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Ce matin, au travail, ma chef se plaignait de sa fille tête en l’air.

— Toujours dans son monde, elle oublie à mesure qu’elle avance… il faut constamment être derrière son dos pour la fliquer. Ça devient usant à la longue !

J’ai souri. Elle m’a fait penser à toi. Mais elle a vu ma mine enjouée et elle l’a mal pris. Je l’ai rassurée en lui expliquant que c’était uniquement parce que j’avais été très proche d’une femme qui, comme sa fille, était lunaire.

— Ma fille n’est pas lunatique ! s’est-elle emportée, en faisant le même amalgame que ta mère, lorsque, en maternelle, elle n’avait pas compris le mot que ton institutrice avait utiliser pour te définir.

— Lunaire, pas lunatique, me suis-je empressée de rectifier. Elle est dans la lune, elle vit dans son monde.

— C’est ça, s’est-elle calmée.

— Ma grand-mère était pareille. D’après ce qu’elle me disait, c’est surtout pour ta fille que ça va être difficile.

— En quoi ? Elle passe son temps à rêver. Faudrait peut-être qu’elle atterrisse pour ça !

— Oh ! Quand elle aura trouvé un moyen d’extérioriser son univers, elle reposera les pieds sur terre… mais elle sera obligée d’évoluer dans un monde qui lui est totalement étranger. Elle aura besoin de votre soutien.

— Tu parles ! Elle a surtout besoin qu’on lui remue les puces, pour l’instant !

Et elle est partie, fulminant tout autant après le défaut de son enfant.

J’ai eu un pincement au cœur. Tu m’as souvent raconté que tes parents avaient eu la même conclusion à leur "problème", mais qu’on ne pouvait pas leur en vouloir, parce qu’un lunaire est très difficile à comprendre…

« Voire impossible. Après tout, pourquoi les autres le comprendraient, alors que lui, il ne les comprend pas non plus ? La différence, c’est que le lunaire, surtout s’il est artiste, a un moyen tout trouvé de fuir l’insaisissable, alors que ses parents, eux, se retrouvent face à leur incapacité à le reconnaître, sans rien pouvoir y faire.
Et ça ! Ça peut énerver… non ?
Enfin…
soufflais-tu. Si l’artiste se débrouille bien, il peut au moins partager un peu de son univers personnel avec son environnement. »

Et là, tu me racontais quelques-uns de tes souvenirs d’enfance… ces bons souvenirs, comme tu disais, qui faisaient se dessiner un sourire heureux sur ton visage.

 

*

 

Un de ces samedis où j’avais la moue boudeuse, et où tu me prenais dans tes bras pour que je te raconte mes malheurs. Tu m’as demandé, comme d’habitude, ce qui me mettait dans cet état.

— La maîtresse est méchante ! Je voulais écrire un poème à maman pour la fête des mères, mais elle a pas voulu. Cette année, on doit fabriquer une boîte à bijoux en carton.

— Et qu’est-ce qui t’empêche d’écrire un poème à ta maman quand même ?

— La maîtresse veut qu’on fabrique une boîte, ai-je insisté, persuadée que tu n’avais pas compris mon explication.

Tu m’as souri, amène.

— Et que penses-tu de l’écrire ici, sur une jolie feuille que tu glisserais à l’intérieur de la boîte. Comme ça, tu ferais ce que ta maîtresse te demande et tu lui apporterais une touche personnelle que ta maman appréciera sûrement.

— Tu crois ?

— Oh j’en suis certaine ! En plus, ça tombe bien, j’ai de très jolis papiers à la maison. Tu pourras choisir celui sur lequel tu veux coucher ton poème.

— Merci Nané.

Deux heures plus tard, assise devant ma feuille, je n’avais encore écrit aucune lettre. Tu t’es assise à côté de moi et tu m’as demandé : « l’angoisse de la page blanche ? »

— Je sais pas ce que c’est.

— C’est quand tu te retrouves face à toi-même, devant cette page immaculée, où tu dois te livrer au jugement des autres. Tu as envie d’écrire, tu as envie de partager… mais tu es retenue par cette crainte, cette angoisse grandissante : et si les autres n’aimaient pas ? Ce qui, inconsciemment insinue : et si les autres ne m’aimaient pas.

Je t’ai regardé, perdue, les yeux écarquillés.

» En gros, tu as peur d’écrire quelque chose qui ne plaise pas à ta maman. Tu ne sais pas comment t’y prendre pour que ce soit bien.

— Moui.

— Si tu veux, je peux te raconter comment je faisais, moi.

— Oh oui !

