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Une semaine maintenant que Dorian a raconté l’épisode de la mort de Violette à Abigaëlle. Une semaine maintenant qu’Abigaëlle se sent encore plus liée à son maître que jamais. Elle est fière de se dire que cette Gabrielle, pour qui les yeux de Dorian brillent d’admiration lorsqu’il parle d’elle, l’a appris d’un tiers, alors qu’elle, son maître a eu assez confiance en elle pour la lui confier. Et aujourd’hui qu’elle s’est entendue avec lui pour ne pas venger le meurtre de sa maman par la mort de sa rivale, la fillette a remplacé son désir de réparation par celui de surpasser celle qui usurpe sa place dans le cœur de son maître.

Dorian, qui a remarqué qu’elle s’implique davantage dans son entraînement depuis ces derniers jours, en profite pour accélérer la cadence. Il lui lance une rapière accompagnée d’une dague main gauche, pour la deuxième partie de son entraînement matinal. Abigaëlle les ramasse et les empoigne avec fermeté.

Le jour où il a commencé à lui enseigner l’escrime, Abigaëlle l’a regardé, intriguée, et lui a demandé pourquoi il voulait qu’elle assimile un procédé ancien et abandonné par leurs confrères.

« Ce n’est pas parce qu’une pratique est oubliée par la majorité, que plus personne ne l’utilise, ni qu’elle n’existe plus. Imagine que tu sois désarmée et que tu tombes sur un objet semblable à une de ces petites. Comment veux-tu vaincre si tu ne sais pas les manier ? Avec moi, tu apprendras à te servir de tout ce qui peut tuer et surtout, à te défendre grâce à tout ce qui se trouvera sous ta main. Il est impossible de tout anticiper avant un contrat et l’erreur est toujours fatale pour nous, si nous ne sommes pas à la hauteur ! Donc nous nous devons d’être réactifs, entraînés et inventifs. C’est pour ça que plus qu’un métier, tu es ici pour maîtriser un art. L’art de tuer tout en restant en vie. »

Depuis, Abigaëlle emmagasine toutes les informations qui pourraient lui servir… celles que Dorian connaît, tout du moins. Ayant tout un arsenal à sa disposition, il lui explique toutes les spécificités liées à chacune de ses armes et l’interroge régulièrement. Son maître a l’intention de faire d’elle une machine à tuer complète et aguerrie. D’ailleurs, lorsqu’ils combattent, il se fait de plus en plus adroit. Ce qui signifie qu’elle s’améliore, car elle sait qu’il adapte ses attaques à son ennemi. Et elle se ravit de ses progrès.

Comme son maître le lui a montré, elle se met en position de garde. La jambe droite en avant, son pied gauche perpendiculaire, de sorte à présenter son profil à son adversaire, le bras droit à demi allongé et son épée pointée sur la main droite de son maître. Son bras gauche, celui de sa dague, est plié contre son flanc, prêt à emprisonner l’arme de son adversaire en cas d’attaque.

De son côté, comme il aime le faire, Dorian se bat à l’aide de deux longs et larges cimeterres, qu’il fait tourner autour de ses mains pour impressionner l’enfant, avant de se mettre en position. Abigaëlle le regarde admirative, il lui a promis de lui montrer la technique quand elle aura le niveau.

Tous deux prêts, le duel commence par une première charge de Dorian que la fillette pare. Au fur et à mesure que l’entraînement avance, son maître pose des questions à Abigaëlle qui doit répondre, tout en restant concentrée.

— Cite-moi trois familles d’armes ! En développant.

— Les lames : comme l’épée ou le couteau. Le couteau étant l’arme la plus importante d’un tueur.

— Pourquoi ?

— Parce que petit et léger il est le plus simple d’utilisation et le plus facile à dissimuler. Mais aussi parce qu’il a sauvé la vie de nombreux combattants, la dague étant l’arme de dernier recours. Il faut donc toujours en prendre soin et le respecter comme l’arme absolue au corps à corps. Il faut toujours s’attendre à ce que notre adversaire en sorte un, même quand on pourrait le croire désarmé.

— Bien. Ensuite ?

En position de défense, Abigaëlle esquive difficilement les approches de Dorian. Ses cimeterres sont puissants et sa rapière a du mal à résister à la lame gauche de son maître qui la retient prisonnière contre son genou. Mais il ne s’agit pas d’un combat d’escrime conventionnel, ici tous les coups sont permis. Alors Abigaëlle profite d’une seconde d’inattention de Dorian pour donner un coup de pied sur le côté extérieur de son genou droit et l’obliger à dévier la zone d’impact du cimeterre qui vise le cœur. La lame de Dorian ripe sur son bras et Abigaëlle serre les dents en sentant son tranchant la taillader une nouvelle fois.

