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Ce matin, j’ai regardé mon calendrier. J’ai un rendez-vous dans la semaine, mais je ne me souvenais plus si c’était mercredi ou jeudi. C’est jeudi.

Quand mon regard s’est posé sur ce bout de carton, il s’est automatiquement dirigé vers la date d’estimation du début de mon prochain cycle. C’était avant-hier. Pas de panique… je n’ai aucun des symptômes dont tu m’as parlé dus à la grossesse. Mais je vais surveiller son arrivée, car comme tu me disais toujours : « Ne parle jamais de symptômes de grossesse avec une autre femme. Parce que si tu n’en as ressenti aucun, elle va te maudire, si tu en as ressenti, tu maudiras des femmes qui pourraient pourtant s’avérer très sympa. »

Je sais que pour toi, les grossesses n’ont jamais été simples. Déjà tes deux premières fois qui ont fini en fausse-couche, avec hospitalisation pour hémorragie. Mais surtout la discussion que tu as eue avec ta mère qui, en voulant te réconforter, a plombé un peu plus ton humeur.

Te souviens-tu ?

 

*

 

A l’époque, tu avais 21 ans. Assez fâchée avec l’école, tu suivais ta deuxième année de formation pour l’obtention d’un Brevet de Technicienne Supérieure en Comptabilité Gestion des Organisations. Comme depuis les débuts de ta scolarisation, tu t’ennuyais à mourir en cours tellement tu les trouvais inintéressants.

A l’époque, tu étais en couple avec ton deuxième partenaire longue durée, comme tu les appelais. Tu portais un stérilet pour nullipare depuis tes dix-huit ans, âge auquel tu vivais avec ton premier partenaire longue durée.

A l’époque, tu souffrais atrocement durant tes indispositions et la seule chose qui calmait tes douleurs étaient les anti-inflammatoires. Sans eux, tu ne tenais pas debout, tu pleurais la fin de cette torture. Pendant 72 heures d’affilées minimum. Et ce depuis tes douze ans. Tu faisais comme tu pouvais, surtout que ton gynécologue t’avait dit, au même âge : « vous n’aurez plus mal que le jour où vous aurez mis un enfant au monde ».

A dix-huit ans, ce même médecin t’avait bien mise en garde sur les dangers de ces remèdes lorsqu’on porte ce moyen contraceptif.

Anti-inflammatoire = perte de l’efficacité du stérilet.

Comme tu étais étourdie, tu m’as dit avoir sûrement mal compris les explications du médecin. Pour toi, c’était pendant la période d’ovulation qu’il fallait éviter ce genre de médicaments, mais que le reste du temps tu pouvais te soigner comme bon te semblait.

Alors depuis l’adolescence, tu te shootais aux anti-inflammatoires. Heureusement pour toi, tu as découvert plus tard, que ton calvaire diminuait grandement en suivant un régime alimentaire très strict : « sans produit laitier, gluten, soja. Sans trop d’aliments raffinés, de chocolat, de viande rouge, de crudités ».

Mais voilà, la consommation excessive d’anti-inflammatoires, en plus d’entrainer une certaine dépendance, entraine aussi une descente du stérilet et donc son inefficacité.

Le mois de février, cette année-là, tu t’es surprise à avoir du retard. Ta première réaction a été : « Chouette ! j’aurai mal plus tard ! ». Mais au bout d’une semaine, tu as commencé à t’inquiéter.

Ton compagnon te disait : « Mais tu te fais du souci pour rien ». Pourtant, n’écoutant que tes angoisses, tu es allée acheter un test de grossesse.

Le lendemain, tu es allée aux toilettes, tu as fait pipi dans un verre (pour être sûre de tremper la languette suffisamment longtemps) et tu as attendu le résultat trois minutes.

« C’est long ! Même une minute, c’est long ! »

Et quand tu as découvert que tu étais enceinte d’un garçon avec qui tu n’avais même pas vécu un an, que tu étais enceinte alors que tu n’avais même pas fini tes études… le monde s’est écroulé sous tes pieds et tu as pleuré. Tu as tremblé comme une feuille emportée par le mistral.

