Note utilisateur: 5 / 5

Etoiles activesEtoiles activesEtoiles activesEtoiles activesEtoiles actives
 

 

En rentrant du travail, j’ai dû amener mon chat chez le vétérinaire. Il a le nez qui coule. Le docteur m’a rassurée, mon petit Hector va bien, il a juste attrapé un rhume, parce qu’il a eu froid. « Il survivra », m’a-t-il dit. Cette remarque m’a fait penser à ce samedi, quand, âgée de dix ans, je suis entrée chez toi au pas de course.

Plus tard, tu m’as avoué que tu savais comment allait se passer notre samedi à la cadence de mes pieds sur ton sol. Tu avais l’ouïe fine pour ce genre de détail. En véritable empathe, tu m’as toujours subjuguée à ne quasiment jamais te tromper sur l’état d’âme d’une personne que nous croisions.

Et ce jour-là, il était évident que j’avais hâte de retrouver ma Nané. Tu avais donc le choix entre une petite fille pressée de t’apprendre une excellente nouvelle, et une petite Liza d’une humeur massacrante. Dans ces cas-ci, tu tendais l’oreille et finalisais ton observation par mon expression verbale. Et à en juger par mes sanglots, tu en as déduit que tu devrais me réconforter avant de jouer avec moi.

Avec la douceur d’un rhinocéros enragé, ma petite tête brune s’est enfoncée dans le ventre d’une Nané qui avait eu la sagesse de s’asseoir, avant que sa gentille tornade joue avec ses organes.

− Liza ! s’insurgea maman, visiblement agacée. Tu veux bien faire attention ! Ta grand-mère n’est pas un sac de boxe. Tu aimerais, toi, qu’on te rentre dedans comme ça ?

− Pardon, répondis-je, la voix étouffée par ma cachette.

Quand maman m’a attrapée par le bras pour me remettre debout, je me suis accrochée à ma Nané. Je ne voulais pas obéir. Mais maman est toutefois parvenue à m’extirper de mon refuge pour m’ôter mon manteau.

Une fois dégagée de celui-ci, je suis partie en courant dans le salon, me suis assise sur le sofa puis j’ai croisé les bras, la moue boudeuse, le temps qu’elle s’en aille. Maman a grimacé une expression de lassitude, en expirant. Tu lui as souri, bienveillante. Tu as connu, toi aussi, la fatigue liée à l’éducation d’un être en devenir, associée à une activité professionnelle prenante. C’est pour cette raison que tu avais proposé à papa et maman de me garder un jour par semaine, pour qu’ils puissent profiter de cette liberté pour vaquer à leurs occupations.

− Désolée Audrey. Liza et moi avons eu quelques mots ce matin et maintenant elle me fait des caprices. Je suis désolée de te la laisser dans cet état, je n’ai pas eu le temps de la calmer avant de venir.

− Pourquoi voulais-tu la calmer ? Je peux recevoir mon petit ange quel que soit son humeur.

− Petit ange… en ce moment, c’est plutôt un petit démon !

Tu lui as offert ce sourire désapprobateur, mais non accusateur qu’avec le temps, j’ai appris à déchiffrer. Tu n’aimais, de toute évidence, pas ce que tu venais d’entendre. Mais tu savais rester à ta place de simple Nané. Comme tu l’as toujours dit ; tu n’étais ni là pour faire mon éducation, ni celle de maman. Alors tu t’es contentée de montrer ton désaccord, sans pour autant la reprendre.

"Les gens parlent souvent plus vite qu’ils ne réfléchissent. Sinon, ils ne feraient pas autant de mal sans le vouloir" est une phrase que tu murmurais souvent à l’oreille de papa, pour le réconforter, quand il avait été chagriné par des paroles blessantes.

− Va donc faire ce que tu avais prévu, Manon, as-tu fini par répondre avec douceur. Ne t’inquiète pas pour Liza. Nous allons jouer toute la journée et avec un peu de chance, ce soir, elle sera moins fâchée.

− Espérons-le ! Bien ! Je vous laisse, je suis en retard.

Tu t’es levée lentement de ton fauteuil pour accompagner maman à ta porte. Tu lui as fait un signe de la main pour lui dire au revoir puis tu as fermé derrière elle, pour passer la journée en compagnie de cette prime jeunesse qui te changeait les idées et te ragaillardissait un peu.

