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Assise sur mon canapé, un saladier de chips sous la main, je m’octroie un dîner télé. Mon mot d’ordre ce soir : Cocooning.

La publicité s'éternise. Je commence à me lever pour aller soulager une petite envie pressante quand j'’étends une femme parler dans mon petit écran. Se joue devant mes yeux incrédules la bande annonce promotionnelle du DVD d’un film relatant les aventures de deux parents se disputant la garde de leurs enfants… mais pas dans le sens habituel. Eux se battent pour que ce soit à l’autre qu’incombe la corvée.

Ce film est censé être une comédie et je suis sûre que pour certains, il peut être drôle. Pourtant, comme tu me le disais souvent, Nané : "On peut rire de tout, mais pas avec tout le monde." Et ces extraits me font penser à ce samedi où j’étais arrivée chez toi complètement déboussolée, persuadée que mes parents ne m’aimaient plus.

Je n’ai pas envie de voir ce film, je n’ai pas envie de rire du sujet. Je préfère me souvenir la façon dont toi, Nané, tu avais si bien géré le quiproquo.

 

*

 

Ce samedi matin, lorsque maman m’a amenée chez toi, c’est une mère inquiète et une enfant silencieuse qui sont entrées dans ta maison. Elle s’est accroupie pour m’aider à ôter mon blouson et j’ai obtempéré sans difficulté.

Tu as observé la scène, sans piper mot, attendant que nous soyons disponibles.

— Bonjour Nané, t’a saluée maman.

— Bonjour Manon. Bonjour Liza.

Mais je n’ai pas répondu. Je suis restée stoïque, te fixant l’œil humide et brillant.

 Je ne sais pas ce qu’elle a, a repris maman. Elle n’a pas ouvert la bouche de la matinée. Je vais appeler le pédiatre dans la journée. Je viendrai sûrement la chercher plus tôt aujourd’hui.

— Je comprends. Je vais essayer de voir si elle veut bien me parler. Je n’insisterai pas, rassure toi. On se tient au courant.

— D’accord. Mais ne la force pas, s’il te plaît. Liza est une enfant sensible.

— Je le sais. J’irai en douceur et si je vois que je la perturbe, j’arrêterai. Je ne suis pas médecin, je ne prendrai pas le risque d’aller trop loin dans mes tentatives.

— Merci Nané.

Maman m’a embrassée sur le sommet du crâne et s’en est allée.

A ta grande surprise, j’ai fondu en larmes, à la minute où le moteur de sa voiture a démarré. Puis j’ai couru à la fenêtre regarder ma maman partir sans moi.

 Eh bien, mon ange, qu’est-ce qui t’arrive ? Tu es contente de venir me voir d’habitude.

Je n’ai pas répondu tout de suite. Je regardais rouler l’auto, jusqu’à ce que celle-ci disparaisse. Puis je me suis retournée face à toi. Tu attendais patiemment que je t’ouvre mon cœur. Je me suis exclamée avec une tristesse qui (tu me le diras plus tard) t’a émue.

 Papa et maman ne veulent pas de moi ! Ils m’aiment pas !

 Allons, allons ! m’as-tu répondu, la voix vibrante, avant de tousser pour retrouver une intonation claire et rassurante. Raconte-moi… que s’est-il passé pour que tu te persuades de pensées si tristement fausses ?

Mais je pleurais trop. Tu m’as prise par la main, pour m’amener, avec une douceur dont seule une grand-mère peut faire preuve, sur le sofa et me prendre dans tes bras, où tu m’as laissé tout le temps dont j’ai eu besoin pour m’épandre.

Une demi-heure plus tard, j’ai bougé ma petite tête brune et j’ai levé des yeux rouges de chagrin sur ma Nané. Tu as repoussé mes cheveux de mon visage détrempé en me souriant, amène.

 Tu vas mieux ? Tu veux bien me raconter ce qui s’est passé maintenant ?

 Papa et maman m’aiment pas.

 Ça tu me l’as déjà dit, mon ange. Je voudrais maintenant savoir pourquoi tu l’affirme avec tant de conviction.

 Maman a dit à papa qu’elle voulait un deuxième enfant, mais papa a dit qu’il était pas sûr que ce soit raisonnable, quand on voit les difficultés qu’on a à joindre les deux bouts depuis que je suis née.

