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Au matin de noël, Abigaëlle se lève fatiguée par l’entraînement qu’elle a reçu ces quatre dernières semaines. Son hôte avait raison, les courbatures ont disparu mais ont mué en une sensation étrange d’être exténuée du matin au soir. Son entraîneur ne lui laisse que peu de répit. Tous les matins, elle traverse la forêt en évitant des attaques éparses, dont elle ne peut apprendre l’emplacement par cœur, car Dorian les change tous les soirs. Elle a voulu le suivre une fois pour voir où il allait installer ceux du lendemain. Mais l’homme a l’ouïe fine et elle s’est fait rosser avant même qu’il ait bougé son premier canon à peinture. Puis elle est retournée dans la cabane travailler sa grammaire, comme il le lui avait ordonné au départ. Car, comme il le répète sans cesse :

« Si ton corps est une arme, ton cerveau est ton bouclier. Donc tu dois les faire travailler tous les deux si tu veux réussir dans le métier. »

Abigaëlle dort huit heures par nuit. Ni plus, ni moins. Souvent, elle voudrait prolonger son temps de sommeil, mais lorsqu’il s’aperçoit que son élève n’est pas levée à cinq heures et six minutes, Dorian lui marche dessus, pour lui signaler que sa présence en plein milieu du chemin le gêne. Chaque fois, il réveille Abigaëlle, dans un sursaut de douleur, qui consent à se lever et se préparer pour sa journée de labeur.

Ce matin Abigaëlle sort de son lit encore somnolente et file se préparer dans la salle de bain. Elle a un quart d’heure pour prendre une douche et s’habiller avant que Dorian entre à son tour. Elle s’est montrée pudique au début, elle s’est cachée quand il entrait. Mais il s’est contenté de se moquer d’elle, railleur, et de lui jeter une remarque cinglante :

« T’es qu’une gamine, tu crois vraiment que ça peut m’intéresser ? »

Et depuis, Abigaëlle ne se cache plus, n’a plus de pudeur pour lui et s’il entre alors qu’elle n’est pas encore vêtue, elle ne se préoccupe plus de lui. D’ailleurs, lui, n’y prête attention que pour vérifier qu’elle ne traîne pas trop.

Avec le temps, elle apprend à vivre avec son hôte. La première semaine, comme il s’était absenté trois jours puis contenté de la remettre sur pieds, il s’était montré sous son meilleur profil. Aussi, la vie d’Abigaëlle ressemblait-elle effectivement à des vacances. A ce moment, elle le considérait comme son sauveur, et espérait trouver un père adoptif en lui.

Mais depuis que son entraînement a commencé, son sauveur est devenu son entraîneur, son mentor. Lorsqu’elle le regarde aujourd’hui, elle ne voit plus un hypothétique père adoptif, même si, du fait de ses huit ans, elle cherche toujours en lui une protection paternelle. Aujourd’hui, elle le considère comme son maître et se soumet à son autorité.

Toutefois, comme Abigaëlle continue, malgré elle, à essayer de tisser un lien affectif entre eux et à vouloir faire naître une relation plus filiale, Dorian – qui est homme à toujours tirer avantage de la situation – se sert allègrement de son besoin d’attention pour la manipuler.

« Comment veux-tu qu’on s’intéresse à une gamine aussi bête ? » lui demande-t-il fréquemment, pour la punir.

Et parfois, quand elle a réussi un exercice mieux que ce à quoi il s’attendait, il s’attarde à lui glisser une remarque plus plaisante, pour l’encourager à donner son maximum par la suite :

« C’est bien Abi, je suis fier de toi. »

Et la fillette est aussi heureuse et enorgueillie que si elle avait trouvé l’ile au trésor de Jim Hawkins.

 

Six heures, Abigaëlle sort, habillée et chaussée. Elle s’échauffe pour éviter de blesser ses muscles et articulations, en s’appliquant à suivre les conseils de l’homme qui l’a recueillie puis fonce dans la forêt. Elle commence à comprendre comment elle doit s’y prendre pour éviter les projectiles. D’abord, rien ne sert de courir trop vite, elle a remarqué qu’en faisant attention, elle peut voir la moitié des canons qui pointent leur nez vers elle ou les mécanismes semés par son maître pour déclencher les tirs. Toujours sur le qui-vive, elle observe tous ce qui se passe autour d’elle. L’ouïe est aussi importante que la vue dans ce genre de situations.

