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Ce matin je me suis levée de bonne heure. En réalité, je n'ai pas dormi de la nuit. Je ne dors plus depuis que tu es morte Nané. Mon chagrin l'emporte et je pleure. Je t'entends encore me mettre en garde : « Si on te dit que la vie est belle, c'est faux. La vie n'est pas belle. La vie est dure et injuste. C'est pour ça que si tu veux que la tienne soit belle, mon petit ange, tu seras la seule à pouvoir faire en sorte qu'elle le soit. » Puis je sens tes bras réconfortants m'enlacer et tes lèvres se poser sur mon front pour y déposer un baiser.

Et à cet instant, alors que j'enfile la robe noire que j'ai achetée pour toi et que jamais, après aujourd'hui, je ne pourrai reporter, je comprends toute la pertinence de ton propos. La vie ne peut être que dure et injuste pour me voler ma meilleure amie aussi tôt. Mais Nané, je compte bien suivre tous tes conseils à la lettre pour, comme tu me l'as conseillé, faire en sorte que ma vie soit belle.

Je t'ai entendue révéler un jour à mes parents, que ta mère avait prié pour que tu t'en ailles avec son stérilet lorsqu'elle a appris qu'elle était enceinte de toi. Tu m'as confié que tu étais une enfant non désirée, que tu avais souffert qu'on te le répète durant toute ton enfance. Mais Nané, sache que ta petite Liza, ton petit ange, n'aurait jamais pu désirer meilleure grand-mère que toi. Si tu as douté toute ta vie de la sincérité de l'amour qu'ont pu te porter tes parents et leurs enfants, tu n'as aucun doute à avoir quant à la sincérité du mien, ni de celui de papa, que j'ai vu s’effondrer en apprenant la nouvelle de ton décès.

Nané, si ta mère a prié pour que tu t'en ailles, parce qu'elle ne te désirait pas, si ton père a posé sur toi le regard d'un homme et non celui d'un parent, papa et moi avons prié pour que tu restes le plus longtemps possible auprès de nous. Pourtant je sais que depuis trois jours, tu es heureuse, parce que tu as enfin rejoint papinou. Je sais que tu ne t'ai jamais remise de son départ, je sais que chaque soir, avant de t'endormir, tu embrassais la dernière photo que tu avais prise de lui. D'ailleurs, l'infirmière m'a appris que la dernière phrase que tu avais prononcée était : « et oui mon amour, le paradis c'est fini pour toi maintenant, je reviens t'embêter », avant de lui offrir le sourire le plus taquin qu'elle ait vu sur le visage d'une mourante. Et ça ne m'étonne pas de toi.

Il est l'heure. Je sors de chez moi. En ton hommage, j'ai acheté un manteau en laine noire, une tenue noire, une écharpe noire, des collants noirs, des escarpins noirs. Toute une panoplie que je plierai délicatement dans un carton en rentrant, pour ne plus la voir, mais que je garderai, quand même, comme dernier souvenir de toi. Dehors, le soleil brille. A la météo la présentatrice a annoncé qu'aujourd'hui serait la journée la plus douce de la semaine. Je vois bien là l'ironie de la vie dont tu me parlais si souvent. J'aurais voulu que pour ton dernier voyage le ciel pleure avec nous, que l'air se glace de ton absence. Mais il n'en est rien.

« Quoi qu'il arrive, le temps continue d'avancer en se fichant bien de nous, alors fiche toi tout autant de lui et avance vers la destination qui te fait envie. »

Je suis ce conseil et me rends à ton incinération. Peu de personnes sont venues. Je suis sûre que ça te fait plaisir. Tu n'as jamais aimé t'entourer de trop de monde. « Plus tu as d'amis, moins vos amitiés seront loyales. » Tu n'aimais pas le genre humain Nané, peu de gens trouvaient grâce à tes yeux. Et pourtant, dans ta grande contradiction, tu ne supportais pas de voir qui que ce soit souffrir. Je t'entends encore me dire : « Tu sais, mon ange, l'important n'est pas d'aimer les gens, l'important, c'est d'accepter chaque individu tel qu'il est. N'essaie pas de les changer, tu n'y arriveras pas. Tu te feras seulement du mal. Offre leur une vision différente de la leur, si tu veux. Parfois ça peut marcher. Mais la plupart du temps... » avant de faire la moue sans finir ta phrase.

- Liza...

J'entends maman m'appeler. Papa est déjà assis au premier rang. Il fixe ton cercueil, les poings serrés, les yeux rouges. J'offre mon attention à maman qui me prend dans ses bras pour me consoler. Je m’aperçois que je suis en larmes seulement quand sa manche étale mes sanglots sur mes joues. Je sais que maman doit se montrer forte aujourd'hui. Je la plains. Elle va devoir être le pilier qui soutiendra son mari et ses enfants. Mais nous savons toutes les deux qu'elle en est capable.

L'incinération s'est passée dans le calme. Comme tu le voulais. Nous allons chez toi pour un dernier repas en ton hommage. Dans le cortège qui amène tes cendres jusqu'à ta maison, je vois deux idiots qui s'amusent. Ils portent de la couleur, ils rigolent. Je me rapproche d'eux pour leur demander de respecter le chagrin des autres convives, lorsque j'entends un des deux dire : « C'est pas trop tôt ! La vieille partie, à nous la maison. »

Je suppose que tu ressens ma colère de là-haut. J'ai envie de le gifler... même plus ! J'ai envie de lui mettre mon poing dans la figue. Cet élan de rage, que tu m'as appris à contenir, se calme au souvenir d'un de ces proverbes chinois que tu affectionnais tant parce que tu les trouvais aussi sages qu'amusants. « C'est en voyant un moustique se poser sur ses testicules qu'on réalise qu'on ne peut pas régler tous les problèmes par la violence... »

Je demande donc à maman qui est cet homme. Elle me répond, je retiens son nom. Je compte bien lui faire miroiter beaucoup, pour finir par vendre à quelqu'un d'autre.

Ce soir, je m'assoie devant mon bureau. J'ai le cœur lourd de t'avoir perdue et pourtant, j'éclate d'un rire fou. Je réalise que la seule peine que tu m'as infligée est celle de te perdre. Tu étais une grande dame Nané Audrey. Tu m'as dit un jour que tu avais tout fait pour que je ne te ressemble pas, parce que tu te pensais trop défaitiste pour être heureuse. Pourtant, je sais que tu l'étais. Tes yeux illuminaient la joie de vivre chaque fois que je les croisais. Tu étais une grande dame Nané Audrey et c'est pour ça que ce soir, assise derrière mon bureau, j'allume mon ordinateur et je prends ta suite. Tu aimais écrire et partager tes écris. Et bien, aujourd'hui, je vais moi aussi écrire. Je vais narrer ma vie à tes côtés sous forme d'un recueil de nouvelles, pour partager mes souvenirs, avec qui voudra, au grès de leur venue dans ma tête.

Parce que Nané Audrey, malgré ton souhait que je ne te ressemble pas, j'aimerais qu'un jour on me dise : « Tu es bien la petite-fille de ta grand-mère. » Ce serait, pour moi, le plus beau des compliments.

 

 

 

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