 Ils ont parlé de ça devant toi ? t’es-tu étonnée.

 Non. C’était hier soir. Ils croyaient que j’étais couchée. Ils savaient pas que j’étais là. Mais j’avais entendu du bruit dans le placard, j’avais peur du monstre et je voulais qu’ils regardent.

 Tu as donc surpris une conversation de grandes personnes, sans te manifester pour qu’ils puissent t’expliquer pourquoi ils disaient ce qu’ils disaient.

 Oui, ai-je répondu, me sentant en faute.

 Je ne te gronde pas mon ange. De toute façon, vu ton état, ce serait inutile. J’essaie juste de bien comprendre la situation. Je ne voudrais pas crier sur tes parents alors qu’il ne s’agit que d’un malentendu. Continue ma belle. Qu’ont-ils dit pour que tu croies qu’ils ne t’aiment pas ?

 Maman a dit que cette fois-ci, ça serait pas pareil. Que moi, j’étais un accident, que je n’étais pas prévue. Que cette fois, elle désire un autre enfant et qu’elle a prévu le budget.

 Je comprends.

» Liza ! Je peux t’assurer que tes parents t’aiment. Mais il faut que j’ai une petite discussion avec eux et après, je suis certaine qu’ils te le diront d’eux-mêmes.

» S’ils te le disent, tu les croiras ?

J’ai incliné la tête pour répondre à l’affirmative. Tu as attrapé ton téléphone. La conversation que tu as entretenue avec papa n’a pas dépassé les cinq minutes. Quand sa mère le sommait de venir, c’est pour une raison valable et importante.

Quarante minutes plus tard, mes parents entraient dans ta cuisine. J’étais là, à côté de toi, je regardais mes parents avec anxiété. Tu avais bien tenté de me rassurer en m’affirmant que mes parents m’aimaient… mais ils n’avaient pas encore démenti leurs paroles de la veille, alors un doute persistait toujours.

 Liza, mon ange, tes parents et moi devons parler de choses de grandes personnes te concernant. Certains diraient que tu es trop petite pour entendre, mais je préfère te laisser le choix. Veux-tu rester avec nous et écouter ou préfères-tu partir ?

 Je veux rester, Nané, me suis-je exclamée en te prenant dans mes bras pour me donner du courage.

 Ric, Manon, je vous en prie, asseyez-vous.

 Bon sang, maman ! Viens-en au fait !

D'accord. Manon et toi avez fait une erreur qui pourrait être très dommageable pour Liza, sur le court et le long terme.

Et tu leur as rapporté mes confidences de ce matin. J’ai vu les joues de maman rosir au début, pour devenir pivoine au fur et à mesure que tu leur répétais ce que je t’avais expliqué. A aucun moment, ni elle, ni papa, ne s’était douté que j’avais surpris leur conversation.

 Je suis désolée que tu aies été témoin de ça ma puce. C’est vrai que tu n’étais pas désirée au début, mais nous sommes tes parents, nous ne pouvons pas ne pas t’aimer.

Un grand coup que tu as infligé à la table de ta paume de main m’a fait sursauter. C’était une réaction bien inhabituelle, pour moi, de ta part. D’ailleurs, nous avons tous sursauté, choqués par ce claquement bruyant, sec et agressif. Ton visage, d’ordinaire douçâtre, s’est tiré en une expression de colère. Par réflexe, papa a réagi en petit garçon fautif en joignant ses mains et en baissant la tête. Sa mère ne s’emportait pas souvent. Par contre, lorsqu’elle le faisait, elle ne laissait rien passer.

 On ne dit pas à son enfant qu’on ne peut pas ne pas l’aimer. Ça revient à lui avouer que vous êtes obligé de l’aimer. Et si c’est une contrainte, c’est que vous ne l’aimez pas réellement. Ça revient à lui dire qu’elle est un fardeau qui a entamé, de façon bien involontaire, une partie de votre potentiel d'amour. Qui peut se satisfaire d'un amour obligé ?

 Mais ce pas du tout ce que j'ai dit ! s’est vexé maman, qui ne voulait absolument pas faire passer ce message à sa fille. Je ne suis pas obligée de l’aimer. Ma fille n’est pas un fardeau !

