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Mercredi matin, Gabrielle arrive en cours légèrement en retard, mais personne ne lui demande de justification. Après avoir vu son visage tuméfié, son professeur de philosophie la laisse entrer sans mot d’excuse, se contentant de son explication concernant ses difficultés à conduire sa moto avec un œil au beurre noir supérieures à ce à quoi elle s’était attendue. Un rapide coup d’œil dans la salle lui permet de voir que Mathieu est déjà là et elle incline la tête pour lui confirmer qu’elle est en état d’honorer son engagement cet après-midi. Elle a vu dans ses yeux la crainte qu’elle annule son intervention, mais chaque fois que Dorian la corrige, il s’arrange pour ne pas la desservir dans son travail.

 

— Est-ce que ça va ?

A la récréation, Mathieu vient s’enquérir de la santé de sa camarade. Il est le seul élève à le faire et Gabrielle le soupçonne de lui adresser la parole uniquement pour s’assurer de sa présence chez lui cet après-midi. L'adolescente quitte des yeux le magasine de moto qu’elle feuillette, pour les poser sur lui.

— Hein ?

— Ton visage… ça va ?

— T’inquiète, je serai là après les cours.

— Je sais. Tu m’as fait un signe tout à l’heure. Mais ce n’est pas ce que je te demande.

— Pardon ! Je serai en état de t’aider.

— Pourquoi tu es aussi parano ? l’interroge Mathieu, froissé.

Gabrielle incline la tête sur le côté droit, étonnée. Elle ne comprend pas sa question. Elle regarde Mathieu, sans savoir quoi dire.

» Tu sais, si tu penses toujours que les gens ne viennent te voir que par pur égoïsme, il ne faudra pas t’étonner qu’ils pensent que tu l’es.

— Quoi ?

Gabrielle est perdue. Elle n’a pas l’habitude des leçons de morale. Mathieu s’assoit à côté d’elle. Il arbore ce sourire bienveillant et doux que seule une personne d’une gentillesse sincère peut afficher.

— Tu sais, tout le monde parle de toi dans la classe. Tous disent que tu es égoïste, méchante et pas fréquentable.

— Grand bien leur fasse ! Comme ça, ils ne viendront pas me faire perdre mon temps.

— Es-tu sûre de penser ça ?

— Je ne pense rien des autres, Mathieu. Et je me balance de leurs avis.

— Moi je crois que tu es une chique fille qui se cherche.

Et grand bien lui en fasse ! songe-t-elle en émettant un grincement ressemblant à un rire étouffé.

— Si j’étais si chique, tu crois que je me servirais de toi ?

Mathieu ne se décourage pas.

— Bien évidemment que oui. Tu as une réputation à assurer.

— Si tu le dis, répond-elle avant de plonger à nouveau dans sa revue.

Et si ça peut l’aider à dormir la nuit…

— Je crois que tu es une fille bien Gabrielle. La preuve en est : tu ne cherches personne, tu ne t’attaques à personne. Et tu veux savoir pourquoi Baptiste m’a dit de m’adresser à toi ?

— Parce qu’il voulait que tu le lâches ? propose-t-elle, sarcastique, sans abandonner sa lecture.

— Non. Parce que si chez les élèves assidus et sérieux tu jouis d’une réputation de mauvaise fille, auprès des gars comme lui, tu as la réputation d’avoir une main de fer dans un gant de velours.

— Une main de fer dans un gant de velours ?

Me manquait plus que ça… Depuis quand ils parlent autant de moi derrière mon dos, ceux-là ?

Gabrielle jette un coup d’œil rapide en direction de Baptiste, avant de regarder Mathieu.

— Oui. Autrement dit, si on te cherche on te trouve, mais dès qu’il s’agit de vous confronter au proviseur, là, tu les couvres à chaque fois. Et eux, ils t’apprécient pour ça.

— Bien, la prochaine fois que tu papoteras de moi avec Baptiste, tu pourras lui dire que j’ai juste de l’éthique et que chez moi on ne vend pas son voisin.

Les lèvres charnues de Mathieu s’élargissent en un sourire amène, sur son visage potelet et tendre dont les yeux transpirent l’innocence. D’ailleurs, si Gabrielle n’y décelait pas une douleur secrète, elle jurerait que Mathieu est un petit garçon gâté qui voit la vie à la façon "Bisounours".