 

Ce matin, au bout de cinq minutes à éviter d’enclencher les armes, Abigaëlle entend un déclic en posant le pied sur une feuille morte, au lieu du crissement habituel. Elle va recevoir un projectile. Ses oreilles prennent le dessus, pour trouver d’où vient l’attaque et deviner la direction dans laquelle elle doit s’écarter. La fillette penche son torse légèrement sur sa droite. Son maître est vicieux, il a posé l’arme derrière elle. Elle l’a vue en passant et croyant avoir réussi à la contourner, elle pensait n’avoir plus besoin de s’en méfier.

Mais c’est mal appréhender la sournoiserie de son parcours. Elle est d’ailleurs persuadée d’être surveillée pendant son footing. Car chaque matin, une, voire plusieurs armes sont posées de sorte à la déstabiliser. Jusqu’à maintenant, elle avait l’habitude de reculer pour éviter d’être couverte de peinture, mais hier elle a évité de justesse une balle venant d’en face. Elle a bougé sur le côté à la dernière minute et s’est juré de faire plus attention aux sons que les projectiles émettent, pour pouvoir les esquiver plus facilement.

D’ailleurs, celui-là fait un bruit différent de ceux qu’elle entend depuis bientôt un mois. Elle le reconnaît pourtant très bien. Ce sifflement, c’est le même que celui qui a fendu le calme naturel du bois, au moment où la dame aux cheveux orange a tenté de la réduire au silence. Le souvenir de cette rencontre électrise Abigaëlle dans une décharge partant de sa mémoire jusqu’à ses pieds.

Puis son bras la sort de ses songes. Il pique et brûle. Elle devine, connaissant son maître et se souvenant ses paroles – il y a quatre semaines jour pour jour – qu’elle n’aura plus jamais à craindre de rentrer couverte de peinture. Cette certitude l’effraie, elle n’ose y croire, tout en étant sûre de découvrir une plaie sous son épaule. Alors, par instinct, elle baisse les yeux vers la zone douloureuse et voit une coupure.

Les fusils de paint-ball sont maintenant remplacés par de vraies armes. Il n’est plus question de jouer dans la forêt ; aujourd’hui il est question d’y survivre.

« Tu vas avoir peur, tu vas souffrir, tu vas flirter avec la mort. »

L’avertissement de son maître ricoche dans la tête d’Abigaëlle comme un galet sur l’étang, alors que la panique s’empare d’elle.

« Mais je veux que tu gardes en mémoire que j’ai suivi le même entraînement. Donc qu’il n’est pas insurmontable. »

Ses membres tremblent, son esprit s’échauffe à la pensée qu’un jour, qui pourrait être aujourd’hui, elle puisse ne pas arriver au terme de son parcours matinal.

Alarmée, sa respiration s’est accélérée. Tétanisée, elle n’arrive plus à avancer. Une idée folle lui traverse l’esprit, comme si son instinct de survie prenait le dessus.

Et si je m’enfuyais d’ici ? Si je tentais ma chance ailleurs ? Après tout, mon maître n’est pas avec moi. Je pourrais fuir assez loin avant qu’il constate que je me suis évadée.

Elle sent ses pieds commencer à faire demi-tour pour s’échapper. Mais alors qu’ils n’ont encore dessiné qu’un quart de cercle, Abigaëlle s’arrête.

« Sache toutefois que si tu restes avec moi, tu apprendras toutes les ficelles d’un métier que la dame qui a tué ta maman connaît par cœur. Et tu seras plus à même de la venger qu’en te contentant de faire la manche. »

Le galet de son souvenir de la discussion qu’elle a eu avec Dorian au tout début de son entraînement résonne dans sa tête comme si, après ses ricochets, il s’était enfoncé au plus profond de sa mémoire.

Ses pieds retrouvent alors instinctivement leur position initiale pour reprendre leur parcours là où ils s’en étaient arrêtés.

 

Et à ce moment, Abigaëlle perçoit un rayon du soleil qui se reflète sur un objet au loin. Elle le sait, elle le sent, c’est son maître qui la surveille et qui l’aurait éliminée si elle avait tenté l’évasion.

Elle repart, plus concentrée que jamais. Dorénavant, elle devra se faire à l’idée qu’à la moindre erreur, l’issue de son footing matinal pourra s’avérer fatale.