— Quand j’étais petite, comme toi, la maîtresse ne nous laissait pas le choix sur le cadeau à offrir à nos parents. Ça n’aurait pas été gérable. Imagine, quand un enfant aurait voulu faire un collier de nouilles, un autre aurait préféré cuisiner un gros gâteau, pendant qu’un troisième aurait choisi le dessin. Une seule personne ne peut pas encadrer autant d’ateliers différents en même temps.

» Bref ! Je m’égare. A l’époque, j’étais une petite fille sage et obéissante. La maîtresse voulait une boîte ? Je faisais une boîte. Puis, à la maison, je faisais ce que je voulais.

» Oui… j’étais aussi très têtue, m’avouas-tu en riant.

» J’adorais créer. Alors avant la fête des mères, je pensais à ce que je voulais offrir à ma maman. Un poème, un objet ? Qu’est-ce qui attisait le plus mon imagination cette année-là ?

— Je veux lui écrire un poème… mais je sais pas comment faire. Je sais pas quoi écrire.

— Bien. Tu as réussi la première étape. C’est bien. Ce que je suis en train de t’expliquer c’est que si l’année prochaine tu veux faire autre chose, réfléchis-y, c’est possible.

— D’accord, ai-je opiné.

— Une fois que tu as fait ton choix, ferme les yeux. Essaie de visualiser l’image que tu veux faire refléter dans ton cadeau.

» Je me souviens, une fois, j’ai fabriqué une petite sculpture en bois à ma maman. Mon père venait de fabriquer des cabanes pour les chiens. Il lui restait des chutes dans le garage et des pots de peintures ouverts. Cette année-là, je voulais offrir un soleil à ma maman.

» Un soleil levant. Un soleil fier.

» J’ai donc pris trois carrés de bois. J’en ai couché un, pour qu’il représente le sol. J’y ai collé un deuxième, droit, dessus, pour qu’il représente l’éternité et enfin, j’ai tourné le troisième en forme de losange que j’ai collé sur l’éternel. Lui représentait le soleil qui brulait de toute sa splendeur.

» J’ai peint mes bouts de bois en jaune et vert, parce que j’aimais ces couleurs. Pour moi, elle représentait ma lumière, elles représentaient ce que j’aimais. Comme j’aimais ma maman à l’époque.

» Quand je lui ai offert ma sculpture, elle était fière de moi. Elle l’a gardée longtemps, en disant qu’elle était contente que je lui offre des cadeaux qu’elle seule recevait. Aucun autre enfant n’avait offert ça à sa maman, elle recevait quelque chose de personnel, d’unique et c’était bien.

— Oui… mais moi, je veux écrire un poème…

— Oh ! Mais des poèmes, je lui en ai offert pleins. Je me souviens d’un en particulier. Cette année, je voulais lui offrir un bouquet de mots. Parce que pour moi, les mots étaient (et sont toujours) aussi beaux que les fleurs qu’un galant offre à sa belle. Je voulais donc montrer à maman combien je l’aimais en lui offrant un bouquet… à ma façon.

» J’ai donc écrit tous les mots que je voulais lui offrir. Pour être certaine que toutes les choses importantes que je voulais dans mon bouquet soient bien présentes. Puis, j’ai pensé à ma maman. Je me suis demandé comment la rattacher à chacun de ces mots. Et ces mots sont devenus pétales, les phrases des fleurs et enfin le poème un bouquet.

» Ma maman avait pris l’habitude que je lui offre quelque chose de spécial et la pression était donc plus grande. Cette année-là, j’ai eu cette angoisse, mais le fait de penser aux mots que je voulais à tout prix, m’a permis de griffonner un premier jet.

» Je me souviens que ce poème est resté épinglé dans sa salle de couture pendant au moins cinq ans. Chaque fois que je rentrais dans sa chambre, j’étais heureuse, parce que je savais que ma maman était fière de ce que j’avais écrit juste pour elle.

» Alors voilà ce que je te conseille. Pense à ta maman, pense aux émotions que tu veux lui offrir. Mets des mots sur ces émotions, pas des phrases, juste des mots. Après, écrit une phrase qui liera ce mot à ta maman. Tu verras, ta maman ne pourra que l’aimer, simplement parce que ce que tu écriras ce sera elle, ce sera toi. Ce sera la relation que vous avez toi et elle. Et juste toi et elle.

 

Je n’ai pas compris au début. Puis j’ai pensé à maman et peu à peu, des mots qui la définissaient me sont venus en tête. Beaucoup de mots. Trop… mais tu m’as laissé le temps de les trier. J’ai passé deux samedis sur ce poème et maman, lorsqu’elle l’a reçu, m’a prise dans ses bras et m’a fait un gros câlin, parce qu’elle n’avait jamais reçu de cadeau aussi beau.

 

 

 

 

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