— Je ne crois pas. Moi je suis sûr que tu es gentille.

» A tout à l’heure.

Une gentille… les optimistes se trompent vraiment sur les gens, conclut-elle pour elle-même.

Mathieu se lève et s’en va, sans rien attendre de Gabrielle.

Quel garçon étrange, se dit-elle, intriguée, en le regardant rejoindre ses copains qui lui font de grands gestes pour le prévenir qu’il ne devrait pas draguer une fille comme elle.

Puis elle leur sourit, moqueuse. Il lui suffirait de se lever et d’avancer d’un pas décidé vers eux, pour que leur groupe s’étiole et se disperse dans la cour, la peur au ventre. Ils sont faibles et pleutres, ils ont des vies faciles d’adolescents de bonnes familles et ils osent quand même la regarder de haut et la juger. Altiers, ils se permettent de la rabaisser à simple racaille, alors qu’autant intellectuellement que physiquement, aucun d’eux n’a son niveau.

 

*

 

A la sortie des cours, Gabrielle est rentrée chez elle pour ranger sa Suzuki et se sustenter. Comme Mathieu habite à deux rues, elle se rend rapidement chez lui à pieds pour ne pas attirer les soupçons de son mystérieux visiteur, avec son véhicule − si peu discret − garé dans la cour.

Lorsque Gabrielle entre dans la chambre de l’adolescent, à l’étage, elle trouve sur sa droite un placard mural puis une fenêtre, au-dessous de laquelle Mathieu a installé son bureau. A côté, un porte-manteau avec la tête de Dark Vador. Contre le mur opposé à la fenêtre, un lit est décoré d’une parure du film "le seigneur des anneaux", avec à son pied, un coffre à jouets où trône la plus grande collection de figurines Manga et Comics mélangées que Gabrielle n’ait jamais vue.

— C’est ta chambre ça ? s’étonne-t-elle.

Jamais je n’aurais cru qu’un mec de son âge puisse aimer ce genre de déco. Dorian détruirait sûrement tout, s’il voyait ça. Juste pour le plaisir de voir son visage se décomposer et le pousser à devenir un homme, songe-t-elle en imaginant la scène.

— Oui. Pourquoi ?

— C’est une chambre de gamin ! T’étonne pas qu’on s’en prenne à toi, si tu te comportes encore comme un bébé…

— J’aime ma chambre comme elle est.

— Tu seras majeur bientôt, faudrait voir à ne pas l’oublier. Comment veux-tu qu’on te respecte avec une chambre pareille ?

— Je sais mais…

Mathieu est au bord des larmes et Gabrielle s’en aperçoit.

Ah non ! C’est pas le moment !

— Bon ! Après tout, on s’en moque. Tu fais ce que tu veux de ta vie. Où sont tes parents ?

— Mes parents sont très pris par leur travail. Ils sont rarement là.

Gabrielle éprouve un peu de compassion pour cet adolescent en manque flagrant d’attention. Elle sait combien il est dur d’attendre de la reconnaissance d’une personne qui vous ignore complètement.

Mathieu a dix-sept ans, bientôt dix-huit, mais d’apparence, il en fait plutôt treize, comme s’il avait arrêté de grandir pour inciter ses parents à s’intéresser à leur progéniture.

— Désolée. Je savais pas. Allez ! Passons aux choses sérieuses, je voulais juste savoir s’ils risquaient d’entrer au mauvais moment.

L’adolescent signe un non de la tête alors que Gabrielle l’invite à s’asseoir à son bureau. Le garçon obéit sans poser de question et Gabrielle pose ses fesses sur l’angle donnant sur le côté de l’armoire, pour s’accorder avec son client, avant la venue de leur cible.

» D’abord, tu me paies.

Mathieu sort deux billets de cinq cent euros d’un tiroir du bureau qu’il tend à Gabrielle.

» Ensuite, dis-moi… c’est qui ce type ? Qu’est-ce que tu veux que je lui fasse exactement ?

— Je veux que tu lui fasses assez peur pour qu’il ne revienne plus me faire de mal.

— Ok. Mais ça ne me dit pas qui c’est ?

Mathieu n’a pas le temps de prononcer son nom que la porte d’entrée claque en se fermant.