 

Dorian se tient debout, caché derrière un arbre, espionnant les faits et gestes de son apprentie. La majeure partie de ses élèves ont eu le même réflexe que sa jeune recrue en s’apercevant que les inoffensives balles de peinture laissaient place à des munitions meurtrières. De celles qui ont réussi à atteindre ce jour fatidique, plus de la moitié fuient, estimant que l’entraînement devient trop dangereux pour elles. Lorsque cette alternative arrive, Dorian les élimine et part à la recherche d’une remplaçante. Pour le reste, certaines meurent des suites des blessures reçues le jour même, d’autres périssent plus tard.

Une seule fillette a survécu jusqu’à aujourd’hui.

Mais quelle femme !

Comme Abigaëlle a fait le choix de poursuivre son entraînement, Dorian rengaine son six-coups et rentre chez lui, attendant qu’elle termine sa course jusqu’à la maison… ou, si elle devait ne pas revenir, d’aller la chercher.

 

*

 

Assis sur un tronc d’arbre qu’il a creusé grossièrement pour faire office de banc devant la cabane, Dorian attend le retour d’Abigaëlle. Il est curieux de voir son état. En général, il est annonciateur du temps qui reste à vivre à ses recrues. Il est midi et c’est habituellement l’heure à laquelle elle arrive.

Lors de sa première fois, lui, il avait été blessé au flanc et comme punition il avait eu pour interdiction de dîner, car chaque élève doit mériter son repas. C’est la première rémunération qu’ils reçoivent et leur première leçon aussi.

Erreur rime avec malheur.

Il lève un instant les yeux de sa sculpture, son attention étant attirée par un bruit.

Si c’est la p’tite, faudra lui apprendre la discrétion. Un tueur à gage se doit d’être aussi silencieux qu’un chat, s’indigne Dorian en entendant les piétinements qui viennent de la lisière de la forêt.

Mais alors qu’il espionne la zone bruyante à travers des jumelles qu’il garde toujours près de lui, lorsqu’il sort de la cabane − car à deux kilomètres, même une bonne vue ne suffit pas − il voit le canon d’un fusil de précision se glisser entre les hautes herbes. Il bondit dans la cabane et ferme la porte derrière lui. En même temps, il entend la balle percer le bois de l’angle de sa maison.

— Cocksucker ![10]

Dorian, furieux, ferme le volet de l’entrée, enclenche l’ouverture automatique des fenêtres et attrape une sacoche en tissu renfermant des petits morceaux de bois.

» Toi ! T’es mort !

Il rejoint son lit en observant dehors une seconde .

Rien.

Il ferme le deuxième volet ouvert ce matin et calfeutre ses meurtrières avec deux morceaux de bois. Puis il soulève son matelas, attrape le fusil de précision qu’il réserve pour ce genre d’occasions et rejoint son entrée. Il s’empresse d’obstruer la meurtrière la plus éloignée de sa porte avec une dernière calle et de coller son canon dans la deuxième fente de son contrevent.

» Alors mon mignon ? Où tu te caches ?

Son adversaire est camouflé dans les feuillages, mais Dorian le retrouve assez rapidement.

» Ah ! Te voilà, toi !

Son assaillant s’est mis à couvert et il n’est pas certain de le toucher tout de suite. Comme lui-même s’est planqué dans sa cabane sans laisser à son adverse la possibilité de le situer précisément, il hésite à tenter sa chance.

Si j’attaque le premier mais que je le rate, je lui donnerai une belle indication sur ma position… Moi je dis, mieux vaut attendre qu’il sorte de son trou ou qu’il fasse feu. Dans tous les cas, il me laissera tout le loisir d’ajuster ma ligne de mire.

Enfin, une silhouette apparaît derrière son viseur.

Ok. Il a opté pour l’approche.

Mais en visant la tête de la cible qui avance, Dorian s’aperçoit qu’il s’agit d’Abigaëlle et qu’elle marche bizarrement. Après un deuxième coup d’œil, il constate que son ennemi se cache derrière elle.

» Tsss ! Little prick ![11] crache dédaigneusement Dorian en visant le front de l’enfant.

S’il tue la gamine, l’autre n’aura plus de bouclier et il sera fait comme un rat. Toutefois, Dorian se ravise une seconde avant d’appuyer sur la détente.