Dorian en déséquilibre, elle tente un coup de pied dans le ventre, mais son maître recule d’un pas en arrière, avec l’avantage pour elle qu’il libère sa rapière. Lui permettant, ainsi, de se remettre en position de garde.

— Il existe plusieurs sortes d’épées. On a par exemple l’épée longue, faite pour les cavaliers et la courte plus adaptée pour les combattants à pieds. La rapière, comme celle que j’ai en ce moment, a la particularité de protéger l’index de la main qui la tient. Certaines épées peuvent être utilisées d’une main et on s’en sert généralement accompagnées d’un bouclier ou d’une dague. D’autres sont portées à deux mains, car bien plus lourdes et s’utilisent seules. Mais le soldat est généralement vêtu d’une armure. Il existe d’autres lames comme le fleuret ou le sabre par exemple.

— Une autre famille !

— L’arme d’Hast qui est constituée d’une hampe surplombée d’une arme en métal. Comme le vouge, le trilance-russ ou le marteau de Lucerne. Ils sont souvent des adaptations à moindre coût d’ustensiles agricoles ou de chasse pour la guerre. Ils servent au combat au corps à corps, et permettent une longue portée, puisque la hampe peut mesurer jusqu’à cinq mètres de long. Il faut faire attention à l’extrémité non armée, car elle est très souvent équipée d’une douille de fer permettant de la planter dans le sol, pour contrer une charge ennemie. L’arme d’Hast a trois utilités. D’abord percer l’armure de l’adversaire, comme le pique. Ensuite, mutiler l’ennemi en explosant son armure, comme le fléau armé ou encore le goupillon. Enfin, trancher, comme la hache d'arme. Mais ces armes ne sont plus utilisées de nos jours, sauf en représentations ou expositions.

Pendant leur duel Dorian s’est montré plus agressifs. Abigaëlle n’a quasiment réussi qu’à ralentir ses attaques, mais rarement à les stopper. Couverte d’entailles, ses vêtements commencent à être maculés de sang. Dorian lui donne presque l’impression de vouloir en finir avec elle aujourd’hui.

Prise de panique, elle s’élance sur lui, donne un coup d’épée sur son cimeterre gauche et un coup de dague sur celui de droite, pour les repousser sur l’extérieur. Elle lâche rapière et dague puis attrape les poignets de Dorian avant de donner l’impulsion nécessaire à ses jambes pour passer par-dessus son maître en formant un soleil.

Lui, ne s’attendant pas à cette réaction de son élève, reste un instant interdit. Abigaëlle profite de sa stupéfaction pour sortir le couteau qu’elle garde toujours cachée dans son dos et lui sauter à la gorge. Dorian rend les armes, le combat est terminé.

— Et depuis quand tu sais faire ça toi ?

Abigaëlle garde le silence. Elle ne sait même pas si elle sera capable de réitérer l’expérience un jour. Elle a juste vu sa dernière heure arriver et, prise de panique, elle a réagi pour sauver sa vie.

— Je sais pas… J’ai eu peur, alors je n’ai pas réfléchi.

— Cite-moi ta dernière famille.

Ni Abigaëlle, ni Dorian ne bouge. Abigaëlle parce qu’encore en état de choc, Dorian, parce qu’il attend que la fillette se calme.

— L’arme à feu. La plus répandue dans notre société. On ne connaît pas la date exacte de la création de la première, mais on sait qu’elle a connu beaucoup d’évolutions à travers le temps…

Une fois la tirade d’Abigaëlle terminée, Dorian attrape son poignet droit et repousse son bras pour dégager sa gorge. Il se retourne et plie ses genoux pour lui faire face.

— Avec l’effet de surprise, ton attaque était parfaite. Mais si tu recommences la même contre moi, tu es grillée. Tu laisses beaucoup trop d’ouvertures mortelles à ton ennemi. Et tu sais que je n’hésiterai pas. N’est-ce pas ?

— Oui.

— C’est très joli à voir, je dis pas, mais c’est trop dangereux quand on veut rester en vie. D’abord parce que tu as été totalement désarmée jusqu’à ton atterrissage et si tu n’avais pas réussi ton coup, tu étais à ma merci. Ensuite, j’ai plus de puissance dans les bras que toi et je pourrai à tout moment te faire perdre l’équilibre la prochaine fois. Une attaque qui dépend autant de ton adversaire est irréfléchie.

— Mais je n’ai pas réfléchi.

— Et c’est bien ce que je te reproche, ma grande. La peur est une émotion Abi, tu ne dois jamais avoir peur. Plus tu auras peur de la mort, plus tu risqueras ta vie. Reste calme, prends sur toi. Ce n’est pas parce que ton ennemi est d’un premier abord gagnant que tu vas perdre. Tu dois réfléchir à ce que tu fais. Et non faire sans réfléchir. Compris ? Tu dois vider ton esprit lorsque tu te bats et ne penser qu’à ton affrontement.