C’est lui, arrive à lire Gabrielle sur le visage déconfit de l’adolescent qui se raidit, apeuré, lorsqu’il entend une voix masculine l’appeler.

Voix qu’elle reconnaît d’ailleurs tout de suite. La surprise la menant à jeter un regard réprobateur à Mathieu, il rougit un peu plus.

— Le prof de bio ? Donc je suppose que le devoir en binôme était une façon pour toi de me dire qui c’était, mais que nous n’avons aucun travail en groupe à faire.

Mathieu hoche un oui crispé de la tête alors que les pas s’approchent de sa porte. Gabrielle se redresse et file se cacher dans le placard en toute discrétion.

Comment elle fait ? s’étonne Mathieu. Dire que je ne sais même pas faire un pas sans que toute la maison soit au courant et elle, elle se déplace aussi silencieuse qu’un spectre.

— Qu’est-ce que tu fais ? lui chochotte-t-il en s’apercevant de sa destination et en se levant de sa chaise.

— Je prends la température de la situation. Fais-moi confiance !

La porte grince et signale, par la même, que quelqu’un l’ouvre.

— Mathieu ? Tu es là ?

Leur professeur apparaît dans l’entrebâillement. Il sourit en le voyant se retourner, le visage défait.

» Et bien ! Tu es devenu muet ?

Mathieu se raidit et tente de reculer lorsque son professeur le rejoint. Mais il bute dans sa chaise que les roulettes font s’éloigner après l’impact et tombe sur ses fesses. Sa tête tape contre le pied de son bureau et une douleur aiguë s’empare de son crâne. Le professeur de biologie le rattrape en trois enjambées.

Lui non plus n’est pas très discret. Ses pieds font l’effet d’une masse qui roule dans un rythme régulier sur le sol. On s’attendrait même presque à ce qu’il s’affaisse sous son poids, tellement son pas est lourd.

A mesure qu’il avance vers lui, Mathieu oblige désespérément ses yeux à ne surtout pas regarder le placard où est cachée Gabrielle.

Ne fais pas de bêtises, ne fais pas capoter le plan. Notre prof ne doit pas découvrir qu’il y a quelqu’un d’autre ici. Surtout ne regarde pas dans cette direction. Regarde-le : lui !

» Qu’est-ce que tu fiches à ton bureau ? Tu sais que j’aime te trouver sur ton lit.

Mathieu ne répond pas. Mathieu ne répond jamais. Mathieu a peur. Et parce que Mathieu a peur, il se laisse faire. C’est ce qu’apprécie son professeur, qui a très vite décelé chez son élève cette propension à se soumettre.

Quatre mois maintenant que le professeur abuse de son élève. Quatre mois maintenant que l’adolescent cherche quelqu’un susceptible de l’aider. Ce que le professeur n’avait pas anticipé, par contre, c’est l’arrivée de Gabrielle dans son école, trois mois plus tôt, et l’instinct de survie de Mathieu.

 

La première fois que Mathieu s’était adressé à Baptiste, en désespoir de cause − sans pour autant aller jusqu’à lui parler de rapports homosexuels − celui-ci avait refusé froidement, ne se sentant pas concerné. Baptiste a déjà un patron qui lui interdit de travailler pour quelqu’un d’autre – « surtout si c’est une fiotte ». Baptiste n’ayant pas l’âme charitable, il ne lui aurait pas non plus rendu service gratuitement. Mathieu a donc dû attendre l’arrivée de Gabrielle.

Au début, il ne la connaissait que comme un nom sur une liste d’appel auquel on ne répond que rarement présent, ne faisant parler d’elle que par ses altercations les jours où elle daignait venir. Puis sa réputation est née, a crû et pour finir, tout le monde a dit d’elle qu’elle était une mauvaise graine, violente et sournoise.