Il examine son élève. A part l’égratignure qu’elle s’est faite au bras tout à l’heure, elle n’a que des blessures superficielles. Elle a donc de bonnes chances de survivre à son entraînement et il n’a pas envie de gâcher une telle opportunité. Il la laisse avancer, doucement, vers la cabane et la regarde faire.

Cette situation n’était pas prévue, mais c’est un bon exercice, en fin de compte.

Dorian se concentre sur son viseur, ne cherchant à toucher que le lâche qui se couvre derrière une gosse. Mais il a du mal à apprécier un angle assez sûr pour ne pas blesser la fillette, qui n’est pas assez entraînée pour savoir tuer son adversaire sans son aide. Comme le secret de la réussite dans le métier est la patience, il continue d’attendre.

Il se retourne un instant. Les ampoules au-dessus du garage et de la salle de bain sont éteintes. Personne d’autre n’arrive. Son ennemi est seul et de toute évidence, connaît très mal la cible qu’il vient exécuter.

Dorian concentre à nouveau son attention sur son sniper, sans oublier d’être vigilant aux angles d’attaque d’hypothétiques collègues plus discrets. Ce ne serait pas la première fois qu’on lui ferait le coup du balourd devant et des experts derrière. Bien que cette méthode n’ait jamais fonctionné avec lui.

 

*

 

Il est midi quand Abigaëlle arrive aux frontières de la forêt et rencontre un homme qu’elle n’a jamais vu. Il lui tourne le dos, accroupi dans l’herbe. Il ne bouge quasiment pas et Abigaëlle n’arrive pas à deviner ce qu’il fait. Elle décide d’engager la conversation, pensant qu’il s’agit d’une visite pour son maître.

— Bonjour, monsieur. Qu’est-ce que vous faite ? lui demande la fillette avec l’innocente curiosité d’une enfant de huit ans.

Mais en même temps qu’elle lui parle, Abigaëlle entend la détonation de son arme. Elle se souvient alors de ce que lui avait dit son hôte, à son arrivée, sur les gens dangereux qui viennent et dont il faut se méfier. Comme elle n’en avait jamais vu jusque-là, elle avait fini par se dire qu’il s’agissait d’un mensonge, destiné à lui faire peur et à s’assurer son entière obéissance.

L’inconnu, lui, lâche son fusil et se retourne en entendant sa voix. A dire vrai, il sursaute plutôt et fait volte-face en dégainant une arme de poing pour mettre l’enfant en joue. Sûrement ne l’a-t-il pas entendue arriver, car elle peut lire une surprise non feinte sur son visage.

Lorsqu’il l’attrape par le bras pour la rapprocher de lui, Abigaëlle prend conscience qu’elle vient de faire une énorme erreur.

— Tiens ! Tu tombes bien toi !

L’intrus place la fillette devant lui et pose la bouche de son pistolet entre ses omoplates.

» Bien ! Maintenant t’as intérêt d’faire tout c’que j’te dis, sinon, j’t’abats comme un chien ! Ok ?

— Ok.

Abigaëlle maudit cet inconnu.

Zut ! râle-t-elle. J’avais presque fait un sans-faute ! Faut à tout prix que je me débarrasse de ce sale type… D’ailleurs, qui me dit qu’il ne fait pas partie du test d’aujourd’hui ? Et il est hors de question que je déçoive mon maître.

— Avance jusqu’à la porte d’entrée. Doucement ! Que j’puisse te suivre. Si j’te place devant moi, l’autre n’aura pas le courage de t’flinguer.

— Mon maître s’en fiche, vous savez.

— Ouais, c’est ça, ouais ! Ça, c’est ce qu’y t’dit. Mais j’suis sûr du contraire. Alors avance !

Abigaëlle obéit. L’intrus a enfoncé le canon de son arme plus profondément dans son dos. Il a l’air nerveux. Pourtant son maître lui dit chaque jour que « ce métier n’est pas fait pour les émotifs. Qu’il faut garder son sang-froid. Réfléchir avant d’agir. Rester calme. Et ne surtout jamais perdre de vu son objectif. » A en juger par l’évolution de la situation, soit il s’agit d’un exercice, soit l'importun ne s’est pas suffisamment préparé.

Abigaëlle, commençant à connaître son maître − qui n’aime rencontrer que des adversaires à sa taille − devine assez bien l’accueil qu’il va lui réserver.

