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Cinq années. Cinq années se sont écoulées depuis la dernière fois que j’ai vu Elise. Elle me manque beaucoup. Souvent j’ai voulu appuyer sur la touche mémoire « Elise » de mon téléphone. Souvent j’ai tendu mon index vers cette touche. Mais je me suis ravisée à chaque fois.

Cinq années. Cinq années de pleurs de coups et d’humiliations que j’ai subies par amour. Mais Junien est au près de moi. Quand bien même ma meilleure amie ne m’a pas comprise, quand bien même mon époux n’est pas toujours le plus doux des hommes, je vis ma vie au près de Junien.

Il n’a pas changé depuis le premier jour. Il est toujours aussi beau, toujours aussi charmeur, mais toujours aussi violent. Sinon plus. Depuis quelques mois, rares sont les jours où il ne me bat pas. Il revient toujours en colère et se calme sur moi.

Cinq années. Cinq années où le silence a été mon mot d’ordre. Mais ce jour d’avril, alors que je rentre de mon travail, où j’ai un contrat à temps partiel à durée indéterminée, j’entends le téléphone sonner.

— Allô !

— Ambre ? C’est toi ?

Elise est à l’autre bout du téléphone. Je ne prononce pas un mot, je ne l’ose pas pendant au moins une minute.

Elise !

Et elle n’a pas fait un faux numéro puisqu’elle a prononcé mon prénom.

— Ambre ? C’est…

— Oui, c’est moi.

— Ambre ! Comme je suis heureuse de te retrouver !

— Elise ?

— Oui ! Je… Je… C’est difficile Ambre après tant d’années.

— Pourquoi m’appelles-tu ? T’arrive-t-il quelque chose de grave ?

— Non Ambre ! Sinon que je t’ai perdue.

— Et tu ne t’en aperçois qu’au bout de cinq ans ?

— Ambre ! Ma douce ! Je sais ce que tu peux ressentir ! Mais je voudrais tant te retrouver.

— Mais…

— Ambre ! Puis-je venir te voir ? S’il te plaît Ambre ! Comme je regrette !

— Je veux bien ! Mais je n’ai pas changé d’avis ! Je ne veux pas que tu reviennes pour dire du mal de Junien derrière son dos !

— Ambre ! Je t’aime ! Je t’aime et je veux que tu redeviennes mon amie. Je te fais la promesse de ne plus critiquer Junien. Je n’en parlerai pas. Comme ça, il n’y aura pas de mal entendu ! Ambre revient près de moi !

 

*

 

Quand je raccroche le combiné, je m’aperçois que Junien est là, derrière moi. Il me regarde, dubitatif. Elise s’immisce une nouvelle fois entre lui et sa femme. J’attends sa réaction avec crainte. Je sais le sentiment qu’il lui porte. Je sais que cette nouvelle ne lui plaît pas. Mais Elise me manque trop pour refuser son invitation. J’attends une réaction, une colère mais il ne dit rien. Il ne parle pas. Il me regarde, ne sachant quoi penser, ne sachant que dire sur l’idiotie que je viens de faire. Il m’a réconfortée, il m’a offert de nombreux cadeaux pour me persuader que la décision de ne plus voir Elise était la meilleure de toutes celles que j’ai pu prendre dans ma vie. Il ne comprend pas pourquoi sa femme lui fait ça après tout ce qu’il a fait elle. Pourquoi le trahit-elle encore ?

— Junien ?

— Ambre, me répond-il sur un ton neutre.

Bercé entre colère et interrogation, il met de l’ordre dans ses idées avant de se décider. Avant de savoir ce qu’il va me faire.

— C’était Elise.

Je baisse les yeux pour lui parler. Je ne suis pas fière, j’ai peur de sa réaction. J’ai honte de lui désobéir. Car je sais qu’il vit ce retour d’Elise dans notre vie comme une désobéissance de ma part.

— Je sais.

— Elle m’a appelée.

— Je sais.

— Elle voudrait qu’on se voie.

— Je sais.

— Qu’est-ce que tu en penses ?

— Pourquoi me poses-tu la question ? Tu as déjà accepté.

Une pointe de mépris résonne dans sa voix. Il devient de plus en plus amer.

— Mais tu n’étais pas là ! Et… Et je n’ai pas su lui dire non.

— Non ! Evidemment ! Tu préfères me refuser, à moi, ce à quoi j’ai droit !

— Je suis désolée…

Je voudrais m’expliquer, tenter de lui faire comprendre mon point de vue, mais un voile noir a déjà pris possession des yeux de Junien, et il ne comprendrait rien. Ma respiration accélère et une armée de fourmis chaudes a envahi mon ventre. Je connais bien cette sensation. C’est la peur qui grandit en moi quand je sais que Junien, mécontent, me corrigera.

— J’ai faim.

Junien et moi déjeunons dans le silence. Junien ne me regarde pas. Je m’efforce de ne pas pleurer. J’ai trop pleuré Elise pour ne pas tenter une nouvelle chance. Mais Junien ne comprend pas. Il ne veut pas comprendre.

 

*

 

Ayant fini son repas, Junien me fixe. Il ne décroche pas son regard de mon visage que je sens de plus en plus chaud, tellement je suis mal à l’aise.

Comme je regrette mon choix, à présent !

— Ambre !

J’ai un petit sursaut.

— Oui ?

Je l’interroge sur un ton mielleux, pour essayer d’adoucir son humeur.

Je lève la tête pour croiser les yeux colériques de Junien. Mais ses deux émeraudes assombries par la rage m’obligent à y renoncer.