Ton premier réflexe, une fois assez remise de tes émotions pour chercher du réconfort, a été d’appeler ta mère. Elle est tout de suite venue. Vous avez discuté. Elle t’a demandé : « Et maintenant. Qu’est-ce que tu comptes faire ? »

Tu n’en savais rien.

Ta première réaction a été de vouloir t’en débarrasser. Mais ça, c’était avant de pleurer. C’était avant de glisser dans la salle de bain en t’alarmant « le bébé ! ». Après, ça s’est avéré plus délicat. D’abord, on est deux pour faire un enfant. « Enfin… pas toujours, mais là c’était le cas ». Après, il faut savoir si l’enfant peut être accueilli et élevé dans de bonnes conditions.

Donc tu en as discuté avec le père qui t’a donné cette réponse si facile que les hommes t’ont trop souvent donnée à ton goût : « on fera ce que tu veux. » Tu savais qu’il se sentait démuni et qu’il doit être difficile de demander à une femme de ne pas être la mère de l’embryon qui pousse dans son ventre. Mais quand même, tu aurais aimé connaître son avis, savoir ce qu’il voulait vraiment. Ça t’aurait aidé à te décider.

Le rendez-vous chez le gynécologue pris, tu y es allée avec ta mère. Tu avais pris ta décision, tu voulais le garder. Tu comptais finir tes études avec un gros ventre… mais ça ne changeait pas grand-chose à celui que tu avais déjà.

Toutefois la vie est ainsi faite que parfois elle choisit pour vous. Installée sur ce fauteuil inconfortable de gynécologie, les pieds écartés par ces fichues étrillés, le médecin t’a regardée avec une grande déception dans les yeux.

« Le stérilet est tombé trop bas pour faire son travail, surement à cause des anti-inflammatoires que vous avez consommés, mais vu la date de vos dernières règles, le fœtus a arrêté de se développer. Je suis désolé, » t’a dit le docteur, alors que pour la deuxième fois en trois jours, la terre s’écroulait sous tes pieds.

« L’œuf partira avec le stérilet. Ça devrait être des menstruations plus douloureuses que d’habitude, mais à ce niveau de la grossesse, il n’y a pas besoin d’intervention ».

Après prescription médicale du traitement supposé soulager tes tourments pendant la fausse-couche, tu es rentrée. Le médecin a tenu à te rassurer en t’expliquant qu’il ne fallait pas t’inquiéter. Que tu n’y étais pour rien. Qu’en général, quand on porte un stérilet, l’œuf part avec.

Ta mère t’a ramenée chez toi en te disant : « tu sais, moi aussi, pour toi, quand le mien est tombé, on m’a dit que l’œuf partait avec. A ce moment, j’ai prié pour que tu t’en ailles avec, mais tu t’es accrochée. Et là je me suis dit que si ce bébé avait aussi soif de vivre, alors il fallait le garder. Donc si l’œuf que tu as dans le ventre s’en va, c’est seulement parce qu’il ne veut pas vivre. Tu es jeune, tu as toute la vie pour faire un enfant. »

Dans sa tentative de te remonter le moral, tu as surtout retenu qu’elle avait prié pour que tu t’en ailles. Tu n’as jamais su me dire combien de fois dans ton enfance, ta mère t’avais dit que tu étais un accident, que tu étais un enfant stérilet. Mais jamais elle ne t’avait clairement dit avoir prié faire une fausse-couche. Sous-entendu, oui, mais à compter de ce jour, il était clairement établi pour toi, que ta mère avait prié pour que tu ne viennes jamais au monde. Elle avait prié pour être libéré de toi, comme on prie pour être libéré d’un fardeau.

Quand on sait que ta mère avait beaucoup de difficultés à prendre une décision, cette phrase n’était à ton oreille qu’un aveu supplémentaire que tu n’avais réellement pas été désirée. Ce qui t’a fait mal.

Et cette phrase, tu ne l’as jamais oubliée !

 

 

 

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