 

A chaque instant la fillette s’attend à se prendre une balle. Son entraîneur ne fait pas dans l’état d’âme.

Si je me suis fait prendre, c’est que j’ai fait une bêtise. Et mon maître n’aime pas quand je fais des bêtises…

Se doutant de ce qui l’attend si elle le déçoit, Abigaëlle craint pour sa vie. Elle n’a pas encore vengé sa maman. Elle n’a pas encore éliminé la femme aux cheveux orange. Et elle est bien décidée à y parvenir. Alors elle ne doit surtout pas inciter Dorian à la considérer comme une gêne.

Donc à moi de trouver une solution avant que mon maître s’impatiente.

Au fur et à mesure de leur avancée, Abigaëlle a senti la pression de son agresseur diminuer. Il se détend. Il fait confiance à son bouclier. L’homme qu’il était venu éliminer au départ n’a pas encore contre-attaqué. Ce qui insinue, pour lui, qu’il ne le fera plus. Pour Abigaëlle c’est tout le contraire.

Nous serons bientôt à la cabane, se dit-elle à vingt pas de leur destination. Plus nous avancerons et plus je risquerai gros. Je le sais, mon maître le sait, mais pas ce sale type. C’est ma chance !

 

*

 

La fillette avance toujours, elle est presque au niveau de la maison, Dorian change d’outil.

Un fusil de précision à cette distance est inutile et les munitions coûtent cher.

Il le pose par terre et sort son six-coups. Il est plus léger et plus maniable pour suivre une cible aussi proche. Dorian n’a pas besoin d’une jumelle pour voir l’expression qu’affichent le visage et les yeux d’Abigaëlle.

Si c’est pas mignon, ça ! ironise-t-il en interprétant le regard concentré de la fillette. La p’tite veut déjà se débrouiller toute seule… Bien ! Dans ce cas, attendons de voir comment évoluent les choses. Mais quelle que soit l’issue de cette matinée, il y a une chose de sûre : ce gars ne passera pas l’heure !

Le tueur se cache un peu plus derrière son bouclier humain avant de hurler.

— Eh ! Là-dedans ! Sors ou je la liquide !

Dorian sourit.

— Tsss ! Comme si ce genre d'argument avait une chance de marcher avec moi !

Il voit alors Abigaëlle se retourner à une vitesse qui l’impressionne.

Joli ! Son entraînement commence à porter ses fruits, on dirait. Elle a fait de beaux progrès. Bon esprit d’analyse. Savoir quand profiter d’un moment d’inadvertance de son ennemi pour tenter une offensive, à son niveau… C’est pas mal du tout ! Je savais que cette gosse avait du potentiel !

Mais en entendant l’arme tirer, Dorian est pris d’un doute.

Merde ! Pourvu qu’elle ait eu le temps de s’écarter de la trajectoire de la balle de l’autre con !

 

*

 

Lorsque l’inconnu a sommé Dorian de sortir, la main qui garrotait presque le bras d’Abigaëlle tout à l’heure, s’est suffisamment relâchée pour qu’elle puisse se défaire de son emprise.

Elle se retourne le plus vite possible et repousse, en même temps, le canon de son adversaire, pour être sûre qu’il ne la touche pas mortellement. Elle a bien fait, car la détonation l’assourdit sans la déconcentrer pour autant. Et, parce que son maître lui a dit que « le plus grand défaut d’un homme est son entre jambe − et ce pour plusieurs raisons », elle y flanque un grand coup de pied.

 

Dorian, toujours attentif à ce qui se passe devant ses yeux, voit son élève lever la jambe et taper ce qu’il devine être le point le plus sensible de l’anatomie de l’homme.

— Ouh ! compatit-il une fraction de seconde.

Puis une masse tombe au sol et, quand la fillette saute sur le côté, Dorian vise la tête de l’incapable venu le tuer.

 

Alors qu’Abigaëlle, dégagée de l’emprise de l’inconnu, regarde la cabane, elle entend un coup de feu. Elle a peur, durant une interminable seconde, que le projectile lui soit destiné, pour avoir mis trop de temps à trouver une solution à son problème. Toutefois elle constate, très vite et avec une joie non feinte, qu’elle n’était pas ciblée, puisqu’elle n’est pas touchée.

Elle regarde l’homme allongé à côté d’elle. Elle remarque un trou entre ses deux sourcils. L’homme est mort. Elle le fixe, ne pouvant décrocher ses yeux de son visage.