» Oui ?…

La tête basse, je chuchote presque. Je voudrais taire ce sentiment haineux qui naît en mon mari. J’aurais voulu qu’il ne sache rien de cet appel. J’aurais aimé pouvoir le lui cacher avant d’être sûre de la parole de mon amie. J’aurais aimé pouvoir choisir entre Elise et Junien. Mais je leur appartiens, à tous les deux. Je reste sous leurs emprises parce que je les aime et que je n’y peux rien changer. Mais ils sont trop semblables, deux caractères trop forts pour désirer s’entendre l’un avec l’autre.

Je ressens la main de mon mari se lever. Je ressens la rage de mon époux mettre au monde la force de son prochain coup. Aujourd’hui, à cette heure, comme à certains autres moments, j’arrive à me transférer émotionnellement dans l’âme de Junien, où je peux ressentir ce qu’il ressent. Je comprends ma faute, mais n’y peux rien. Puis dans un élan surhumain, sa main tombe sur mon corps qui peu à peu s’est crispé dans une lancinante attente, s’offrant à une punition imminente.

Une douleur naît sur ma joue. J’ai l’impression que ma peau s’est déchirée et est partie, s’étant déposée sur la main de mon mari en l’ayant suivie dans sa trajectoire. Mais il n’en est rien. Seules, quelques veines ont cédé. Laissant apparaître à l’extrémité de ma peau quelques lisières. Laissant apparaître une couleur rosée semée çà et là d’embranchements rouges.

Ma chaise ne bouge quasiment pas. Juste un petit ébranlement lorsque je chute au sol. Je connais cette scène par cœur, aujourd’hui. Je sais ce qu’il envisage et anticipe ses gestes avant chaque coup donné. Pourtant aucun autre ne tombe, alors que je m’attendais à une punition violente.

Il contourne la table et se tient droit, de toute sa hauteur, devant moi. Il n’arrive pas à apprécier se semblant de domination que lui offre cette scène. J’ai choisi, sans lui, il me perd un peu plus chaque fois qu’Elise s’immisce entre nous. Il n’arrive pas à l’évincer complètement. Cette amitié, entre ces deux femmes, lui est totalement inconnue. Il ne comprend pas ce que sa femme trouve à Elise pour ne plus pouvoir lui obéir dès qu’elle se présente à elle. Et ça ne lui plaît pas du tout.

— Il est tard ! dit-il enfin. Nous reprendrons cette discussion ce soir, sinon je vais être à la bourre au TAF.

— Pardonne-moi !

Ma voix tremble sous l’émotion. Des larmes coulent de mes yeux qui implorent le pardon à leur tortionnaire.

— J’crois pas, non !

 

*

 

Le téléphone sonne une nouvelle fois, à quatorze heures. Je sursaute, pensant à ma dispute avec Junien. Elise me rappelle pour poser un lieu et une heure de rendez-vous. Pour se voir, pour se revoir après tant d’années de chagrin.

— Allô !

— Ambre ?

— Oui !

— C’est Elise !

— Oui, oui, j’avais reconnu.

J’oscille entre excitation, joie et peur. Je retrouve mon amie de toujours, celle qui m’aidait à chaque fois que j’en avais besoin. Une sorte de sœur, de mère à laquelle je suis rattachée par l’âme.

— Veux-tu me revoir ma douce ?

— Oui ! Mais sans la présence de Junien.

— Comme tu veux !

— Il n’apprécie pas qu’on se revoie, tu sais. Il est furieux.

Le ton de ma voix s’est atténué. Et mon chagrin laisse échapper un soupir.

— Je comprends, ça faisait longtemps.

— Il ne t’aime pas Elise, et ça me fait souffrir.

— Ma douce, je t’aime moi ! Ne t’inquiète pas.

— Mais j’aimerais tant que vous puissiez vous entendre.

— Ma belle, tu es encore souvent seule, je suppose. Alors on pourra se voir à ces moments là.

— Mais ce serait si différent si…

— Ma chérie, on ne change pas les gens, je l’ai appris à mes dépends. Tu l’aimes, je le sais, je ne le critiquerai plus. Mais ne m’abandonne plus j’ai trop souffert ces cinq dernières années.

Elise a un petit moment d’hésitation. Elle m’entend commencer à pleurer, mais elle veut tant me dire ce qu’elle a sur le cœur, qu’elle ne se retient plus.

— Je ne ferai plus aucune critique à l’encontre de ton mari. Je ne veux plus te perdre.

Mes hématomes brûlent sous mes larmes. Je me mouche souvent, mais discrètement, tant les paroles de mon amie s’ajustent avec celles que je désire entendre.

— Et puis tu pourras voir Mélisse, je lui ai tellement parlé de toi qu’elle te reconnaîtra sûrement en te voyant.

— Mais quand veux-tu qu’on se voie ?

J’arrive peu à peu à reprendre mes esprits, je commence à pouvoir articuler les mots que je me suis imaginée prononcer tant de fois.

— Que fais-tu aujourd’hui ? Cet après-midi ?

Je veux tant la voir, je n’ai jamais su attendre. Cinq années insoutenables viennent de s’écouler et une minute de plus, serait une de trop dans cette attente languissante qui me tuerait sûrement.

— Aujourd’hui ? Si j’appelle la nounou je peux venir dans une heure.

— Dans une heure ? C’est bon. Comme je suis heureuse de te retrouver !

— Ambre ?!

— Oui ?

Les pulsations de mon cœur s’intensifient. Des vibrations régulières qui me font mal, mais que j’apprécie. Je désire entendre encore sa voix avant de raccrocher. Elle pourra dire ce qu’elle voudra, l’important, pour moi, c’est de la retrouver.

— Tu m’as manqué ! Beaucoup !

— Je t’aime Elise.

 

 

 

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