourtant, une des deux filles présentes sur les lieux m’a dit qu’un ange était venu la sauver de son méchant papa qui lui faisait du mal. Que c’était un gentil ange et qu’il était parti sans qu’elle puisse l’en remercier.

— J’en suis navrée pour elle, mais…

— Son père qui l’avait réduite en esclavage est mort d’une overdose dans sa cuisine. Et le résultat de l’autopsie était indiscutable : c’était un meurtre. L’homme n’aurait jamais pu s’injecter une telle dose tout seul et il avait des marques de liens sur les poignets et chevilles. Ça ne te dit toujours rien ?

— Pourquoi tiens-tu tant à ce que ça me dise quelque chose ? s’agace Gabrielle.

Ils savent autant l’un que l’autre qu’elle n’admettra jamais que c’était elle.

Question d’éthique.

— Parce que j’ai fait la promesse à cette petite fille que je retrouverai cet ange et que je lui dirai à quel point cette même petite fille lui est reconnaissante de ce qu’il a fait pour elle. Je dois aussi lui remettre cette petite boîte à musique, explique Olivier en sortant l'objet en question de sa poche et le levant au ciel pour que son interlocutrice le voie, du lieu où elle se cache. Parce que maintenant que cet ange l’a sauvée, elle n’a plus besoin d’elle pour s’endormir le soir et qu’elle veut la lui offrir, comme symbole de sa reconnaissance.

— Jolie boîte.

— Si je la pose sur le muret en partant, son ange viendra-t-il la prendre ?

— Les anges sont les mieux placés pour faire des miracles.

Olivier rit en entendant sa réponse.

— Très bien, alors je vais la poser là… dit-il en l’installant derrière lui. Et quand je partirai, je l’y laisserai. Puis dix minutes plus tard je reviendrai et la récupèrerai… si elle y est encore.

— Si ça te tient à cœur.

— Je suis sûr que cette petite boîte te revient. C’est d’ailleurs uniquement parce que je veux tenir la promesse que j’ai faite à l’enfant qui bientôt sera ma fille adoptive, que je me suis entendu avec ton proviseur sur ma couverture.

— Couverture à laquelle je n’ai jamais cru d’ailleurs.

— Jamais ?

Gabrielle consent qu’elle s’est posé la question à plusieurs reprises, mais qu’elle a tout de même préféré se méfier. Car comme le lui répète sans cesse Dorian : « Dans notre métier, la moindre erreur est fatale, alors méfie-toi, assure-toi que tous les éléments que tu as sont justes. Ne fais confiance à personne. »

— Et c’est moi la sainte ?

— Moi, je suis policier, c’est mon rôle d’aider les plus faibles.

— Oh ! Mais détrompes-toi, je ne fais jamais rien gratuitement, demande au gamin de ma classe qui est dans le dossier que je t’ai donné. Il a casqué pour bénéficier de mon aide.

— Es-tu sûre de vraiment le vouloir ? demande Olivier, l’air taquin. S’il parle, j’aurai un témoin.

— Olivier.

Le ton de Gabrielle se fait plus sec, plus sérieux, et recadre automatiquement Olivier.

— Oui ?

— Promets-moi d’être un père exemplaire avec cette gamine. Je ne voudrais pas que ta carrière ait survécu à l’affaire Lamentice pour rien.

Gabrielle raccroche et Olivier quitte le muret pour rejoindre sa voiture. Le commissaire attend derrière son volant et voit la moto de l’adolescente s’arrêter devant la boîte à musique, avant de faire demi-tour et de repartir.

C’est la dernière fois qu’Olivier verra Gabrielle Sartes. Le dossier souris sera classé très vite après son départ. De toute façon, la vidéo de l’opération commando a disparu dans la soirée, après la visite d’un fantôme dans les conduits d’aération du local des pièces à conviction.

 

La deuxième raison pour laquelle Gabrielle est intervenue pour sauver ses agents est la fillette. La petite Sarah dont elle a vu la photographie dans le dossier que Lamentice lui a donné sur le policier. Lamentice projetait de tuer les hommes d’Olivier et Gabrielle a supposé que si ses plans avaient pris forme, la réputation du commissaire aurait été entachée jusque dans sa vie privée. Sarah n’étant pas encore adoptée, cette histoire aurait pu compromettre les chances que leurs démarches aboutissent. Or la fillette avait rempli sa part du marché et elle représentait plus que jamais l’enfance que Gabrielle aurait voulu avoir. Toutes ces raisons l’ont poussée à prendre des risques inconsidérés qu’elle ne regrette pourtant pas.

Après tout, elle, elle n’a pas de vie. Elle n’est personne. Elle n’est qu’une machine à tuer, une arme aussi vite achetée que remplacée quand elle casse.

Mais Sarah a l’avenir devant elle pour devenir quelqu’un et Olivier contribue au bon fonctionnement de leur société. Eux ont une vie, une identité. S’ils venaient à disparaître, ils auraient des proches pour les pleurer.

Gabrielle, elle, n’a rien de tout ça. Alors autant préserver la vie de ceux qui comptent.

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