Mais Mathieu sait, de par les films qu’il regarde lorsqu’il est seul à la maison, que souvent la réputation des absents est exagérée. Leur silence autorisant les plus inspirés à laisser cours à leur imagination rocambolesque. Il a donc pris son courage à deux mains mercredi dernier − après une énième visite de son professeur − pour déambuler dans les rues, à la recherche de Baptiste (la commère des truands de l’école) et lui demander qui, à son avis, serait susceptible de l’aider. Baptiste lui a tout de suite cité Gabrielle en se montrant toutefois clair sur le personnage :

« Fais gaffe avec elle, ne fais appel à ses services que si tu es sûr de ce que tu fais. C’est une pro. Même nous, on est des petits joueurs à côté d’elle. Mais c’est la seule que je vois accepter de t’aider. Parce que, dans le fond, elle est sympa Gabrielle. Elle n’a jamais vendu personne, alors qu’on l’a souvent cherchée et qu’elle n’avait aucune raison de nous couvrir. »

Alors pour arrêter l’homme qui lui a volé son innocence, il a décidé de tenter l’impensable : Faire appel à la bête noire du lycée.

 

Le professeur l’attrape par les épaules, l’aide à se lever et le conduit sur le lit. Une fois arrivés, il l’y assoit et baisse son propre pantalon. Mathieu de son côté sent venir un haut le cœur à l’idée de devoir, une fois encore, assouvir les pulsions d’un homme contre sa volonté.

Que fait Gabrielle ? N’est-ce pas le bon moment pour le prendre en flagrant délit ?

Le professeur enlève son sweet à son élève et pose ses lèvres, chaudes et humides sur l’épaule encore potelée de l’adolescent. Puis il attrape son poignet pour diriger sa main vers son entre-jambe. Mathieu ferme les yeux.

Il faut croire que je me suis trompé sur elle et qu’elle ne m’aidera pas.

La main de son tortionnaire attrape sa tête pour la tirer vers l’endroit tant redouté. Et alors que l’adolescent perd tout espoir, à deux millimètres de son professeur… alors qu’il consent à desserrer les lèvres, un éclair de lumière vient les éblouir.

Les yeux de Mathieu s’ouvrent aussi vite et ses pupilles se dilatent.

Qu’est-ce qu…

Il tourne la tête sur le côté d’où est venu l’éclat aveuglant du flash d’un téléphone portable. Gabrielle, la main gauche chargée de la future pièce à conviction, sourit, victorieuse.

Mathieu se surprend à se demander comment elle a fait pour se déplacer dans la chambre sans que ni lui, ni leur professeur ne s’aperçoivent de rien. Puis il concentre son attention sur la figure de l’adolescente. Il n’avait jamais vu cette expression avant.

Une joie diabolique, un visage dangereux.

Le message de Baptiste prend alors tout son sens et Mathieu se demande à présent s’il est si sûr de ne pas s’être fourvoyé en faisant appel à elle.

Le professeur de biologie, lui, ne se formalise pas plus que ça de l’expression d’extase qui émane des yeux de Gabrielle. Il la met sur le compte d’une certitude stupide qu’un simple cliché pris, sans plus de préparation à ce qui va suivre, peut suffire à l’arrêter. Il remonte son pantalon, se redresse et rejoint Gabrielle, avec ce même pas lourd que lorsqu’il est venu chercher Mathieu.

— Donne-moi ce téléphone ! C’est pas bien de jouer à ça.

— De jouer à quoi ? Vous mettre dans la merde jusqu’au cou ?

— A jouer à essayer de s’attaquer à plus fort que soi.

Le professeur de biologie, raide comme un piquet devant Gabrielle, tend le bras pour attraper le téléphone quand l’adolescente se met à s’éclaffer d’un rire assuré.

Ses yeux se froncent, comme pour essayer de lui faire peur. Mais alors qu’il attrape le Smartphone, il la voit sortir un objet de sa poche à une vitesse fulgurante et sent quelque chose trancher la peau du dessus de son coude. Par réflexe il le soulève, tout en criant sa douleur.

Je crois que je n’ai pas assez réfléchi aux conséquences de mon appel à l’aide, moi, se dit Mathieu en s’apercevant qu’il a totalement perdu le contrôle de la situation.

— Mais t’es malade ? gronde le professeur.

Gabrielle l’a coupé profondément, sans dépasser pour autant l’épiderme. Son geste n’était qu’une sommation pour qu’il ne tente pas l’absurde. Mais vexé et n’ayant pas compris l’aspect préventif de son geste, il tente de la gifler.

Gabrielle lève le poing et Mathieu entend la percussion de la paume du professeur sur son avant-bras. Sa sauveuse lève le pied droit pour frapper l’estomac du professeur en laissant échapper un rire machiavélique. Aussitôt, l’enseignant est projeté en arrière et se cogne contre le coffre de Mathieu, en faisant tomber toutes les figurines.