— Mais si je dois vous réciter la vie des armes, je ne peux pas vider mon esprit.

— Si tu as encore besoin de réfléchir pour me parler de tes outils, c’est que tu ne les connais pas suffisamment. Un jour viendra où tu pourras me raconter toute leur histoire sans avoir besoin de penser à autre chose qu’à ton combat. Ce jour-là, tu ne feras plus qu’un avec elles et quelques soient celles que tu auras entre les mains, elle ne sera plus qu’un prolongement de toi.

— Pour vous, c’est déjà le cas ?

— Evidement !

— Et pour la dame aux cheveux orange ?

— Pour Gabrielle aussi. C’est la meilleure que je connaisse dans le métier. Après moi, bien sûr !

Alors que Dorian ordonne à Abigaëlle de ramasser ses affaires pour aller les ranger, la fillette regarde ses pieds en se dandinant et en tordant ses doigts.

Encore ? Mais quand est-ce que cette gosse va arrêter ses minauderies ? Le métier demande plus de courage que ça… qu’elle apprenne à oser, bon sang !

Dorian ferme le cabanon servant de réserve pour les armes d’entraînement, sans inviter la fillette à prendre la parole, mais Abigaëlle se lance.

— Maître ?

— Quoi ? répond Dorian, comme à son habitude sur un ton renfrogné.

Y a quand même du mieux…

— Vous vous souvenez, y a deux semaines, quand vous m’avez convaincue que tuer Gabrielle ne servirait à rien ?

— Oui.

— Vous m’avez également fait comprendre que si je voulais venger ma maman, je devais m’en prendre à celui qui l’a engagée pour la tuer ?

— Oui.

— Est-ce que vous, vous pourriez lui demander, pour une fois, de faire une exception et de vous dire qui c’est ? Comme moi je ne peux pas le faire, sinon elle finira son travail avec moi, je me disais que puisque vous…

— Non !

Dorian ne laisse pas la fillette finir sa phrase avant de donner une réponse irrévocable.

— Mais…

Abigaëlle ne voit la main qui la gifle qu’au dernier moment et atterrit sur les fesses sans rien ajouter.

— Tu me déçois, Abi ! Les règles sont strictes et il n’y a pas d’exception. Tu veux venger ta mère ? Alors trouve qui était le client de Gabrielle par tes propres moyens !

— M’aiderez-vous au moins ?

— Pourquoi ? Je n’ai aucun intérêt à le faire. Tu veux venger ta mère, je te donne l’entraînement nécessaire pour arriver à tes fins, uniquement pour qu’en contrepartie tu travailles pour moi. Ma participation s’arrête là. Pour le reste, tu te débrouilles.

— Mais ai-je au moins le droit de l’engager pour tuer le commanditaire, sans lui demander qui c’est, si je n’arrive pas à le trouver ?

— Elle est tordue ton idée, mais c’est à creuser. Enfin… si tu peux te satisfaire de sa mort sans connaître son identité, ni éprouver le soulagement de l’exécuter toi-même. Et faut-il encore que Gabrielle ne t’élimine pas en te voyant… et ça c’est loin d’être gagné d’avance.

— Je veux venger ma maman, quel qu’en soit le prix !

— Et bien donne-toi les moyens d’y arriver. Maintenant, si tu reviens à la charge avec cette histoire, je te loge une balle dans le crâne. Est-ce que c’est clair ?

Le regard de Dorian a viré à un noir particulièrement intense, qu’Abigaëlle connaît pour l’avoir croisé le jour où elle a refusé de tuer numéro deux. Elle baisse la tête puis serre les poings et les dents, les yeux au bord des larmes. Elle n’a pas l’intention d’aller à l’encontre de son maître lorsqu’il est dans cet état.

— Je suis désolée. Je ne parlerai plus de maman.

— Je n’parle pas de ta mère ! Recommence ne serait-ce qu’une seule fois à soumettre l’idée qu’on puisse vendre un client et je ne t’entraînerai plus. C’est une règle d’or dans notre métier. On ne vend jamais son client, Abi ! Jamais !

— Je comprends. Je ne recommencerai pas.

— Bien ! Sur ce… lève-toi et va nettoyer la maison. On reprendra l’entraînement cet après-midi.

— Oui, maître.

Abigaëlle se lève et court dans la cabane. Dorian la suit en marchant, tranquillement.

Il y a encore beaucoup de travail avec elle pour lui enseigner les valeurs de notre métier, on dirait… Heureusement que la technique entre vite, ça me laissera tout le temps nécessaire pour ancrer l’esprit des tueurs dans sa petite tête d’ingénue.

 

 

 

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