− C’est vrai Nané ? Je suis un démon ?

− Je n’en sais rien ma belle. Souhaites-tu la fin du monde ?

− Je sais même pas c’que c’est…

− Alors je dirais qu’il y a peu de chance que tu sois un démon. Mais tu veux que je te fasse une confidence ?

−  Oh oui alors ! me suis-je exclamée, toujours fière que ma Nané me fasse assez confiance pour me révéler ses secrets.

− Tu n’es pas non plus un ange, m’as-tu susurré, tes rides étirées par un sourire taquin.

− Ah bon ? Tu ne m’aimes plus ? t’ai-je demandé désemparée.

Après cette question, j’ai arrêté de respirer, de peur de ta réponse. A cet instant précis, la crainte est montée d’apprendre que ma confidente ne voulait plus de moi. Mais comme à ton habitude, tu as su trouver les mots pour que je comprenne.

− Bien sûr que si je t’aime, mon ange. C’est d’ailleurs pour ça que je te dis ça.

− Pfff... j'comprends rien !

− Je t’appelle mon petit ange, parce que je t’aime très fort. Mais ça ne veut pas dire que tu en es un. Parce que si tu en étais un, tu devrais être toujours parfaite. Et c’est impossible, personne n’est parfait. Tu veux savoir ce que tu es ?

− Oui ?... répondis-je, incertaine.

− Tu es une demoiselle adorée par sa Nané. Et je t’interdis d’essayer d’être parfaite. D’accord ?

− D’accord ! ai-je promis, ravie.

− Maintenant, dis-moi... pourquoi es-tu si triste ?

Tu t’es assise profondément dans le divan, à côté de ta petite Liza. Presque par automatisme je me suis appuyée contre la poitrine de ma grand-mère, pour qu’elle m’enlace. Je me suis toujours sentie réconfortée lorsque ma Nané me prenait dans ses bras. Il y régnait une chaleur douce et rassurante. Je n’ai jamais entendu ma Nané dire du mal de qui que ce soit, je ne l’ai jamais vue tourner le dos à quelqu’un dans le besoin. Je t’aimais et t’admirais pour ça. Et je voulais, être comme toi, quand je "serai grande".

− Maman m’a dit que j’étais insupportable et qu’elle était bien contente de ne pas me voir de la journée aujourd’hui.

− Et qu’as-tu fait pour que ta maman te dise ça ?

− Rien ! m’offensais-je.

Tu m’as offert un regard taquin qui me fit comprendre que tu ne me croyais pas une seule seconde et que tu attendais que je t’avoue la vérité, de moi-même.

− Je voulais pas porter cette robe, je voulais la verte, parce que je sais que tu l’aimes bien et que je voulais me faire belle pour toi.

− Mais ta robe verte est une tenue d’été, si je n'me trompe. Si tu l’avais mise, tu aurais eu froid.

− C’est ce que maman m’a dit. Mais j’ai pas peur du froid !

Tu as éclaté de rire, m’a serrée un peu plus fort contre ton cœur et m’as embrassée sur le crâne. Je t’ai imitée, en me mettant à glousser, nerveusement, sans forcément trouver cette situation rigolote. Puis tu as posé ta main froide et humide sur la mienne, accrochée à ton décolleté.

− Ta maman a bien fait de te vêtir de ta robe bleu et pas de la verte. Parce que le froid n’est pas une question de peur. Tu as raison de ne pas en avoir peur, mais, il n’est toutefois pas sage de sortir les bras nus en plein hiver.

− Mais j’avais pas froid ! ripostais-je, incapable d'accepter, sans explication, que j'avais tord.

− C’est normal. Ton corps ne refroidit pas en deux secondes. Veux-tu que je te raconte un souvenir d’enfance qui te fera comprendre pourquoi ta maman a usé de bon sens en t’habillant comme elle l’a fait ?

− Oh oui ! J’aime quand tu racontes des histoires, Nané.

− Mais je te préviens, elle est un peu triste.

− D’accord.

− Quand j’étais petite fille, à peu près ton âge, nous avions des chiens. Souvent nous avions des petits chiots qui naissaient. Au début, mon père avait construit une caisse en bois pour que la femelle y accouche dedans et avait aménagé un petit parc dans le salon pour que les chiots y gambadent. Mais, avec trois enfants dans une petite maison, les chiots prenaient de la place. Mon père a donc construit un hangar, avec une salle pour que les chiens y dorment au chaud.