Gabrielle saute sur sa victime. Mathieu a du mal à croire ce qu’il voit. Le visage de Gabrielle est illuminé par la jubilation, comme si elle prenait un plaisir infini à torturer.

Je rêve ou elle prend son pied ? Où est passée la fille placide que je croise tous les jours ?

Gabrielle a jeté son téléphone dans les mains de Mathieu, qui l’a réceptionné sans même s’en rendre compte. Il le pose sur le matelas quand il voit la lame de Gabrielle s’avancer trop rapidement et trop dangereusement de la gorge de son professeur.

— Gabrielle, pitié arrête ! s’entend-il hurler, sa main projetée en avant.

Il entre dans un état second. Il ne réfléchit plus à ce qui se passe. Son cerveau primaire prend le dessus.

» Qu’est-ce que tu fais ? l’interroge-t-il avant d’éclater en sanglots.

Sa cage thoracique est de plus en plus lourde à soulever, sa gorge l’étrangle et il suffoque. Il est en état de choc.

Baptiste avait raison. Il ne faut faire appel à Gabrielle que lorsqu’on est sûr de ce qu’on veut. Et ce n’est pas ça que je voulais !

Gabrielle lui sourit, sadique.

— Je lui fais peur, Mathieu ! Comme tu me l’as demandé ! Si tu veux plus, c’est plus cher.

Gabrielle lui fait un clin d’œil espiègle, son ton est des plus rieurs lorsqu’elle s’adresse à lui, et pourtant si mordant lorsqu’elle s’adresse à son bourreau.

Mathieu sursaute, surpris. Ses larmes s’arrêtent. Le clin d’œil et le timbre de l’adolescente l’ont rassuré. Il comprend que sa camarade maîtrise tout depuis l’arrivée de son professeur.

« C’est une pro. Même nous, on est des petits joueurs à côté d’elle… » Les paroles de Baptiste lui reviennent en tête. Gabrielle sait ce qu’elle fait et maintenant, sa gorge se dénoue.

La pointe de sa lame sur la carotide gauche de son professeur, Gabrielle rend toute son attention à sa cible, maintenant que son client la laisse agir. Le professeur lit dans ses yeux la délectation qu’elle ressent à le malmener. Il s’est immobilisé, attendant ses directives. S’il en croit l’échange que ses élèves ont eu : ses jours ne sont pas en danger.

— Vous sentez ma lame monsieur ? Vous savez où elle est située ? En tant que professeur de biologie, je ne vous apprendrais rien en vous expliquant que si je sectionne cette artère vous êtes mort ?

— En effet.

— Alors voilà le deal : Mathieu, ce gentil petit, en a marre que vous le preniez pour votre terrain de jeu personnel. Surtout qu’il ne chasse pas le même gibier. Il ne veut de vous ni maintenant ni jamais. Donc il m’a demandé de l’aider à vous persuader de le laisser tranquille.

— Et tu y arrives bien, lui répond-il avec un sourire crispé.

— Je veux que vous lui disiez qu’il n’est en rien responsable de votre perversité. Que vous lui certifiez que quoi que vous puissiez lui dire après, ça ne changera rien au fait que c’est vous, et uniquement vous, le salopard qui le souille. Que ma lame sur votre veine vous oblige seulement à le dire et à le reconnaître, mais que c’est la pure vérité.

Le professeur, obéissant, prononce mot pour mot tout ce que Gabrielle lui a intimé de répéter. Et la cage thoracique de Mathieu se libère un peu plus à chaque syllabe articulée par son professeur.

Cet aveu, c’est celui que je veux entendre depuis sa première irruption chez moi, se réjouit Mathieu.

Lorsque le professeur se tait, Gabrielle lève les yeux sur son client.

— Est-ce que ça t’ira ? Si tu veux, je peux le tuer.

Le professeur se débat, mais Gabrielle lui assène un coup de poing dans le nez qui lui casse le cartilage et lui fait perdre conscience. Gabrielle le secoue et lorsqu’il se réveille, l’adolescente au-dessus de lui, il comprend qu’il est préférable pour lui d’obtempérer.

— Non… Non merci Gabrielle. Je suis sûr que tu peux le faire, mais je n’y tiens pas.