 Je ne prétends pas que c’est ce que tu voulais dire, je t’explique seulement comme elle, elle vient d’interpréter tes paroles.

 Et tu as fait des études de psychologie pour affirmer ça avec certitude ? s’est énervé maman.

J'ai vu ton visage reprendre s'ouvrir à nouveau, comme apaisé. Tu as souri à maman compréhensive et tu lui as répondu.

 Je te demande pardon de m’être emportée, Manon. Je suis sotte. Evidemment, tu ne pouvais répondre à ma colère que par la colère. Je t’ai agressée et te prie de bien vouloir m’en excuser. C’est juste que tu ne peux pas imaginer à quel point cette histoire me touche.

» Vois-tu Manon, je suis une enfant stérilet. Ma mère m’a élevée en me répétant deux choses blessantes, parmi tant d'autres, régulièrement. La première était que j’étais un accident, que je n’avais pas été désirée. Et j’ajouterai : contrairement à mes deux frères morts nés et mes deux sœurs ainées, même si elle ne me l’a jamais clairement exprimé. La deuxième est qu’il était impossible qu'elle ne m'aime pas parce qu'une mère ne peut pas ne pas aimer son enfant.

» Toute ma vie – d’enfant, comme d’adulte – j’ai porté ce poids sur le cœur. Un médecin m'a expliqué qu'un enfant ne fait pas de nuance et je suis on ne peut plus d'accord avec lui. Dire à un enfant qu'"il n’était pas désiré" veut dire que vous ne l’aimez pas. "Vous ne pouvez pas ne pas l'aimer" veut dire vous y êtes obligés, bien malgré vous. Combinez les deux et il devient un fardeau, un boulet accroché à votre cheville, que vous êtes obligés de tirer pour avancer. L’amour obligatoire n’est pas ce qu’attend un enfant de ses parents. Il veut qu’on l’aime parce qu’il est exceptionnel. Il veut que ses parents l’aiment pour ce qu’il est, il veut qu’ils soient fiers de lui.

» Vous n’imaginez pas, ni toi, ni Éric, combien voir ma mère pleurer ses fils morts, vouer une admiration sans borne à ma sœur ainée et gâter ma deuxième sœur a été dur à encaisser pour la petite fille que j’étais. Je suis sûre, aujourd’hui, que ma mère ne l’a pas vécu de cette façon, qu’elle n’a jamais eu l’intention de me faire du mal. Mais il n’empêche qu’elle m’en a fait par maladresse. J’ai passé une grande partie de mon existence à me faire soigner pour les traumatismes liés à mon enfance. Aussi, je voudrais juste vous éviter d’avoir, avec Liza, la relation inutilement conflictuelle que j’ai eue avec ma mère.

 Je suis désolée Nané, je ne savais pas.

 

J'ai toujours adoré que tu me parles de tes expériences, de ta vie, pour me faire comprendre la mienne. Mais ce jour-là j’étais particulièrement contente, parce que je venais d'apprendre que nous étions pareilles ; qu'aucune de nous deux n’avait été désiré. Je voulais déjà devenir comme toi, plus tard. Alors avoir commencé de la même façon me donnait l’impression que mon but était des plus réalisables.

 

» Liza ? m’a appelée maman en me sortant de mes songes.

J’ai tourné la tête, surprise, pour la regarder. Maman a pris mes deux petites mains dans les siennes et m’a offert un sourire maternant.

» Liza, tu es la plus belle surprise que la vie m’ait offerte. Je veux que tu saches qu’à la seconde même où j’ai appris que je t’attendais, je t’ai désirée. Je t’aime pour de vrai ma puce. Pour de vrai de vrai. Et il ne se passe pas un jour sans que je sois fière d’être ta maman, à toi.

 C’est pareil pour moi, ma petite Lizi, a renchéri papa. Rien n’est plus précieux à mes yeux que de te savoir heureuse.

Une fois le malentendu dissipé, ce samedi-là, je me souviens être partie plus tôt de chez toi. Plus tôt, mais comblée. Je suis partie main dans la main, avec mes parents, à la maison. Nous avons passé l’après-midi à jouer à des jeux de société, nous avons passé un moment en famille.

Un moment simple, mais un moment heureux.

 

 

 

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