» Lorsqu’il a eu fini son hangar, il y a installé la caisse pour la femelle et ses chiots. Il avait installé une ampoule chauffante, pour leur offrir un petit nid douillet. Tous les soirs, quand je rentrais de l’école, j’allais voir la maman et ses petits dans la cabane. Mais deux jours après leur naissance, j’ai vu une chienne triste et soucieuse qui se couchait presque sur ses petits. Je lui ai fait une caresse, puis je me suis intéressée à ses bébés. Deux d’entre les cinq ne bougeaient plus.

» Je n’y connaissais pas grand-chose à l’époque, mais je me doutais bien que ce n’était pas normal. Je suis donc allée voir ma mère pour lui expliquer que j’étais inquiète. Au début, elle ne m’a pas écoutée, argumentant qu’ils devaient dormir. Puis quand je lui ai dit qu’un des deux était tout froid, elle s’est presque précipitée sous le hangar. Un des deux bébés était mort. L’autre n’allait pas tarder.

» Elle a vite appelé mon père et mes sœurs. Tous les cinq, nous nous sommes dépêchés de ramener la caisse des chiots au chaud, à l’intérieur. Ma mère a jeté le bébé mort à la poubelle. Ce geste à l’époque m’a choquée. J’aurais voulu l’enterrer, mais nous étions pressés et mes parents n'avaient pas les moyens de faire dans l'état d'âme. Nous avons appelé le vétérinaire en urgence pour lui expliquer ce qui s’était passé. Il nous a conseillé de fabriquer une couveuse au petit mâle qui avait commencé à avoir froid et de lui donner le biberon.

» Mon père s’est tout de suite mis à la tâche et le lendemain, le petit survivant avait sa couveuse. Il fallait le voir, quelques jours plus tard, ramper sur son draps blanc, tout frétillant à la recherche de la mamelle en plastique de sa maman fictive.

− Il est pas mort alors ? ai-je demandé, soulagée que l’histoire finisse bien.

− Lui non. Son frère, si ! Mais même s’il n’est pas mort, il a perdu le bout de ses coussinets (les doigts des chiens) qui ont brûlé à cause du froid. Il est mort jeune, d'une crise cardiaque, parce que son cœ

ur a été affaibli. Donc tu vois, le froid peut être dangereux quand on ne se couvre pas assez.

− J’aurais perdu mes doigts et avoir une crise cardiaque si j’avais mis ma robe verte ? t’ai-je interrogée, pétrifiée par la révélation.

Tu as souri, amusée par l’innocence des enfants.

− Pas en restant chez moi. D’abord parce que, ici, il y a de quoi te couvrir si tu as froid et aussi, parce qu’il fait trop chaud à l’intérieur. Mais tu aurais pu attraper un gros rhume. Et ça fait mal à la tête les gros rhumes.

− J’aime pas être malade !

− Tu vois. Donc si ta maman t’a mis ta robe d’hiver, c’est parce qu’elle tient à toi, qu’elle veut te protéger des maladies. Et si elle t’a grondée, c’est juste qu’elle a fait preuve de maladresse. Parce que tu sais, Liza…

M’offrant une grimace espiègle, grâce à laquelle je sus tout de suite que tu allais me dire quelque chose de très important, mais sur le ton de la plaisanterie.

» Ta maman, elle est comme toi, elle est comme moi, elle est comme tout le monde. Ce n’est ni un ange, ni un démon, c’est un être humain et donc, elle fait des erreurs. Comme toi, comme moi, comme tout le monde. Mais tu peux être sûre que si elle a fait attention à ta tenue ce matin, c’est parce qu’elle t’aime et qu’elle prend soin de toi.

 

Mon chagrin calmé, après un gros câlin, tu as sorti le scrabble spécial enfant, pour commencer la journée de jeux avec ton petit ange. Cet après-midi-là, je me souviens avoir reçu mes copines chez ma Nané et ensemble, nous avons fait un gros gâteau pour le goûter.

Mais ceci est une autre histoire.

 

 

*

 

 

Hector vient de sauter sur mon bureau pour s’allonger sur mon clavier. Ce chat sait se faire comprendre. Et il veut que je lâche mon passé pour m’occuper de lui, à présent.

 

 

 

Partagez sur FacebookPartagez sur Google PlusPartagez sur Twitter