— Comme tu veux ! C’est toi qui paies. Mais si tu changes d’avis, je serai dispo. C’est un plaisir de faire affaire avec toi, lui explique-t-elle avant de s’adresser à nouveau à son professeur.

» Quant à vous, monsieur, nous avons une preuve légale de ce que vous faites. Retouchez Mathieu et je me ferai une joie de l’envoyer à la police ainsi qu’aux médias. Et je dis bien "je" ! Comme ça, Mathieu ne sera pas tenté de garder son secret pour lui. Il m’a embauchée pour le protéger et lorsque je m’engage, je le fais jusqu’au bout. Me suis-je bien fait comprendre ?

— T’es finglée ! Tu defrais te faire foigner.

Le nez du professeur, ensanglanté, a doublé de volume. Il va devoir partir directement à l’hôpital lorsqu’elle en aura fini avec lui.

— Je ne suis pas finglée, monsieur. Je fais uniquement ce pourquoi je suis payée. Mais vous ? Pourquoi faites-vous ça ? Pourquoi jouir de la souffrance d’un autre ? lui demande-t-elle avant de libérer son prisonnier.

Le professeur part en courant sans rien ajouter, suivi du regard par Mathieu. Gabrielle profite de la stupeur de son client pour récupérer son mobile, avant qu’il n’en efface les clichés qu’elle vient de prendre.

» Voilà ! J’ai rempli ma part du marché. Ça te convient ?

Mathieu incline légèrement le menton vers elle, au son de la voix tranquille de l’adolescente. Il la regarde, hébété, encore en état de choc. Ses yeux clignent anormalement vite.

» Quoi ? Ça te convient pas ? Fallait bien que je le menace de le tuer si tu voulais qu’il ait vraiment peur.

— Si… euh… oui… euh… merci, bafouille-t-il en retrouvant ses esprits.

— De rien. Mais n’oublie pas que tu me dois un service.

Mathieu éclate à nouveau en sanglots. Gabrielle souffle. Elle avait espéré ne pas avoir à se confronter à ce torrent de larmes dont sont friandes les âmes sensibles.

» Pourquoi tu pleures ? Il reviendra plus maintenant.

Mathieu frotte ses yeux et éclate d’un rire nerveux.

Allons bon, il va tous nous les faire, se dit Gabrielle qui reste stoïque face à ces effusions.

— Pardon ! J’arrête de pleurer, c’est promis. Encore merci.

Gabrielle part, sans mot dire et Mathieu la regarde faire, désemparé. Elle et lui ne viennent décidément pas du même monde alors la retenir ne lui serait d’aucune utilité. Pourtant, il aurait voulu qu’elle ait pour lui un mot gentil, qu’elle l’aide à surmonter cette épreuve. Mais Gabrielle n’est pas douée pour ça et Mathieu l’a compris sans avoir besoin de le demander. Alors il la laisse s’en aller comme si rien ne s’était passé. Il est sûr qu’il peut compter sur sa discrétion.

Dans cinq minutes, il appellera une de ses amies, une plus cajoleuse. Il n’aura pas besoin de lui dire pourquoi il a besoin de chaleur, elle lui offrira ses bras gratuitement et le laissera profiter de cette étreinte en silence.

 

*

 

Arrivée chez elle, à quatorze heures, Gabrielle sent la présence d’un visiteur surprise. Et comme elle a planqué toutes ses armes en lieux sûrs, à cause de son ASS, elle n’aura que son petit stylet pour l’accueillir.

Un canon pointe dans sa direction, l’arme est cachée derrière le mur de sa cuisine. Gabrielle plonge derrière son canapé pour se protéger. Le fusil tire et une fléchette soporifique se plante dans sa porte d’entrée.

— Loupé !

Gabrielle nargue son hôte. Il ne s’agit pas de Dorian, il ne suivrait jamais ce genre de procédés.

— Ma poule, c’est pas toi que je veux, c’est ton mec.

— Ma poule ?... Ton mec ? interroge-t-elle aussi curieuse qu’offensée. Je suis pas une poule et j’ai pas non plus de mec. On t’a mal renseigné.

A en croire la voix, c’est un homme entre trente et cinquante ans grand maximum. Elle ne l’a jamais entendue, elle ne peut donc pas en interpréter plus.

— Ton client si tu préfères.