Son maître la rejoint, prenant soin de s’assurer qu’aucun autre canon n’est braqué sur lui. Personne à l’horizon.

Le tueur venu aujourd’hui, était aussi seul que mauvais. Rien d’étonnant à ce qu’il n’ait pas fait long feu dans le métier.

Dorian s’arrête à côté d’Abigaëlle et pose une main sur son épaule. La fillette aime quand son maître la touche. Ses mains sont chaudes, fermes et rassurantes, elle se sent en sécurité lorsqu’il a un geste tendre pour elle.

— Regarde le bien Abi. Un jour, tu en verras au quotidien et tu ne dois pas avoir peur de la mort. Car si tu en as peur, elle te prendra. Comme ce pauvre bougre.

La fillette lève les yeux deux secondes sur son maître, puis rend toute son attention au corps, sans vie, qui gît sur le sol du jardin.

— Vous savez qui c’est ?

— Non. Mais je sais pourquoi il est venu ici.

— Pourquoi ?

— Pour m’assassiner. C’est un chasseur.

— Quelqu’un veut vous assassiner ? Pourquoi ?

— Parce que j’ai eu une vie avant qu’on se rencontre mon chou. Un jour peut-être, je te dirai ce qui a motivé ce contrat sur ma tête. Pour l’instant cesse de poser toutes ces questions et regarde le pour t’habituer à la vision de la mort et ne plus en avoir peur.

— Je n’ai pas peur. Je me disais juste qu’il était différent de ma maman. Elle, même morte, elle était belle. Lui, il est moche.

Dorian hoche la tête sans répondre.

» C’est amusant de voir la différence qu’il peut y avoir entre la même personne vivante et morte.

— Amusant ?

Abigaëlle sent la main de son maître lâcher son épaule. Il la fixe pour l’étudier, perplexe.

Est-elle honnête ? Essaie-t-elle de se persuader elle-même ? Essaie-t-elle de me persuader moi ? se demande Dorian en scrutant son visage. En général, la première fois que les fillettes voient un cadavre, elles paniquent, la mort des autres leur fait peur, parce qu’elle leur rappelle que la leur peut survenir n’importe quand. Pourtant cette petite ne semble réellement pas touchée. Et si elle ment, elle le fait assez bien pour que je la croie sincère.

Le regard qu’elle affiche n’a rien à voir avec la peur, c’est la froideur d’un tueur qu’on peut y deviner… Oui cette gosse a du potentiel !

 

Dorian laisse tout de même Abigaëlle se familiariser avec la mort avant de la ramener à la réalité. Elle soulève les membres du cadavre pour les laisser retomber à ses pieds avec curiosité. Puis elle joue avec l’élasticité de sa peau pour la comparer à celle des vivants. Mais le corps est encore chaud et la différence est trop mince pour bien se rendre compte.

Au bout de cinq minutes d’étude attentive, Dorian s’agenouille à côté d’elle.

— Un jour, si tu tiens assez longtemps, je te laisserai observer tout le processus de décomposition d’un cadavre, si tu veux. Mais pas avec un être humain, c’est trop dangereux.

» Maintenant, aide-moi. Il faut récupérer son attirail et se débarrasser du corps. Personne ne doit savoir qu’il est venu ici, ni le retrouver.

Abigaëlle suit son maître dans le cagibi du jardin, situé derrière la cabane − Dorian ne lui ayant encore jamais autorisé l’accès à celui construit devant la façade − pour aller chercher deux pelles et de la chaux vive. La leçon de cet après-midi sera nouvelle et différente de celle qu’il avait prévue au départ. Elle va apprendre une première façon de faire disparaître un corps et un véhicule.

 

Son maître n’avait encore jamais commis de meurtre devant Abigaëlle et encore moins essayé de préserver sa vie. Son admiration et sa reconnaissance pour ce grand homme croissent à mesure qu’il lui explique comment ils vont occuper leurs prochaines heures.

Les yeux brillants, Abigaëlle fixe son maître, béate.

Je ferai tout pour que vous soyez fier de moi, maître ! se dit-elle alors qu’il lui tend une pelle et lui ordonne d’effacer le sourire niais qui s’est dessiné sur ses lèvres.

Et la fillette obéit à son maître.

  

  

[10] Enculé !

[11] P’tite bite !

  

  

  

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