Gabrielle penche sa tête sur le côté droit et, après une seconde de réflexion pendant laquelle elle a vu défiler la longue liste de ses clients, elle finit par lui demander d’être plus précis.

— Lequel ?

— Dorian Frisnet.

Gabrielle quitte son canapé en se posant des questions sur l’individu qui ose s’attaquer à elle, avance à pas de loup jusqu’au mur contre lequel l’homme est appuyé côté cuisine et, le dos plaqué contre, elle le longe jusqu’à l’ouverture de sa salle à manger.

Lorsqu’il la voit arriver, le tueur sort une arme de sous sa veste, se découvre et lui fait face, le silencieux de son 9 mm à un demi centimètre de son front. Gabrielle s’accroupit juste avant qu’il ne fasse feu, s’appuie sur ses mains et crochète ses chevilles. L’homme, qui ne s’attendait pas à ce qu’elle sache se battre, perd l’équilibre et tombe sur le dos, sa tête cognant le sol.

Gabrielle lui saute dessus et lui boxe le nez pour finir de l’assommer avant d’enserrer le poignet du côté du pistolet. L’homme habitué à se battre, reprend ses esprits, juste après que sa main ait lâché sa crosse et lance un crochet du droit au visage de Gabrielle. L’adolescente le bloque, mais la contraction des muscles de son bras est endolorie par sa correction de lundi et ses forces amoindries. Aussi, le coup arrive-t-il quand même à destination.

Gabrielle emportée par l’élan, l’homme arrive à se dégager, sans néanmoins pouvoir reprendre son arme des mains de l’adolescente. Il attrape celle qu’il cache derrière son dos, en dégage la sécurité et, sans tirer, met en joue une Gabrielle assises sur son séant, les jambes repliées de chaque côté de ses fesses. Puis la lumière rouge des ampoules du salon s’allume, déconcertant son visiteur.

» T’es qui toi ?

— On t’a jamais appris à te renseigner sur les gens avant d’aller chez eux pour les tuer ?

— Je te l’ai dit, c’est pas toi que je veux. Ma cible, c’est le mec qui vient te voir.

— Sauf que j’ai vu ton visage. Et la règle est simple dans le métier…

Gabrielle, tel un oiseau qui prend son envol, bondit sur son adversaire le poing en avant pour le frapper d’un uppercut. En la voyant faire, l’homme tire, mais son adversaire a déjà attrapé et cassé son poignet pour modifier la trajectoire de sa balle.

» Pas de témoin !

Le coup oblige son visiteur à faire deux pas en arrière. Gabrielle n’a pas tapé aussi fort que ce à quoi il s’attendait. Ce qui l’étonne, car il se doute qu’elle est capable de mieux.

Alors qu’il se stabilise à nouveau sur ses pieds, Gabrielle contourne le tueur pour se retrouver poitrine contre omoplates, en tirant sur sa veste, de sorte à ce qu’il se place face à la salle à manger. Là, un homme se tient debout et regarde la scène. Le visiteur le reconnaît. C’est le gars de la photographie que son client lui a envoyée, le mec qu’il doit éliminer.

Gabrielle, maintenant en position propice à achever sa victime, plante son regard dans celui de Dorian, comme il lui ordonne de le faire depuis quatre ans révolus. Depuis qu’il a découvert cette particularité chez elle.

« Tu n’as aucune pudeur quand tu assassines, tu prends ton pied sans retenue et tu déballes tout ça devant mes yeux. Sauf que tu es une femme maintenant et une femme qui jouit ouvertement lorsqu’elle exécute ses missions ça m’excite… Débrouille-toi comme tu veux, mais à partir de maintenant, quand tu tueras, tu le feras en me regardant dans les yeux. »

Gabrielle attrape son stylet, soutient le regard intrusif de Dorian, qui vampirise son plaisir, et égorge son visiteur avant qu’il ait le temps de réagir. Quand l’adolescente lâche son cadavre, Dorian − qui se sent durcir − avance jusqu’à elle, l’attrape par les avant-bras et l’embrasse goulument. Gabrielle le repousse mais il revient à la charge. Elle pointe alors son couteau sur sa glotte pour l’empêcher de recommencer.

» N’oublie pas que même toi tu as peur de moi quand je suis dans cet état !

— Je ne l’oublie pas. J’attendrai que tu fatigues. Je suis patient et ça ne devrait plus tarder.

— Ce cadavre est à toi, je te laisse donc te charger du nettoyage.

— Ok ! Mais d’abord je te veux. Ce sera ton cadeau de Saint Valentin, un peu en avance, lui dit-il sur un ton narquois, à deux jours de la fête des amoureux.

— Crève !

— Un jour peut-être, mais pas aujourd’hui et certainement pas de tes mains.

— Et si tu réparais les erreurs de ton passé toi aussi, pour une fois ?

— Pourquoi ? Cet idiot ne sait pas à quel point tous ses contrats sur ma tête me sont utiles. Ça me permet un entraînement régulier.

— C’est ton point de vue. Le mien est de ne prendre aucun risque.

— Oublie l’affaire Délardois. Je te répète que dans cette histoire tu es la seule à t’acharner encore et tu ne risques plus rien à l’enterrer !

Le bruit de la sonnette résonne à nouveau dans la maison. Ce bruit l’indispose toujours autant. Ce petit cri aigu et strident, ce ding-dong qui a une tendance fâcheuse à prendre un temps infini à s’arrêter.

» Tu attends quelqu’un ? lui demande Dorian.

— Non. Je vais voir qui c’est.

Gabrielle retourne dans la cuisine et décroche son interphone.

» Oui ?

— Bonjour Gabrielle, c’est Claude.

Elle jette un coup d’œil rapide sur le cadavre et le sang qui, en gouttant, tâche son carrelage.

— Vous tombez très mal Claude, pouvez-vous repasser dem…

— Ce n’est pas pour le travail… Enfin si, mais… Je voudrais qu’on se voie sur un terrain neutre. Ni chez toi, ni au lycée. Je voulais savoir si tu serais d’accord pour m’accompagner à la fête foraine… pour qu’on discute.

Gabrielle appuie sur le bouton du combiné pour empêcher son interlocuteur extérieur d’entendre ce qui se passe à l’intérieur.

— Ce gus commence à m’échauffer les oreilles ! gronde Dorian après avoir entendu le nom de l’ASS de Gabrielle. Qu’est-ce qu’il te veut encore ?

— Il m’invite à la fête foraine.

— Envoie-le bouler ! ordonne-t-il en voyant dans les yeux de Gabrielle qu’elle compte sauter sur l’occasion de l’abandonner sur la béquille.

— Il est têtu, je préfère partir avec lui le temps que tu nettoies tout ça.

Gabrielle reprend l’interphone avant que Dorian ne puisse répondre.

» C’est d’accord, bougez pas, j’attrape mes affaires et j’arrive.

Gabrielle raccroche et offre un sourire victorieux à Dorian.

— Change-toi, tu as du sang sur ton pull.

Gabrielle regarde.

Dorian n’a pas tort. Encore un vêtement de moins dans ma garde-robe. Et le pire, c’est que je ne sais même pas à qui il appartient. Mon prof ou le tueur ?

— Tu n’as plus qu’à profiter du fait que j’éloigne Claude pour te débarrasser de ça et rentrer chez toi. Je suppose que depuis le temps tu t’es trouvé une autre gamine à torturer.

— Bien sûr que j’en ai trouvé une.

— Parfait ! Alors déguerpis et fais d’elle ton nouveau chef d’œuvre. Au moins, comme ça, tu me ficheras peut-être la paix.

Gabrielle passe à côté de Dorian pour monter à l’étage se changer et prendre ses affaires. Dorian attrape son bras au niveau des hématomes et serre. Gabrielle contracte la mâchoire pour contenir son cri de douleur. D’une part parce que Dorian la punirait davantage si elle ne se retenait pas, d’autre part, parce qu’elle ne veut pas attirer l’attention de son ASS.

— Que j’ai trouvé une autre gamine à façonner ou pas, tu es et resteras toujours MIENNE. Et je ne te ficherai jamais la paix. Tu es MA machine à tuer, MON chef d’œuvre.

— Dommage !

— Je serai là à ton retour. Le cadavre aura disparu, mais j’ai envie de toi et j’ai pour habitude d’assouvir mes envies.

Dorian lâche Gabrielle qui inspire profondément et spontanément ayant oublié de respiré à cause de la douleur.

 

 

 

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